Aucun message portant le libellé chimères. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé chimères. Afficher tous les messages

2009-05-31

Chiens lumineux


L’Université nationale de Séoul, en Corée du Sud, s’est fait remarquer une fois de plus par les médias internationaux. Des chercheurs y ont fait naître quatre chiens beagles qui brillent dans le noir. On se souvient qu’en 2000 l’artiste brésilien Eduardo Kac s’était rendu célèbre en signant et en médiatisant la naissance d’un lapin fluorescent en France à L’INRA – l’Institut National de la Recherche Agronomique. Il avait été doté du fameux gène « fluo ». Voilà donc maintenant quatre chiens transgéniques, dotés du même gène qui, sous les rayons ultraviolets, deviennent lumineux ! Peut-on les qualifier de chiens chimériques? On appelle « chimère » un animal conçu à partir de deux espèces différentes. En l’occurrence, il s’agit dans le cas de ces chiens, de l’ajout d’un seul gène, emprunté à une méduse. L’hybridation étant très limitée, nous ne parlerons que de chiens transgéniques. Il demeure que c’est là une fois de plus la démonstration d’une nouvelle orientation très fascinante de la génétique, qui n’a certainement pas fini de nous étonner. Même si l’utilité de chiens lumineux dans le noir n’est pas évidente, la mise au point de la technique, elle, l’est. Et dans un pays comme la Corée du Sud, qui s’est déjà fait connaître par de nombreuses recherches sur les manipulations géniques, y compris dans le clonage d’embryons de chiots, et par une escroquerie, celle du professeur Woo Suk Hwang, qui avait faussement prétendu avoir réalisé un clonage humain en 2004, en falsifiant des résultats scientifiques et qui espérait obtenir ainsi un Prix Nobel pour la Corée du Sud, la quête continuera certainement. Jusqu’où ? Est-il possible de la réglementer éthiquement? On justifie assurément les usages thérapeutiques dans beaucoup de pays, en les encadrant pour les limiter selon des principes bioéthiques. En Corée du Sud, toujours dans la même université nationale de Séoul, on a cloné aussi des chiens renifleurs de drogue pour les contrôles douaniers : six Toppy identiques, pour l’équivalent de moins de 250 000 euros. Cela peut encore se justifier, sans doute, puisque c’est pour une bonne cause. Mais qui ne voit le glissant de la pente sur laquelle on s’engage ainsi? Pourquoi ne pas isoler divers gènes de l’intelligence, de la mémoire, de la force physique, etc., et avec cette boîte à outils génétiques, si je puis dire, tenter de créer des chiens pour les aveugles, ou des Saint-Bernard pour les alpinistes perdus, puis des chiens savants pour les cirques, puis des chiens policiers contre les émeutiers? On produit déjà beaucoup d’animaux de laboratoires, fort utiles. Les végétaux et les races animales sont manipulées génétiquement depuis toujours, pour le lait ou pour la viande, pour la résistance ou pour la beauté. Les vaches, les chevaux, le maïs, les pommes de terre, le blé, les roses, les chats, etc. Malgré les polémiques, les OGM sont de plus en plus acceptés et généralisés. Il est clair que la Nature, si je puis dire, ne nous a pas attendu pour modifier et même pour créer de nouveaux génomes! Toute l’histoire de la création repose sur la multiplication des espèces, sur la diversification génomique. Les humains y ont abondamment contribué depuis plusieurs milliers d’années. Aujourd’hui on accélère les croisements naturels en usant de chocs électriques pour fusionner des noyaux et des chromosomes dans des laboratoires sophistiqués, avec des équipements électroniques puissants. Il est évident qu’on n’arrêtera pas cette évolution de... la technoscience, qui prend la relève de la nature. Demeure la nécessité de réfléchir davantage aux conséquences perverses possibles et aux règlements bioéthiques nécessaires pour faire prévaloir le principe de prudence requis. Lorsqu’on joue aux dés, rien ne sert de prendre son temps. Mais, justement, en génétique, il ne faudrait pas jouer aux dés. L’aventure humaine devient prodigieuse, mais elle implique un sens de la responsabilité collective nouveau, que la compétition scientifique actuelle, sous les signes pervers de l’aspiration à la gloire, de la recherche de financement et de la logique commerciale, met à rude épreuve. L’humanité sera-t-elle à la hauteur de ses nouveaux pouvoirs? Intelligence et éthique vont-ils de pair? Cela ne semble pas acquis. Il devient donc nécessaire de les hybrider étroitement ! La nature n’y pourvoie pas et le choc du numérique n’y suffira pas. Cela va nécessiter une mutation de l’espèce.
Hervé Fischer

