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2010-03-03

Éloge des beaux-arts numériques


Beaucoup affirment que l’émergence des arts numériques a mis fin aux beaux-arts(*), même si les arts numériques suscitent encore une forte résistance et soient loin d’avoir obtenu la place qu’ils revendiquent dans les musées et galeries. Il est vrai que les artistes des beaux-arts et ceux des arts numériques se sont jeté l’anathème les uns aux autres dès l’émergence des nouvelles technologies. Il n’y a pas eu d’armistice. Ils ne se parlent plus aujourd’hui. Ainsi Jean-François Lyotard, l’auteur de La condition postmoderne et qui a été en charge de l’exposition Les immatériaux à Beaubourg en 1984 déclare sans ambages que sous la pression des avant-gardes, il est devenu « totalement exclu que quelqu’un saisisse simplement un pinceau et mette quelque chose sur la toile. Je sais que cela arrive encore, que cela revient même en force, mais je trouve cela une calamité et je ne crois pas que cela va durer » (entretien avec R. Wester, 1985, cité dans Mémoire de l’Histoire de l’Art, Gita Brys-Schatan, 1991). Après ce genre de propos, qui ont été multipliés à l’envi, il est devenu d’autant plus difficile de surmonter le fossé creusé par cette nouvelle bataille des anciens et des modernes, qui oppose de nouveaux modernes aux postmodernes.

Mésententes et réconciliations

Les arts numériques ont tendance, selon la logique même des technologies, à rejoindre la culture de masse, dans la foulée de l’appropriation publique du web et du développement des industries du divertissement, de sorte que les journalistes de télévision, qui apprécient les effets visuels spéciaux, s’y intéressent souvent plus qu’aux arts traditionnels. Alors que l’avant-garde des années 1970, promue par les galeries d’initiés, s’était coupée du grand public, les technologies numériques semblent au contraire réconcilier l’art et la classe moyenne. Du moins élargissent-elles l’accès populaire aux arts.
Il est vrai aussi que les arts numériques tendent aujourd’hui à occuper tout le terrain, aussi bien celui de l’image que des installations, de la musique, du théâtre et du cinéma. Ils proposent en outre au public une participation interactive, ludique, qui suscite le même attrait magique que les spectacles de prestidigitation. Au-delà des retrouvailles arts/société sous le signe des nouveaux médias, je rêve aujourd’hui aussi d’une autre réconciliation, celle des beaux-arts et des arts numériques, même si c’est encore une position publique intenable. Au premier abord, il faut bien l’admettre, leurs différences paraissent irréconciliables.
Nous optons plutôt pour que les arts numériques, tout en explorant leurs propres spécificités, restaurent le dialogue nécessaire avec les beaux-arts quant aux questions artistiques fondamentales, celles de notre rapport au monde, de notre sensibilité, de la souffrance, de la beauté, qui s’imposent toujours à nous avec les mêmes exigences que jadis, quelle que soit leur évolution sociologique, technologique et culturelle. Ainsi, Oliver Grau a rappelé avec pertinence qu’il n’y a pas de rupture, mais au contraire une continuité esthétique évidente entre les fresques des villas de Pompéi, les peintures en trompe-l’œil et panoramiques du XVIIe siècle et les œuvres actuelles d’immersion virtuelle (From Illusion To Immersion, 2003). Des arts apparentés ? Encore faudrait-il que des artistes s’en persuadent eux-mêmes. Et il faut admettre que ceux qui ont imité la peinture avec l’ordinateur, comme Matta ou Darcy Gerbarg n’ont pas été très convaincants. Mais il faut dire qu’ils n’ont pas actualisé leurs thèmes d’expression, tentant seulement d’user des logiciels et des palettes graphiques comme s’ils faisaient toujours la même peinture qu’avant. L’option qui s’impose est d’explorer le monde numérique, qui mérite au moins autant notre intérêt que le paysage rural ou urbain. Même Matta, qui s’est pourtant beaucoup intéressé aux environnements technoscientifiques, ne l’a pas considéré lorsqu’il travaillait avec des moyens électroniques. Pour surmonter le faux débat entre matérialité et virtualité, qui, en art, n’a pas de sens, et construire le dialogue désormais nécessaire entre médias traditionnels et nouveaux médias, nous proposons l’idée et la pratique de beaux-arts numériques.
Hervé Fischer

