2008-06-30

Les couleurs numériques


Le monde a changé de couleurs plusieurs fois. Les peintres de la Renaissance ont substitué aux couleurs pures et symboliques des Primitifs des couleurs locales, rompues, que la volonté d’une perception plus réaliste, vraisemblable, ont ternies, brunies, bleutées, réduites jusqu’au clair obscur et au contraste de valeurs dans le néo-classicisme. La couleur pure a été exclue. Puis, les peintres sont sortis de leurs ateliers aux couleurs convenues et obscurcies. Les Romantiques, puis surtout les Impressionnistes ont redécouvert les contrastes de couleurs et la saturation chromatique d’une nouvelle perception de la nature. Ces impressions subjectives et fugitives de lumière-couleur de plein air, jugée pure, ont bientôt donné libre cours à la rébellion chromatique des fauvistes. Entre temps, le développement des pâtes industrielles de pigments, de l’impression offset, de la publicité, de la signalisation et du commerce urbains a favorisé une nouvelle sensibilité chromatique, qui célèbre des couleurs vives, saturées et contrastées.

Le rythme du changement s’est accéléré en Occident. Nous nous sommes aujourd’hui complètement éloignés de la sensibilité impressionniste aussi bien que de la vraisemblance perceptive, en nous habituant à une nouvelle gamme, celle des couleurs-lumières numériques de nos ordinateurs. Ce sont des couleurs additives, contrairement aux couleurs soustractives du papier, du tissu, des matériaux réfléchissants. Elles nous bombardent d’électrons à travers les écrans cathodiques. Ce sont à nouveau de fausses couleurs, choisies pour leurs contrastes et leur lisibilité. Elles sont redevenues conventionnelles, et même de plus en plus régies par des codes internationaux. L’imagerie scientifique de nos bulletins météo à la télévision, aussi bien que de nos laboratoires de recherche, en physique, en biologie, en écologie nous présentent une nouvelle image de la nature, en couleurs codées, saturées, libres de tout réalisme, comme dans les vitraux de nos cathédrales, ou dans les masques indigènes.

Voilà une révolution chromatique radicale, qui renoue paradoxalement à l’âge du numérique avec la symbolique des codes de couleurs primitives et du Moyen-âge. L’usage des couleurs ne tient plus à une vraisemblance perceptive : il la nie constamment. Il se constitue en langage visuel, pictographique, qui tend à devenir internationalement normé. De ce fait notre gamme artificielle de couleurs se simplifie, s’appauvrit en rejettant ces nuances chéries de notre sensibilité naturaliste ou impressionniste, qui aujourd’hui brouilleraient le message, aussi bien signalétique que scientifique. La couleur se délocalise, sous la pression internationale. Elle est laïque, certes, mais il ne faudrait pas en sous-estimer la dynamique énergétique, voire l’émotion, qui correspondent de nouveau à un ailleurs Car à l’opposé du réalisme inventé par la Renaissance italienne, le monde numérique selon lequel nous interprétons, remodelons et transformons le réel relève d’une vision prométhéenne. Nos couleurs n’évoquent plus le mystère des esprits, ni des dieux. Ce ne sont pas les couleurs de la nature. Ce sont les couleurs des hommes qui croient désormais en leur pouvoir créateur.

Les nuances relevaient de la vie rurale, soumise à la nature. Liées à la survie des pêcheurs, des chasseurs, des agriculteurs, elles commandaient de riches vocabulaires que nous perdons de plus en plus. C’est l’industrie textile et de la mode, qui en a pris le relais dans les sociétés urbaines. Au XIXe siècle, le goût littéraire et l’introspection psychologique les a associées à des états d’âme, le plus souvent en réactivant au nom d’une pseudo psychologie des couleurs les anciennes symboliques religieuses. Nous n’en sommes plus du tout là.

Couleurs cathodiques bonbons

Cette colorisation artificielle de notre image du monde gagne tous nos écrans, nos objets, nos modes vestimentaires. On colorise les cartes postales, les films, les chemises, les voitures, les emballages de produits alimentaires, les couvertures de disques, les médicaments, les jus de fruits, les plastiques, les fleurs et bientôt les macdos comme des bonbons.
Qu’ils explorent des espaces ludiques et de divertissement, ou qu’ils abordant les thèmes de la nature et de la vie artificielles, les arts numériques, qu’ils soient d’installation ou écraniques, n’explorent plus que les gammes saturées des seules couleurs électroniques ou cathodiques. Et ils en cultivent le nouveau plaisir bigarré. La couleur lumière est énergie. Elle est active.