2008-02-14

La génétique virtuelle


Mycroplasma genitalium

La dépendance de la science actuelle vis-à-vis des ordinateurs et des programmes informatiques n’est plus à démontrer. Nous travaillons sur l’invisible, traduit en fichiers numériques, qu’il s’agisse de corps célestes en astrophysique, ou de génétique en biologie. Jadis basée sur l’observation et l’expérimentation physique, la science d’aujourd’hui programme et construit ses objets d’études sur les écrans cathodiques. Elle s’est paradoxalement dématérialisée, en ce sens qu’elle ne traite plus la matière, ni même les forces, mais beaucoup plus des informations traduites en codes binaires et affichées en fausses couleurs. Elle manipulait des électrons et des champs magnétiques, des molécules chimiques et des tissus vivants. Désormais, elle manipule des algorithmes. Elle tend à confondre de plus en plus informatique et vie, par exemple en bioinformatique. Ne parle-t-on pas d’ailleurs couramment aujourd’hui de virus et de contamination virale en informatique? Et cela vaut comme un fondamental en physique ou en astrophysique, désormais entièrement médiatisées par les langages virtuels. Dieu, grand informaticien de l’origine du monde? Certes. Mais ce sont désormais nos chercheurs scientifiques qui programment et qui modélisent. Ils combinent, ils inventent, ils imaginent les objets qu’ils étudient! On pourra parler de programmation scientifique, ou de génétique virtuelle, au sens où nous générons des fichiers numériques et en programmons le développement ou les actions.

Ainsi, on répétait souvent que l’homme ne pourrait jamais recréer artificiellement la vie. Pourtant, la revue Science de janvier 2008 a annoncé que l’Institut Craig Venter, au Maryland, avait réussi à créer un génome synthétique de bactérie, le plus petit connu, le Mycoplasma genitalium. On parle alors d’ « un organisme de synthèse autonome, qui peut croître et se reproduire ». Est-ce déjà cette fameuse vie artificielle? Ou plus modestement de la « vie synthétique »? Quelle est la différence? Celle de la complexité qui distingue une bactérie rudimentaire d’un être humain. Il semble que ce ne soit pas une différence radicale, mais seulement de degré. Allons-nous alors créer un jour un homme synthétique? Du moins une première cellule susceptible de se multiplier et de donner naissance à un être humain? Cela ne paraît plus radicalement impensable.

Les cellules synthétiques remplaceront bientôt les fameuses cellules souches, mettant fin à un grand débat d’éthique. Mais ce sera pour lancer un nouveau débat de société, qui fascine beaucoup d’artistes et de philosophes actuellement. M. Venter ou son successeur obtiendra-t-il alors un brevet de propriété intellectuelle sur la vie? Beaucoup de questions absolument nouvelles se posent. Et la moindre n’est pas la possibilité de faire du couper-coller génétique, de la génétique virtuelle. La porte est ouverte à l’eugénisme, mais aussi à la fabrication d’organes de remplacement, de défunts dont on réactive l’ADN, d’espèces nouvelles, de chimères, d’androïdes esclaves ou soldats. J’évoquais récemment l’économie imaginaire, l’i-économie, pour décrire les dérapages que permet la programmation financière, lorsqu’elle est confondue avec la spéculation boursière. Nous avons vu un courtier de la Banque Nationale en France fabriquer des fichiers numériques de numéraire fictif et les déplacer dans le monopoly réel des transactions boursières, sans qu’il y paraisse, jusqu’à ce qu’on découvre un manque bien réel de 4,9 milliards d’euros dans la caisse de la banque.

Qui nous dit que de tels dérapages, fraudes ou folies ne sont pas possibles dans la science d’aujourd’hui, tellement virtuelle? Il devient possible de créer des fichiers numériques de molécules ou de galaxies fictives et de les mêler aux données familières. La science est désormais une technoscience, asservie aux programmes et instruments de l’informatique. Elle peut devenir aussi de la science imaginaire. On a pu déjà le constater dans quelques scandales récents. Mais le sait-on toujours? Serait-elle encore instrumentale par rapport au monde réel, ou inoffensive? Voilà bien des défis. Quelques surprises nous attendent certainement dans l’avenir. Et on ne s’étonnera pas que les artistes soient fascinés par le pouvoir créatif de ces manipulations, par la vie, la nature et l’intelligence artificielles auxquelles la technoscience donne de plus en plus de réalité. Lorsque l’homme sera vraiment capable de créer couramment la vie dans ses laboratoires informatiques, nous aurons franchi une étape vertigineuse de notre évolution anthropologique. La capacité de création de la science aura dépassé celle de l’art. L’homme pourrait devenir un agent proactif de l’évolution de la nature, dont il est lui-même le produit. L’idée est vertigineuse, comme une nouvelle révolution copernicienne, cette fois non plus en astronomie, mais en biologie. Dieu est mort, disait Nietzsche. Et maintenant, c’est l’homme qui devient le créateur de lui-même. Pourrons-nous faire confiance à cet imaginaire cyberprométhéen ?