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2011-04-22

L'économie numérique

L'économie numérique s'est crue en apesanteur financière et sociale. Elle a largué les amarres qui la retenaient au réel et développé ses propres logiques ludiques. Les bourses internationales sont devenus de grands casinos où les spéculateurs jouent avec des jetons, des consoles et des robots calculateurs en temps accéléré.
Nous avons connu depuis une dizaine d'années de plus en plus de cas graves de propagation du virus de l'économie imaginaire à l'échelle internationale. La souche origine cette fois des États-Unis. Elle s'est rapidement développée sous l'effet combiné de l'abus de déréglementation publique, du numérique et de la concupiscence humaine, qui ont régné sans retenue dans les salles de jeu des grandes Bourses américaines. Mais les banques européennes ont manifestement adopté elles aussi des pratiques à risque, qui ont favorisé la multiplication du virus à grande échelle. Il n'existe pas encore de vaccin et la recherche pour endiguer cette épidémie mondiale se heurte au refus évident des spéculateurs de changer leurs comportements et d'avaler les pilules que voudraient leur prescrire plusieurs gouvernements.
On pense confier ce dossier à l'Organisation mondiale de la santé, qui a su faire preuve de la plus grande énergie face à la grippe N1H1, sans céder ni à la panique, ni à la corruption.
Hervé Fischer

2008-12-16

NUMÉRAIRE & NUMÉRIQUE


Pour expliquer la crise financière actuelle, on accuse à bon droit la déréglementation néolibérale et la cupidité des spéculateurs aux États-Unis. Mais ce qui est vraiment nouveau, c’est que la généralisation des technologies numériques dans les opérations boursières semble avoir aussi largement contribué à la gravité de cette crise. En effet, elles déréalisent l’économie, dont les produits et services sont de plus en plus fondés sur l’information planétaire et immédiate. Le temps‚ c’est plus que jamais de l’argent. Et il s’est accéléré.
L’économie est donc devenue très nerveuse‚ évoluant à la vitesse de l’informatique, alors que les flux des monnaies de la vieille économie‚ fondée sur le travail, les matières premières et sur des systèmes de communication lents‚ étaient beaucoup plus étanches les uns par rapport aux autres et beaucoup plus inertes. La cyberéconomie est devenue un espace-temps hypersensible.
Cette virtualisation de l’économie favorise certes la fluidité des échanges‚ mais aussi l’emprise des pulsions que l’imaginaire peut exercer sur elle, et donc sa volatilité. De fait, ses monnaies ne sont plus des unités de mesure et d’échange du réel, mais la matière première elle-même, numérique, d’une économie soumise aux aléas du gambling. L’accélération des flux de ce jeu financier active aussi sa dynamique événementielle et en fait palpiter intensément les rêves de puissance. Et ses produits toxiques peuvent contaminer la planète entière en un temps record en créant des remous d’une ampleur redoutable. L’économie numérique devient ainsi plus vulnérable à la panique.
Le numérique est un excitant psychologique, un psychotrope qui abolit la résistance du réel, euphorise et invite à devenir proactif. Faut-il s’étonner alors que le jeu prenne de plus en plus de place dans ce qu’il faut bien appeler une économie imaginaire? Là où le numéraire circule à la vitesse du numérique‚ de façon quasi interchangeable‚ les imaginations s’excitent et les rythmes cardiaques s’accélèrent avec des rêves d’enrichissement facile et immédiat. Dans le domaine de la comptabilité et de la spéculation financière, comme dans le jeu vidéo, le numérique nous propose de cliquer sur le clavier sans le moindre effort, sans échange avec d’autres humains, dans l’intimité de l’écran. Il tend à induire une créativité réactionnelle et des comportements déréalisés. Il excite le désir et neutralise le principe de réalité. Dans les jeux vidéo, on peut perdre, gagner, tuer ou être tué, sans que cela soit réel. Et dans les opérations financières, on peut de même déplacer, modifier ou créer des fichiers financiers, comme dans un jeu, en apesanteur. En spéculant, on ne devient peut-être pas tant immoral que tout simplement un joueur cynique. Ainsi, on vient de découvrir qu’un spéculateur qui disposait d’une excellente crédibilité à Wall Street depuis des années, a pu frauder les investisseurs les plus expérimentés pour un montant qu’on évalue à cinquante milliards de dollars ! Et ce n’est pas le premier. Depuis deux ans l’actualité a déjà braqué ses projecteurs sur plusieurs cas semblables, qui chaque fois atteignaient de nouveaux sommets dans la falsification des comptes de grandes institutions financières. Combien d’autres baroudeurs numériques la crise va-t-elle nous révéler ? Ils jouent pour jouer, en espérant bien sûr toujours gagner, et vivre comme des milliardaires. Et conséquemment, le numérique déresponsabilise. Il favorise la triche, les fausses comptabilités, les fausses stratégies et la dépendance. Et on perd la conscience des conséquences réelles, éventuellement dramatiques, de ces jeux, sans penser aux ouvriers qui vont perdre leur emploi, aux familles qui ont acheté leur maison avec des hypothèques irréalistes, aux personnes âgées qui ont placé leurs fonds de retraite dans des institutions qu’ils croyaient sécuritaires.
Nous avions déjà assisté en 2000 aux États-Unis à l’effondrement de la bulle spéculative des entreprises.com. L’argent numérique était devenu de l’argent de monopoly. C’est le cas encore aujourd’hui. Et on s’étonne de voir surgir sur le tapis vert des banques centrales des milliards de dollars et d’euros soudain disponibles pour relancer la partie. D’où viennent-ils ? Ils n’existaient pas la veille pour les besoins de l’emploi, de la formation, de la recherche, de la culture, du développement. À se demander s’ils ne sont pas eux aussi de simples fichiers numériques, vite introduits dans les réseaux d’une économie décidément plus imaginaire que créative. Rien ne sert de diaboliser le capitalisme et le numérique, mais nous allons devoir apprendre à réguler le numérique et à encadrer l’économie imaginaire, pour qu’elle décolle moins dangereusement du réel.
Pour autant, notre avenir dépend de plus en plus, de notre maîtrise des technologies numériques, ce qui requiert une sensibilisation, une éducation et un soutien au développement des entreprises. Il nous faut nous alphabétiser numériquement. Curieusement, en cette période de grand remous économiques et financiers, que tous les gouvernements veulent surmonter, personne ne parle de notre entrée dans l’âge du numérique. Il s’agit pourtant, comme pour l’environnement, d’un enjeu stratégique beaucoup plus durable et structurant à moyen et long terme que la crise financière, qui ne durera que le temps d’un crise. Est-ce parce que les nouvelles générations ne votent pas encore ? Existe-t-il un parti politique assez clairvoyant pour s’en faire le champion ?