* Illustration: Hervé Fischer, Petite sensation, peinture acrylique sur toile

2009-05-22

L'art change le monde


Mondrian, Composition
Je ne crains pas de l’affirmer, contrairement au slogan habituel des intellectuels de bon ton : l’art change le monde. Un artiste peut changer le monde au moins autant que tel chef d'État, tel philosophe ou tel scientifique que l’histoire célèbre légitimement. Les esprits brillants qui le nient avec un sourire désolé, en s’en remettant à leur scepticisme habituel, qu’ils prennent pour de l’intelligence, feraient mieux d’y réfléchir. L’art change le monde autant que les idées, aussi peu et tout autant, c’est-à-dire beaucoup. Avec cette différence que les idées ne changent pas toujours le monde pour le meilleur, il s’en faut de beaucoup. La politique change le monde, mais souvent pour le pire. Les fascismes et les dictatures détruisent le monde. Ce n’est jamais le cas de l’art. Lorsqu’il a une influence, c’est toujours pour le meilleur.
Je ne reconnais pas de différence de nature entre l’art et la philosophie. Sans nier, bien au contraire, leur différence de moyens d’analyse et d’expression. En tant que peintre je me sens souvent proche de l’écriture. Je sais que je viens encore d’énoncer deux idées à contre-courant de l’évidence qui circule, et qui me condamnent aux yeux des adeptes de catégorisations. Ce sont eux qui s’en remettent à des lieux communs anciens, du rationalisme le plus classique et le plus réducteur.
Pourquoi cette obsession de changer le monde? Parce qu’il est aujourd’hui un scandale permanent du point de vue éthique.
Artiste, philosophe, chercheur scientifique ou dirigeant politique, c’est l’homme qui change le monde. Dans le domaine artistique, cela ne suppose pas de faire de l’art politique, que ce soit de propagande réaliste socialiste. L’art change le monde lorsqu’il explore notre image du monde, notre sensibilité et les rend visibles; lorsqu’il en déchiffre les structures et les valeurs, et prend position visuellement à leur égard, soit en les célébrant, soit en les refusant, soit en en proposant de nouvelles. Il n’est pas nécessaire qu’il dénonce explicitement la guerre, la misère, l’exploitation humaine, l’injustice ou l’hypocrisie. Il suffit qu’il mette à nu les structures mentales et les valeurs dont découlent ces situations inacceptables.
Et pour y parvenir, toutes les technologies sont légitimes, que ce soient la danse ou la sculpture, l’architecture ou la musique, la peinture ou l’informatique. Les arts numériques ont le mérite d’explorer la technoscience et l’âge du numérique. C’est une vertu majeure. Mis ils tombent souvent dans le travers des communications de masse, de l’interactivité ludique et de la culture de distraction. Tel n’est pas le cas des arts scientifiques, qui contribuent significativement aux grands débats de société de notre époque et à des prises de conscience au niveau bioéthique.
Il faut cependant sans cesse rappeler que l’art ne peut pas devenir dépendant du progrès technologique. Il peut, il doit s’y intéresser, mais ce n’est pas la technologie qui fait l’art, qui détermine la valeur, ni la puissance d’expression de l’art.Ce n'est pas un thème central de l'art, comme plusieurs l'affirment aujourd'hui avec un zèle prosélytique. L’art est une création du cerveau et de la psyché de l’homme, pas d’un ordinateur, ni d’un algorithme, aussi puissants et actuels puissent-ils paraître. Au contraire : plus la technologie informatique est sophistiquée, plus l’art qui y recourt est éphémère et perd de son efficacité.
Le lien qui compte, c’est celui entre l’art et le degré de conscience de l’homme, ou, en d’autres termes, entre l’art et l’humanisme, entre l’art et le progrès humain.
Nous abordons ainsi les rapports entre l’art, le beau et le bien : un thème ancien, sur lequel nous reviendrons, car il demeure des plus actuels. Il faut le rappeler aux créateurs qui se consacrent aux arts numériques.
Hervé Fischer

