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2008-07-08

Le faux plastique


On connaît le faux bois des tables, le faux gazon des terrains de sport, le faux marbre des salles de bain. Mais le faux plastique? La question semble ne pouvoir trouver aucune réponse. Pourtant, voilà bien la métaphore fondamentale du numérique. La simulation, la modélisation du monde réel, la nature, la mémoire et la vie artificielles y semblent plus réels que celles d'ici-bas. Plus instrumentables, plus riches en information connue et maniupulable, plus inventifs au sens d'une transformation du réel, plus faux du point de vue du réel et plus vrais du point de vue humain, ces artefacts tendent à se substituer en recherche scientifique à ce que la simple observation permettrait de constater. Nous en savons davantage; ils nous en disent plus. Ils sont beaucoup plus plastiques, au sens du synthétique malléable, que le réel qui nous demeure inconnu en soi. Le numérique est transparent. Le réel est épais ou obscur, ou insondable. Le réel nous échappe. C'est sa vertu et sa limite. Les algorithmes créent des productions factices, des imitations, mais plus transformables et transformatrices que la réalité, finalement plus parfaites et plus vraies que le réel qui nous demeure définitivement inaccessible. Le numérique, en outre n'a pas de défauts, contrairement au réel. D'où l'idée du posthumain, de l'intelligence, de la mémoire et de la génétique numérique. La différence est là, comme entre les tomates entièrement naturelles et les tomates modifiées génétiquement, contrôlées contre les insectes et formatées. Comme dans la chirurgie plastique. Qu'est-ce qui est vrai, finalement? Un beau visage transformé plastiquement? Ou le visage naturel qui avait des défauts incommodants? Rien n'est-il plus faux qu'une peinture à côté de son modèle? Et pourtant n'est-ce pas le tableau qui est le plus vrai et deviendra le plus réel? Factice, le numérique a vocation à devenir plus vrai que le réel. Vérité et réalité sont deux concepts distincts et hiérarchisables en faveur du premier contre le second. Car la beauté, aussi conventionnelle soit-elle, la vérité, de même, et même l'efficacité - à leur niveau humain - valent bien une réalité que nous ne cessons de tenter de conquérir et de mettre à notre main. Le plastique, lui, est toujours du plastique. Il est vrai.
Le numérique, en ce sens, aussi factice puisse-t-il être, est ainsi extrêmement humain. Et vrai. Ce sont les hommes qui le créent, le secrètent et finalement, comme de la fausse pierre. en font leur vraie création et leur chair même.
Voilà le paradoxe que célèbre notre époque.
Hervé Fischer

2008-02-14

La génétique virtuelle


Mycroplasma genitalium

La dépendance de la science actuelle vis-à-vis des ordinateurs et des programmes informatiques n’est plus à démontrer. Nous travaillons sur l’invisible, traduit en fichiers numériques, qu’il s’agisse de corps célestes en astrophysique, ou de génétique en biologie. Jadis basée sur l’observation et l’expérimentation physique, la science d’aujourd’hui programme et construit ses objets d’études sur les écrans cathodiques. Elle s’est paradoxalement dématérialisée, en ce sens qu’elle ne traite plus la matière, ni même les forces, mais beaucoup plus des informations traduites en codes binaires et affichées en fausses couleurs. Elle manipulait des électrons et des champs magnétiques, des molécules chimiques et des tissus vivants. Désormais, elle manipule des algorithmes. Elle tend à confondre de plus en plus informatique et vie, par exemple en bioinformatique. Ne parle-t-on pas d’ailleurs couramment aujourd’hui de virus et de contamination virale en informatique? Et cela vaut comme un fondamental en physique ou en astrophysique, désormais entièrement médiatisées par les langages virtuels. Dieu, grand informaticien de l’origine du monde? Certes. Mais ce sont désormais nos chercheurs scientifiques qui programment et qui modélisent. Ils combinent, ils inventent, ils imaginent les objets qu’ils étudient! On pourra parler de programmation scientifique, ou de génétique virtuelle, au sens où nous générons des fichiers numériques et en programmons le développement ou les actions.

Ainsi, on répétait souvent que l’homme ne pourrait jamais recréer artificiellement la vie. Pourtant, la revue Science de janvier 2008 a annoncé que l’Institut Craig Venter, au Maryland, avait réussi à créer un génome synthétique de bactérie, le plus petit connu, le Mycoplasma genitalium. On parle alors d’ « un organisme de synthèse autonome, qui peut croître et se reproduire ». Est-ce déjà cette fameuse vie artificielle? Ou plus modestement de la « vie synthétique »? Quelle est la différence? Celle de la complexité qui distingue une bactérie rudimentaire d’un être humain. Il semble que ce ne soit pas une différence radicale, mais seulement de degré. Allons-nous alors créer un jour un homme synthétique? Du moins une première cellule susceptible de se multiplier et de donner naissance à un être humain? Cela ne paraît plus radicalement impensable.

Les cellules synthétiques remplaceront bientôt les fameuses cellules souches, mettant fin à un grand débat d’éthique. Mais ce sera pour lancer un nouveau débat de société, qui fascine beaucoup d’artistes et de philosophes actuellement. M. Venter ou son successeur obtiendra-t-il alors un brevet de propriété intellectuelle sur la vie? Beaucoup de questions absolument nouvelles se posent. Et la moindre n’est pas la possibilité de faire du couper-coller génétique, de la génétique virtuelle. La porte est ouverte à l’eugénisme, mais aussi à la fabrication d’organes de remplacement, de défunts dont on réactive l’ADN, d’espèces nouvelles, de chimères, d’androïdes esclaves ou soldats. J’évoquais récemment l’économie imaginaire, l’i-économie, pour décrire les dérapages que permet la programmation financière, lorsqu’elle est confondue avec la spéculation boursière. Nous avons vu un courtier de la Banque Nationale en France fabriquer des fichiers numériques de numéraire fictif et les déplacer dans le monopoly réel des transactions boursières, sans qu’il y paraisse, jusqu’à ce qu’on découvre un manque bien réel de 4,9 milliards d’euros dans la caisse de la banque.

Qui nous dit que de tels dérapages, fraudes ou folies ne sont pas possibles dans la science d’aujourd’hui, tellement virtuelle? Il devient possible de créer des fichiers numériques de molécules ou de galaxies fictives et de les mêler aux données familières. La science est désormais une technoscience, asservie aux programmes et instruments de l’informatique. Elle peut devenir aussi de la science imaginaire. On a pu déjà le constater dans quelques scandales récents. Mais le sait-on toujours? Serait-elle encore instrumentale par rapport au monde réel, ou inoffensive? Voilà bien des défis. Quelques surprises nous attendent certainement dans l’avenir. Et on ne s’étonnera pas que les artistes soient fascinés par le pouvoir créatif de ces manipulations, par la vie, la nature et l’intelligence artificielles auxquelles la technoscience donne de plus en plus de réalité. Lorsque l’homme sera vraiment capable de créer couramment la vie dans ses laboratoires informatiques, nous aurons franchi une étape vertigineuse de notre évolution anthropologique. La capacité de création de la science aura dépassé celle de l’art. L’homme pourrait devenir un agent proactif de l’évolution de la nature, dont il est lui-même le produit. L’idée est vertigineuse, comme une nouvelle révolution copernicienne, cette fois non plus en astronomie, mais en biologie. Dieu est mort, disait Nietzsche. Et maintenant, c’est l’homme qui devient le créateur de lui-même. Pourrons-nous faire confiance à cet imaginaire cyberprométhéen ?