2008-06-09

ART & ARGENT - NUMÉRAIRE & NUMÉRIQUE

Les financiers projettent (évolution du NASDAQ en 2000)

Une exposition sur le thème de l'art et l'argent, organisée actuellement en France au Plateau (Paris)* par Caroline Bourgeois et Elisabeth Lebovici retient l'attention. Malgré des moyens financiers modestes - il faut le souligner, compte tenu du thème! - cette exposition réunit de nombreux artistes modernes et contemporains qui ont abordé de façons très diverses ce thème si central dans l'inconscient de la production artistique, sinon dans son expression explicite, le plus souvent sous l'angle de la contestation.
L'exposition n'aborde pas l'évolution de ce thème dans l'art numérique et le web art, bien que numéraire et numérique soient désormais étroitement liés. Pourquoi?

Le numéraire‚ c’est le numérique‚ et réciproquement

"Depuis l’aube de la civilisation‚ la culture a toujours eu la priorité sur le marché"‚ comme le rappelle Jeremy Rifkin à un moment où‚ pourtant‚ on ne parle plus que d’économie‚ qui devient une déesse à la pensée unidimensionnelle, étonnamment réductrice. Il faut constater‚ en outre‚ que l’utopie triomphaliste du capitalisme électronique semble avoir pris la relève de l’utopie communiste vaincue.
Les bits sont désormais la substance même de nos échanges commerciaux. Ils sont associés à la richesse. Les entrepreneurs sont devenus des courtiers d’information‚ des banquiers du numéraire-numérique. À l’âge du numérique‚ l’argent est devenu électronique et il constitue la matière première de la nouvelle économie. Numérique et numéraire sont les deux faces de la même médaille.