2009-04-11

Signe et synthèse : les paradoxes de l’image numérique


Les arts numériques visent la perfection technique du simulacre, éventuellement en trois dimensions, dont la haute définition, les éclairages, les textures, les colorations, voire la fluidité du mouvement, soient capables de créer la parfaite illusion d’une perception réaliste. En ce sens, ils tentent de relever le même défi que les peintres traditionnels, qui, depuis la Renaissance jusqu’au XIXe siècle, ont tenté de recréer une imitation aussi parfaite que possible de la réalité, même lorsque cette réalité est savamment recomposée pour célébrer des scènes mythologiques, historiques, bourgeoises, voire des natures mortes. Et c’est sans compter le concours de réalisme entre les peintres grecs anciens Xeusis et Parrhasius, dont les grains de raisin ou le rideau pouvaient tromper notre perception, les peintres spécialisés dans le trompe-l’œil, le mouvement récent de l’hyperréalisme, ou l’école actuelle de ceux qui composent des scènes sophistiquées de personnages et de décors et en recolorent l’agrandissement photographique.
De fait, les arts numériques, pris au piège de la perfection programmatique, voudraient faire encore mieux que la photographie, en y ajoutant la troisième dimension, le mouvement, l’interactivité et le son, grâce au multimédia. Cette logique du progrès technologique les situe paradoxalement dans une attitude anachronique par rapport à la peinture actuelle, qui, précisément, a pu se libérer de la servilité réaliste grâce à l’alternative de la photographie, et explorer ainsi les limites de ses capacités et de sa liberté d’expression. C’est oublier aussi que même la photographie a su se libérer elle-même de cette soumission au réalisme et devenir un mode d’expression créatif. L’ambition du numérique d’être plus «vrai» que le réel, crée souvent cet effet d’ennui que nous laissent des œuvres sur écran ou tirées en haute définition sur du papier photographique supérieur et glacé, de même que les animations en haute définition. Les arts numériques n’y échappent souvent qu’en cultivant un esprit de divertissement et une interactivité qui amusent les foules, mais où ils perdent finalement tout intérêt artistique. L’image créée par ordinateur, ou « image de synthèse », comme on l’appelle à juste titre, est trop précise, trop achevée pour rivaliser avec la force d’expression de l’écriture picturale.

présentation ou représentation

L’ image de « synthèse » relève de l’artisanat, et sa perfection lui enlève tout statut d’image et donc d’art. L’art suppose non pas la synthèse, mais la soustraction, la réduction du multisensoriel au seul visuel, de la réalité à son seul signe. J’aime dans la peinture, le dessin ou la sculpture l’imperfection qui témoigne du processus exaltant de la création, de la recherche, du défi humain. C’est ce qui nous fascine dans l’esquisse, dans la sculpture que Rodin dégage du marbre brut. La perfection achevée est un astre mort, qui ne vibre plus et nous laisse insensible. La réalité augmentée du numérique, la finesse des détails, l’évidence de la réalité tuent l’imagination du spectateur, le confrontant à l'évidence d'une réalité simulée et à une questiperformance technologique, d’où toute poésie aussi bien que toute approche critique sont évacuées.
La force d’expression de l’art n’est plus aujourd’hui – et n’a peut-être jamais vraiment été – dans l’imitation des objets. Elle n’est pas dans le simulacre ou l’illusion, mais au contraire dans la divergence, dans la liberté que prend l’artiste par rapport à la représentation servile. Entre synthèse et signe, la peinture choisit le moins, qui devient le plus : le signe. La peinture ne saurait, viser la représentation, mais plutôt la présentation d’une liberté. La peinture n’est pas une photographie, mais une écriture, qui tend souvent à l’idéogramme.
Peindre, c’est écrire sur une blancheur qui isole le signe de la réalité et lui confère son pouvoir calligraphique et iconique. Peindre un dieu, un code barres ou un diagramme, ce n’est pas peindre la réalité, ce n’est pas représenter, mais évoquer et présenter une clé virtuelle d’interprétation. L'art n'est pas technologie, mais cosa mentale.
Hervé Fischer