Hervé Fischer

2008-06-27

1 milliard d'ordinateurs dans le monde


La firme GARTNER nous annonce qu'elle estime désormais à plus d'un milliard le nombre d'ordinateurs sur notre planète Terre, et que ce nombre dépasserra 2 milliards en 2014. Cette accélération spectaculaire serait due au prix de plus en plus modeste du prix de vente des ordinateurs neufs et au recyclage des anciens. Une augmentation globale de prèes de 12% par an. Bravo. Bien sûr, la fracture numérique demeure, puisque, selon Gartner toujours, 58% de ces ordinateurs seraient dans les pays riches du Nord, ne représentant que 15% de la population mondiale.
L'étude de Gartner propose d'estimer à 180 millions le nombre d'ordinateurs neifs qui sont mis sur le marché par an actuellement; et il ajoute qu'un tiers des ordinateurs remplacés seront jetés dans les dépôts d'ordure sans autre préoccupation écologique.
Avec un certain optimisme, et compte tenu de la saturation des marchés développés, Gartner suggèere que 70% du prochain milliard d'ordinateurs à venir seront destinés aux pays émergents. On a du mal à le croire et nul n'ignore que ces grandes firmes d'analyse de marchés siont toujours assez optimistes pour flatter les marchés et les entrepreneurs qui financent leurs recherches. Car la courbe de cette accélération devrait se tasser en fonction des limites économiques des pays émergents. Il demeurera longtemps impossible pour des milliards d'êtres humains de faire autre chose que tenter de survivre quotidiennement, sans compter ceux qui sont dans les milieux ruraux, sans électricité. Car à suivre Gartner, on pourrait prévoir que la fracture numérique, actuellement de l'ordre de 84% diminuerait à 75% d'ici 2014. C'est sans doute négliger les facteurs d'inertie imcompressibles.
Bien sûr, nous n'avons encore parlé ici que d'ordinateurs. Pas de la connexion à l'internet, qui demeure beaucoup plus problématique! Combien de villages n'ont pas de connexion internet encore aujourd'hui au Canada, si ce n'est par téléphone...
Quoi qu'il en soit, il faut saluer ce nombre de 1 milliards et son accélération rapide comme la réalité du "choc du numérique" et comme un progrès incontestable. Qui se plaindra aujourd'hui que l'électricité ou le téléphone se répande? Les ordinateurs et l'internet constituent non pas un luxe, mais une infrastructure pour le progrèes humain, qu'il soit économique, culturel, médical, éducatif, ou simplement utilitaire.
A
Le progrèes technologique n'est pas garant du progrès humain, certes. Mais cela, c'est un autre débat. Est-ce que le téléphone ou l'automobile peuvent favoriser le crime? Certes. Avoir des effets pervers? Sans aucun doute. Mais la solution n'est pas de renoncer au téléphone, ni à l'automobile, mais plutôt d'en encadrer l'usage et de travailler à l'éducation humaine. L'homme, c'est l'enjeu de toujours. La technologie vient avec, mais en seconde priorité.
Hervé Fischer

2008-06-09

ART & ARGENT - NUMÉRAIRE & NUMÉRIQUE

Les financiers projettent (évolution du NASDAQ en 2000)

Une exposition sur le thème de l'art et l'argent, organisée actuellement en France au Plateau (Paris)* par Caroline Bourgeois et Elisabeth Lebovici retient l'attention. Malgré des moyens financiers modestes - il faut le souligner, compte tenu du thème! - cette exposition réunit de nombreux artistes modernes et contemporains qui ont abordé de façons très diverses ce thème si central dans l'inconscient de la production artistique, sinon dans son expression explicite, le plus souvent sous l'angle de la contestation.
L'exposition n'aborde pas l'évolution de ce thème dans l'art numérique et le web art, bien que numéraire et numérique soient désormais étroitement liés. Pourquoi?

Le numéraire‚ c’est le numérique‚ et réciproquement

"Depuis l’aube de la civilisation‚ la culture a toujours eu la priorité sur le marché"‚ comme le rappelle Jeremy Rifkin à un moment où‚ pourtant‚ on ne parle plus que d’économie‚ qui devient une déesse à la pensée unidimensionnelle, étonnamment réductrice. Il faut constater‚ en outre‚ que l’utopie triomphaliste du capitalisme électronique semble avoir pris la relève de l’utopie communiste vaincue.
Les bits sont désormais la substance même de nos échanges commerciaux. Ils sont associés à la richesse. Les entrepreneurs sont devenus des courtiers d’information‚ des banquiers du numéraire-numérique. À l’âge du numérique‚ l’argent est devenu électronique et il constitue la matière première de la nouvelle économie. Numérique et numéraire sont les deux faces de la même médaille.