L'économie imaginaire

C’est l’imaginaire que nous habitons‚ disent les poètes. Et ils le savent. C’est l’imaginaire aussi que les économistes de la Netéconomie habitent, mais ils ne le savent pas! Pourtant‚ les valeurs boursières des grandes compagnies ont pu y croître d’un facteur de 1000 en quelques mois et retomber d’autant en quelques semaines. Les technologies numériques sont paradoxalement aussi des «psychotechnologies»; elles font pulser l’imaginaire numérique comme un cœur d’aventurier en phase d’excitation. Robert McIllwraith a souligné le rôle des sentiments dans l’économie‚ rappelant que celle-ci demeure une science humaine‚ malgré ses outils mathématiques sophistiqués. Il nous parle de la feelings economy. Les émotions ont pris une importance majeure dans les comportements économiques des acteurs de la nouvelle économie numérique‚ alors que les outils statistiques sont désormais inopérants face à des situations inédites. Et l’économie numérique est désormais de plus en plus de l’ordre de l’imaginaire. Ce qui se nomme couramment l’electronic economy (e-economy)‚ nous la nommerons donc l’économie imaginaire: i-économie. Ses pulsions et l’ampleur de ses variations tiennent à son irréalité‚ à sa déréalisation. Car la nouvelle économie est basée sur la production et l’échange d’informations‚ et non plus tant de marchandises‚ de bits et non d’atomes‚ disait Negroponte. Les informations‚ les concepts qui s’y échangent ne circulent pas dans des navires-citernes ou des trains de marchandises, mais sous la forme immatérielle de fichiers électroniques. Cette dématérialisation de l’économie favorise la fluidité et l’accélération de celle-ci‚ mais aussi sa volatilité et‚ par conséquent‚ l’emprise des pulsions que l’imaginaire peut exercer sur elle. La valeur d’un pain ou d’une maison s’établit assez facilement; l’objet est là‚ visible et saisissable. Mais que vaut un concept? Un fantasme ou une vision? Où sont-ils? Quelle garantie pouvons-nous avoir quant aux droits de propriété qui leur sont attachés? Et quant à leur durée de vie? Comment s’établissent les unités de compte d’une économie imaginaire‚ plus exposée que l’économie traditionnelle aux coups de vent‚ de panique ou d’enthousiasme de ceux qui y spéculent? «Du contrôle des échanges de biens on est en train de passer au contrôle des échanges de concepts. Au xxie siècle‚ ce sont les idées qui font de plus en plus l’objet de transactions commerciales»‚ souligne Jeremy Rifkin.
Faut-il s’étonner alors que le jeu prenne de plus en plus de place dans cette économie imaginaire? Là où le numéraire circule à la vitesse du numérique‚ de façon quasi interchangeable‚ les imaginations s’excitent et les rythmes cardiaques s’accélèrent avec ces rêves d’enrichissement facile et immédiat. N’existe-t-il pas d’exemples très spectaculaires qui le montrent et que l’on cite volontiers?

La fluidité numérique de l’économie imaginaire active la dynamique événementielle de celle-ci et en accélère les échanges. Le numéraire irrigue l’économie‚ en fait palpiter intensément l’imaginaire numérique et ses rêves de puissance. Pourtant, l'art numérique aborde beaucoup moins la thématique de l'argent que ne le faisaient les artistes modernes, de Dada à Michel Journiac, de General Idea à Antoni Muntadas.

Un art numérique de divertissement et de consommation

Pourquoi? C'est que l'art numérique réussit rarement à être idéologiquement critique. Le numérique compromet le plus souvent les artistes dans l'idéologie du jeu, de la performance technique, des effets esthétiques, de l'illusion interactive, et finalement de la société de consommation et de divertissement. L'artiste new yorkais Paul Garin, avec ses chiens de garde protégeant les riches demeures des riches, demeure une exception. Et cette oeuvre date des années 1990.
En outre, l'art numérique ne se vend pas. Immatériel et éphémère, il n'a ni marché, ni collectionneurs - sauf rare exception. Il nécessite, pour se produire, l'accès à des machines et à des logiciels coûteux. Il n'y a pas d'art numérique pauvre: cela semble même conceptuellement impossible. Et les artistes dépendent finalement, comme au temps des princes et des papes, de la commande corporative ou publique, qui ne se prête pas à la contestation.
Les gouvernements eux-mêmes exigent de plus en plus que les artistes-chercheurs cherchent... des contrats avec les industries culturelles. C'est maintenant le cas au Québec comme ailleurs. Pourquoi pas? Aussi longtemps qu'il existe aussi des budgets pour l'art gratuit. Ai-je parlé d'un art gratuit? Il serait plus pertinent de parler d'un art libre, celui de la conscience esthétique et politique, et de la libre aventure, qui n'est pas un art de commande. Le numérique se positionne presque exclusivement à l'opposé. Pourtant, notre époque a plus que jamais besoin de cette conscience critique et de cette recherche esthétique. Quelle défaite pour l'art d'aujourd'hui!
Hervé Fischer
_________________
(*) Le Plateau (FRAC Ile-de-France) 33, rue des Alouettes, 75019 Paris. contact presse: Christelle Masure, cmasure@fracidif-lerplateau.com
(**) Courtesy: The Estate of Genertal Idea et la Galerie Frédéric Giroux, Paris
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2008-02-14