2007-07-29

Réinventer l’art contemporain

L’art contemporain semble disparaître du radar. Il semble errer de crises en paradoxes. Que s’est-il passé ? Où en sommes-nous ? Quel avenir pouvons-nous entrevoir ? Pourquoi l’art technologique ne s’est-il pas encore inséré dans le circuit général de l’art contemporain?

Il est vrai que les artistes des beaux-arts et ceux des arts numériques ne se parlent pas. Il faut rappeler ici que les défenseurs des beaux-arts ont rejeté sans nuance les arts numériques dès leur émergence, et que les artistes multimédia, aujourd’hui célébrés, n’ont cessé en retour de dénoncer avec arrogance le passéisme de la peinture et de la sculpture. Il est devenu d’autant plus difficile de surmonter le fossé creusé par ces controverses, dignes d’une nouvelle bataille entre les anciens et les modernes, que l’art contemporain a été accusé de médiocrité par des intellectuels aussi connus que Jean Baudrillard, qui n’hésita pas à déclarer dans le journal Libération, en 1996, «L’art contemporain est nul», tandis que les arts numériques sont boudés par les musées et par le marché de l’art. Au-delà des polémiques, analysant ce qu’il faut bien appeler une double crise, celle des beaux-arts traditionnels et celle des arts numériques naissants,

il est grand temps que les raisons de cette mésentente soient abordées explicitement.

Après avoir mené la bataille en faveur des arts numériques depuis vingt-cinq ans, parfois même sur un ton polémique, je crois avoir acquis quelque légitimité à en proposer une analyse critique. Je suis aussi l’un des rares à avoir choisi de défendre aujourd’hui à la fois les arts numériques et les beaux-arts - et d'y dédier ma pratique artistique -, même si c’est une position encore très difficile, car il faut bien admettre que leurs différences paraissent au premier abord irréconciliables. En voici quelques-unes :

- La création traditionnelle semble s’en tenir à une esthétique spatialiste des arts visuels, tandis que les arts numériques explorent une esthétique temporelle, événementielle, multimédia et participative.

- Les concepts esthétiques des beaux-arts ne s’appliquent pas facilement aux arts numériques, sans que pour autant ceux-ci aient élaboré un nouveau système de concepts esthétiques critiques du multimédia et de l’interactivité, ce qui ne favorise pas l’émergence de critiques professionnels des arts numériques.

- Beaucoup ont le sentiment que la peinture et la sculpture sont des langages épuisés, impuissants à évoquer le monde actuel, qu’explorent au contraire audacieusement les arts numériques.

- Les beaux-arts étaient individualistes et légitimés par une signature fétiche, alors que les arts numériques sont des créations d’équipes pluridisciplinaires.

- Comme les arts numériques ne créent plus d’objet unique, mais élaborent des processus, des dispositifs immatériels et reproductibles sans distinction d’authenticité, ils ne peuvent être pris en considération par le marché de l’art.

- Comme ils ne bénéficient pas du financement et de la diffusion du marché de l’art, ils sont dépendants de la commande publique ou privée. Une situation qui a ses vertus, mais aussi ses limites, idéologiques, esthétiques et de disponibilité.