L'économie imaginaire

C’est l’imaginaire que nous habitons‚ disent les poètes. Et ils le savent. C’est l’imaginaire aussi que les économistes de la Netéconomie habitent, mais ils ne le savent pas! Pourtant‚ les valeurs boursières des grandes compagnies ont pu y croître d’un facteur de 1000 en quelques mois et retomber d’autant en quelques semaines. Les technologies numériques sont paradoxalement aussi des «psychotechnologies»; elles font pulser l’imaginaire numérique comme un cœur d’aventurier en phase d’excitation. Robert McIllwraith a souligné le rôle des sentiments dans l’économie‚ rappelant que celle-ci demeure une science humaine‚ malgré ses outils mathématiques sophistiqués. Il nous parle de la feelings economy. Les émotions ont pris une importance majeure dans les comportements économiques des acteurs de la nouvelle économie numérique‚ alors que les outils statistiques sont désormais inopérants face à des situations inédites. Et l’économie numérique est désormais de plus en plus de l’ordre de l’imaginaire. Ce qui se nomme couramment l’electronic economy (e-economy)‚ nous la nommerons donc l’économie imaginaire: i-économie. Ses pulsions et l’ampleur de ses variations tiennent à son irréalité‚ à sa déréalisation. Car la nouvelle économie est basée sur la production et l’échange d’informations‚ et non plus tant de marchandises‚ de bits et non d’atomes‚ disait Negroponte. Les informations‚ les concepts qui s’y échangent ne circulent pas dans des navires-citernes ou des trains de marchandises, mais sous la forme immatérielle de fichiers électroniques. Cette dématérialisation de l’économie favorise la fluidité et l’accélération de celle-ci‚ mais aussi sa volatilité et‚ par conséquent‚ l’emprise des pulsions que l’imaginaire peut exercer sur elle. La valeur d’un pain ou d’une maison s’établit assez facilement; l’objet est là‚ visible et saisissable. Mais que vaut un concept? Un fantasme ou une vision? Où sont-ils? Quelle garantie pouvons-nous avoir quant aux droits de propriété qui leur sont attachés? Et quant à leur durée de vie? Comment s’établissent les unités de compte d’une économie imaginaire‚ plus exposée que l’économie traditionnelle aux coups de vent‚ de panique ou d’enthousiasme de ceux qui y spéculent? «Du contrôle des échanges de biens on est en train de passer au contrôle des échanges de concepts. Au xxie siècle‚ ce sont les idées qui font de plus en plus l’objet de transactions commerciales»‚ souligne Jeremy Rifkin.
Faut-il s’étonner alors que le jeu prenne de plus en plus de place dans cette économie imaginaire? Là où le numéraire circule à la vitesse du numérique‚ de façon quasi interchangeable‚ les imaginations s’excitent et les rythmes cardiaques s’accélèrent avec ces rêves d’enrichissement facile et immédiat. N’existe-t-il pas d’exemples très spectaculaires qui le montrent et que l’on cite volontiers?

La fluidité numérique de l’économie imaginaire active la dynamique événementielle de celle-ci et en accélère les échanges. Le numéraire irrigue l’économie‚ en fait palpiter intensément l’imaginaire numérique et ses rêves de puissance. Pourtant, l'art numérique aborde beaucoup moins la thématique de l'argent que ne le faisaient les artistes modernes, de Dada à Michel Journiac, de General Idea à Antoni Muntadas.

Un art numérique de divertissement et de consommation

Pourquoi? C'est que l'art numérique réussit rarement à être idéologiquement critique. Le numérique compromet le plus souvent les artistes dans l'idéologie du jeu, de la performance technique, des effets esthétiques, de l'illusion interactive, et finalement de la société de consommation et de divertissement. L'artiste new yorkais Paul Garin, avec ses chiens de garde protégeant les riches demeures des riches, demeure une exception. Et cette oeuvre date des années 1990.
En outre, l'art numérique ne se vend pas. Immatériel et éphémère, il n'a ni marché, ni collectionneurs - sauf rare exception. Il nécessite, pour se produire, l'accès à des machines et à des logiciels coûteux. Il n'y a pas d'art numérique pauvre: cela semble même conceptuellement impossible. Et les artistes dépendent finalement, comme au temps des princes et des papes, de la commande corporative ou publique, qui ne se prête pas à la contestation.
Les gouvernements eux-mêmes exigent de plus en plus que les artistes-chercheurs cherchent... des contrats avec les industries culturelles. C'est maintenant le cas au Québec comme ailleurs. Pourquoi pas? Aussi longtemps qu'il existe aussi des budgets pour l'art gratuit. Ai-je parlé d'un art gratuit? Il serait plus pertinent de parler d'un art libre, celui de la conscience esthétique et politique, et de la libre aventure, qui n'est pas un art de commande. Le numérique se positionne presque exclusivement à l'opposé. Pourtant, notre époque a plus que jamais besoin de cette conscience critique et de cette recherche esthétique. Quelle défaite pour l'art d'aujourd'hui!
Hervé Fischer
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(*) Le Plateau (FRAC Ile-de-France) 33, rue des Alouettes, 75019 Paris. contact presse: Christelle Masure, cmasure@fracidif-lerplateau.com
(**) Courtesy: The Estate of Genertal Idea et la Galerie Frédéric Giroux, Paris
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