La génétique virtuelle


Mycroplasma genitalium

La dépendance de la science actuelle vis-à-vis des ordinateurs et des programmes informatiques n’est plus à démontrer. Nous travaillons sur l’invisible, traduit en fichiers numériques, qu’il s’agisse de corps célestes en astrophysique, ou de génétique en biologie. Jadis basée sur l’observation et l’expérimentation physique, la science d’aujourd’hui programme et construit ses objets d’études sur les écrans cathodiques. Elle s’est paradoxalement dématérialisée, en ce sens qu’elle ne traite plus la matière, ni même les forces, mais beaucoup plus des informations traduites en codes binaires et affichées en fausses couleurs. Elle manipulait des électrons et des champs magnétiques, des molécules chimiques et des tissus vivants. Désormais, elle manipule des algorithmes. Elle tend à confondre de plus en plus informatique et vie, par exemple en bioinformatique. Ne parle-t-on pas d’ailleurs couramment aujourd’hui de virus et de contamination virale en informatique? Et cela vaut comme un fondamental en physique ou en astrophysique, désormais entièrement médiatisées par les langages virtuels. Dieu, grand informaticien de l’origine du monde? Certes. Mais ce sont désormais nos chercheurs scientifiques qui programment et qui modélisent. Ils combinent, ils inventent, ils imaginent les objets qu’ils étudient! On pourra parler de programmation scientifique, ou de génétique virtuelle, au sens où nous générons des fichiers numériques et en programmons le développement ou les actions.

Ainsi, on répétait souvent que l’homme ne pourrait jamais recréer artificiellement la vie. Pourtant, la revue Science de janvier 2008 a annoncé que l’Institut Craig Venter, au Maryland, avait réussi à créer un génome synthétique de bactérie, le plus petit connu, le Mycoplasma genitalium. On parle alors d’ « un organisme de synthèse autonome, qui peut croître et se reproduire ». Est-ce déjà cette fameuse vie artificielle? Ou plus modestement de la « vie synthétique »? Quelle est la différence? Celle de la complexité qui distingue une bactérie rudimentaire d’un être humain. Il semble que ce ne soit pas une différence radicale, mais seulement de degré. Allons-nous alors créer un jour un homme synthétique? Du moins une première cellule susceptible de se multiplier et de donner naissance à un être humain? Cela ne paraît plus radicalement impensable.

Les cellules synthétiques remplaceront bientôt les fameuses cellules souches, mettant fin à un grand débat d’éthique. Mais ce sera pour lancer un nouveau débat de société, qui fascine beaucoup d’artistes et de philosophes actuellement. M. Venter ou son successeur obtiendra-t-il alors un brevet de propriété intellectuelle sur la vie? Beaucoup de questions absolument nouvelles se posent. Et la moindre n’est pas la possibilité de faire du couper-coller génétique, de la génétique virtuelle. La porte est ouverte à l’eugénisme, mais aussi à la fabrication d’organes de remplacement, de défunts dont on réactive l’ADN, d’espèces nouvelles, de chimères, d’androïdes esclaves ou soldats. J’évoquais récemment l’économie imaginaire, l’i-économie, pour décrire les dérapages que permet la programmation financière, lorsqu’elle est confondue avec la spéculation boursière. Nous avons vu un courtier de la Banque Nationale en France fabriquer des fichiers numériques de numéraire fictif et les déplacer dans le monopoly réel des transactions boursières, sans qu’il y paraisse, jusqu’à ce qu’on découvre un manque bien réel de 4,9 milliards d’euros dans la caisse de la banque.

Qui nous dit que de tels dérapages, fraudes ou folies ne sont pas possibles dans la science d’aujourd’hui, tellement virtuelle? Il devient possible de créer des fichiers numériques de molécules ou de galaxies fictives et de les mêler aux données familières. La science est désormais une technoscience, asservie aux programmes et instruments de l’informatique. Elle peut devenir aussi de la science imaginaire. On a pu déjà le constater dans quelques scandales récents. Mais le sait-on toujours? Serait-elle encore instrumentale par rapport au monde réel, ou inoffensive? Voilà bien des défis. Quelques surprises nous attendent certainement dans l’avenir. Et on ne s’étonnera pas que les artistes soient fascinés par le pouvoir créatif de ces manipulations, par la vie, la nature et l’intelligence artificielles auxquelles la technoscience donne de plus en plus de réalité. Lorsque l’homme sera vraiment capable de créer couramment la vie dans ses laboratoires informatiques, nous aurons franchi une étape vertigineuse de notre évolution anthropologique. La capacité de création de la science aura dépassé celle de l’art. L’homme pourrait devenir un agent proactif de l’évolution de la nature, dont il est lui-même le produit. L’idée est vertigineuse, comme une nouvelle révolution copernicienne, cette fois non plus en astronomie, mais en biologie. Dieu est mort, disait Nietzsche. Et maintenant, c’est l’homme qui devient le créateur de lui-même. Pourrons-nous faire confiance à cet imaginaire cyberprométhéen ?