- La création des arts numériques est liée le plus souvent à la possibilité de leur diffusion.

- Les arts numériques sont très coûteux. Et il est devenu quasi impossible, contrairement à ce que l’histoire de l’art moderne démontre, que des artistes pauvres, individualistes, marginaux, asociaux puissent créer des œuvres d’art numériques, même s’ils sont géniaux.

- Les arts numériques à contenu critique deviennent de ce fait improbables.

- Liés à des technologies complexes et fragiles, les arts numériques ne sont pas admis dans les musées, qui n’ont les ressources ni financières, ni humaines de les exposer, d’en faire la maintenance régulière, et encore moins de les conserver.

- Événementiels et éphémères, les arts numériques présentent un problème majeur de conservation. Celle-ci ne peut consister actuellement qu’en une documentation, qui recourt aux médias traditionnels : fiches techniques, photos, films, vidéos, qui en trahissent donc inévitablement la spécificité et ne saurait remplacer l’œuvre originale.

- Liés aux technologies complexes les plus récentes et en constante évolution, les arts numériques ne peuvent être constamment actualisés au point de vue des équipements électroniques et des langages informatiques qu’ils utilisent. Paradoxalement, ils vieillissent mal, et beaucoup plus vite que les arts traditionnels.

- Les technologies sont soumises à une exigence incessante de progrès. Or les arts ne sauraient dépendre de cette logique de progrès. Une peinture préhistorique est aussi importante qu’une animation par ordinateur, une gravure de Dürer qu’une peinture de Picasso. Le concept de progrès n’a pas de sens en art. Ce n’est pas la puissance de l’ordinateur qui produit la valeur artistique, bien au contraire le plus souvent ! Nous rencontrons donc une sérieuse difficulté en liant la création artistique actuelle au progrès constant des ordinateurs et des logiciels.

- Paradoxalement, les arts numériques du XXIe siècle renouent avec la tradition orale collective, rituelle, éphémère, multisensorielle des arts primitifs, après cinq siècles de réduction de notre civilisation occidentale à une dominante visuelle et spatiale. C’est là une constatation fort intéressante, mais il faut aussi rappeler que les sociétés dites « premières» ne comportaient ni musées, ni galeries, ni signature individuelle, ni marché de l’art.

- Les sociétés tribales cultivaient cependant une mémoire orale sacralisée et durable, tandis que les technologies numériques actuelles, non seulement sont fragiles, mais revendiquent avec un excès évident de confiance la mémoire des machines. La neuvième des lois paradoxales du numérique que j’ai soulignées dans Le choc du numérique (2001) se formule ainsi : Plus les technologies numériques sont puissantes et sophistiquées, plus la mémoire artificielle qu’elles sont censées garantir risque de devenir éphémère.

- Les peintures préhistoriques d’il y a 32.000 ans dans la grotte de Chauvet sont demeurées intactes, tandis qu’un cd ou une page web d’il y a seulement dix ans sont déjà illisibles ou disparus. Il est assurément très préoccupant que nous créions ainsi aujourd’hui une culture artistique sans mémoire.

Quelles sont donc les options qui se présentent actuellement pour les arts numériques ?

On peut prévoir que les arts numériques se lient davantage aux industries culturelles dans une consommation ludique. Ils exprimeront alors la réconciliation tant désirée de l’art avec la société, celle de classe moyenne, mais se dilueront dans le flux éphémère des mass média, des jeux vidéo et de la société du divertissement, comme le cinéma hollywoodien, le cirque et les spectacles festifs.

On ne saurait prétendre que les arts numériques reconquièrent sans effort leur place dans le système des beaux-arts qu’ils ont rejeté, tout en s’en différenciant radicalement. Nous savons bien qu’il aurait été impensable que le cinéma réintègre le théâtre, ou que la télévision se fasse une niche dans le cinéma et la radio.

Une autre possibilité, celle qui nous intéresse le plus, consisterait à ce que les arts numériques renouent les liens brisés avec les beaux-arts en restaurant le dialogue nécessaire quant aux questions artistiques fondamentales explorées pendant des siècles par les beaux-arts. Ainsi, dans le domaine des transports, nous voyons avec intérêt le retour de la bicyclette et du tramway dans les villes, pour résoudre la même exigence de transport urbain qu’autrefois, en répondant au problème nouveau de pollution. et de style de vie. Nous apprenons même à recycler. Or les grandes questions esthétiques et mythiques de notre rapport au monde, de notre sensibilité, de la souffrance, nous opposent toujours les mêmes exigences que jadis, quelle que soit leur évolution sociologique, technologique et culturelle.

La première des lois paradoxales du numérique que j’ai formulée souligne que : La régression de la psyché est inversement proportionnelle au progrès de la puissance technologique. Le numérique est un psychotrope technologique. On le voit bien dans les pathologies de dépendance au virtuel. Et plusieurs artistes en ont fait le thème de leur création, tels Diana Domingues, au Brésil, qui crée des installations virtuelles évoquant la magie afro-indienne primitive. On ne peut nier la magie évidente de la communication à distance, des interfaces numériques, des consoles de jeu, des écrans tactiles, des capteurs de mouvement, des effets spéciaux au cinéma, et de la majorité des installations interactives dès les années 1980.

Quant aux problèmes d’expression, Oliver Grau a rappelé dans un livre récent (From illusion to immersion, MIT Press, 2003), qu’il n’y a pas de rupture, mais au contraire une continuité esthétique évidente entre les fresques des villas de Pompéi, les peintures en trompe-l’œil et panoramiques du XVIIe siècle et les œuvres actuelles d’immersion virtuelle. Et je soulignerai à mon tour qu’on oublie trop que l’art visuel a aussi remarquablement su exprimer le mouvement, que ce soit avec les animaux à pattes multiples des peintures préhistoriques, dans les luttes d’athlètes qui décorent les amphores grecques, dans les scènes de bataille, dans bien des œuvres de Rubens, de Delacroix, dans la peinture et la sculpture futuriste, dans l’art cinétique, etc.

De même, le silence des tableaux résonne dans les musées du fracas des armes, du hennissement des chevaux, du vacarme des tempêtes, des coups de feu du Tres de Mayo de Goya, qui y côtoient le bruissement des fêtes foraines, les jeux d’enfants, la musique des joueurs de pipeau ou de fifre, de violon, de piano et les batteries de tambour, la Liberté sur les barricades de Delacroix ou l’angélus de Millet, les confidences de Renoir, les conversations du déjeuner sur l’herbe ou du Moulin de la galette, le cri d’Edward Munch, les orchestrations sonores de Kandinsky, les stridences chromatiques de l’expressionnisme abstrait, les hurlements du Guernica de Picasso, , qui nous impose plus que la multisensorialité, car on y voit de la souffrance aïgue, même s, ce n'est pas une oeuvre multimédia. Et de la sentimentalité, on en retrouve plus récemment dans l’art narratif, comme dans les atmosphères de la littérature. C’est une étonnante exposition que j’aimerais consacrer un jour à ces tableaux si sonores, dont la bande son, à elle seule, pourrait servir de trame à un film numérique. Il y manque pourtant les bruits du monde actuel.

Même les odeurs suggérées par les peintures y sont fortes parfois, celles des gibiers ou du tabac des tavernes, des forêts humide, des fleurs ou des halles au poisson, sans oublier l’encens des intérieurs d’églises, ni les parfums acidulés des coquettes.

Quant au sens du toucher, on admettra que la matière de la peinture et de la sculpture est beaucoup plus tactile que les productions immatérielles des arts numériques, quelles que puissent être parfois les performaces des écrans tactiles et des effets kinesthésiques.

Inversement, cette fameuse interactivité, reconnue comme une extraordinaire vertu du numérique, est une fabuleuse commodité pour les usages sociaux, incluant la vie culturelle et l’enseignement, mais ne présente pas un grand intérêt, selon moi, du point de vue artistique, si ce n’est sous l’angle de l’illusion magique et de l’appropriation pédagogique de l’œuvre par le public. On sait à quel point cette pseudo-participation est préprogrammée et limitée. L’art optique l’a explorée avant même les arts numériques. L’œil et le cerveau humains sont naturellement plus interactifs, et toute œuvre d’art est mentalement d’une infinie interactivité. C’est le privilège du peintre, ancien ou contemporain, figuratif ou abstrait, de choisir finalement et de signer l’option qui a le plus de valeur pour lui.

On soulignera aussi que l’utopie de l’œuvre totale, qui hante les arts numériques sous le signe de la convergence technologique, est certes fascinante, mais souvent décevante dans ses effets. Nul n’est Wagner, Picasso, Merce Cunningham, Hemingway, René Clair et Steve Jobs tout à la fois. L’esthétique totalisante des arts numériques est encore loin de son aboutissement et les arts trouvent généralement leur perfection dans leur spécificité extrême plutôt que dans une mixité floue. D’ailleurs, s’il était vrai que l’art multimédia aurait ruiné la peinture et la sculpture, pourquoi ne serait-ce pas le cas pour la musique ou pour la littérature ?

Ce qui assure la force et la légitimité des arts numériques, c’est qu’ils nous parlent du monde contemporain, des codes binaires, des réseaux numériques, de la science et de la vie artificielle, qu’ils explorent les limites de notre imaginaire. Le problème des beaux-arts, ce n’est pas que le langage de la peinture est épuisé, c’est que la peinture ne nous parle que du vieux monde, du nu, des fleurs, des natures mortes, des états d’âme individualistes. C’est cela sa médiocrité.

On semble avoir oublié qu’une peinture, une sculpture nouvelles peuvent tout aussi bien que les arts numériques nous parler du cybermonde et de la domination idéologique de l’économie, avec un pouvoir d’expression iconique et critique égal à celui des arts numériques, tout en échappant à leurs limites. Les beaux-arts n’ont pas su évoluer avec le monde du XXIe siècle, comme ils avaient su le faire au XIX e siècle en abordant avec un langage nouveau les thèmes d'actualité, comme les impressionnistes ont su nous faire découvrir l’esthétique et la lumière du plein air, mais aussi de l’industrialisation, de l’urbanisation, la paupérisation, l’atomisation sociale, la montée des classes moyennes et l’anarchie, l’invention de la photographie, la vitesse, la psychologie et l’inconscient. Aujourd’hui, ils devraient pouvoir nous parler de biotique et d’ADN, des variations de Wall Street, de l’internet, de l’hyperhumain, des logiques floues, d’algorithmes et du mouvement brownien ; ils devraient questionner les mythes de la technoscience et de la pensée unique, dénoncer à nouveau la fracture entre les riches et les pauvres, célébrer la diversité culturelle et l’altermondialisme.

Et une peinture peut très bien se concevoir comme une icône, une condensation d’une oeuvre multimédia à son plus haut degré d’expressivité. La matière de la peinture, le travail manuel qu’elle implique valent bien les séductions de la technologie et le jeu du clavier d’ordinateur. Et l’arrêt sur image de la peinture ou de la sculpture favorisent davantage le questionnement que le flux de pixels du robinet numérique. Ce n’est pas la peinture qu’il faut dénoncer, mais le passéisme des artistes qui l’ont actuellement figée. Ce ne sont pas les technologies numériques qu’il faut célébrer, mais l’audace des artistes qui les explorent. Les défis ne sont pas dans les ordinateurs, mais dans la tête des artistes.

Une fois de plus, l’art est à réinventer. Et c’est tant mieux !

Hervé Fischer