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2010-12-31

Changement de cosmogonie


Beaucoup d’artistes actuels travaillent sur la mémoire, l’intelligence et la vie artificielle, les chimères, le bioart, souvent en retard même sur les imaginaires scientifiques de beaucoup de nos chercheurs. C'est ce que j’ai appelé « les arts scientifiques ». Dès que l’on étudie systématiquement les thématiques récurrentes dans les œuvres et les écrits des artistes actuels, on observe que beaucoup d’entre eux s’interrogent sur la disparition d’une image du monde cohérente et unitaire, comme nous en avons toujours connues dans le passé. Cela tient pour beaucoup aux avancées de la science et de la technologie. L’instabilité, l’éphémérité de la matière et de l’énergie, les lois du chaos, le principe d’incertitude rendent le monde évanescent, ou à tout le moins insaisissable et anxiogène. La vitesse, dont la valeur l’a emporté sur la permanence, défait nos images et crée une nouvelle esthétique. Existe-t-il encore des sujets, des objets dans notre cosmogonie aussi bien que dans notre vie quotidienne ? Nous voyons donc se multiplier des pratiques extrêmes, des visions apocalyptiques, voire post-apocalyptiques, mais aussi des conceptions de l’homme postbiologiques, posthistoriques, postnationales, posthumaines, etc. Un sentiment de fin du monde s'impose, souvent associé, à un désir d’exploration d’une « nouvelle frontière » de la vie et de la création artistique, où nous devenons les créateurs du monde lui-même, nous incluant. Les deux postures coexistent.
Lorsque l’image du monde semble se défaire, c’est le plus souvent, comme en témoigne l’histoire de l’art occidental, parce qu’une nouvelle image du monde est en cours d’élaboration, qui fait écho aux nouvelles structures sociales, aux changements idéologiques, aux avancées technoscientifiques, mais dont les contemporains n’ont pas encore conscience. Ce fut le cas lors l’émergence de la Renaissance, du classicisme, du baroque, de l’impressionnisme, du fauvisme, du cubisme, du constructivisme, de l’art abstrait, etc. Comment alors ne pas se demander quelle est la nouvelle cosmogonie qui se met en place aujourd’hui ? Est-ce que les artistes actuels, une fois de plus vont en être les découvreurs, les créateurs ? Ou laisseront-ils cette fois le rôle de pionniers aux scientifiques ? Devrons-nous admettre, pour la première fois, qu'une image cohérente du monde n’est plus possible ? Dans quel univers allons-nous alors basculer ? Ou allons-nous être confrontés à une rupture anthropologique et à une image du monde radicalement nouvelle ?
Hervé Fischer

2010-12-27

Les mutations de l’humain


Il est difficile de dire ce qu’est l’être humain en dehors des représentations visuelles successives qu’il s’est fait de lui-même. Et celles-ci, essentiellement culturelles, se sont étrangement transformées au fil des siècles. Les images paléolithiques nous montrent plus d’animaux que d’hominidés. Et les dessins des animaux des grottes préhistoriques sont très réalistes et précis, tandis que l’homme se représentait seulement sous forme symbolique : sculptures magiques de la fécondité (Venus de Willendorf 23000 ans avant notre ère) ou pictogrammes de silhouettes humaines en quelques traits schématisés. Dans l’art premier, notamment africain, il en est de même : c’est plus l’esprit que le corps qui est évoqué, son statut social et ses pouvoirs animistes. La civilisation égyptienne ancienne a magnifié le corps humain, mais elle aussi selon des conventions symboliques, religieuses et politiques abstraites, et en l’hybridant souvent aux animaux sacrés.
Les Grecs anciens ont été les premiers à célébrer dans leurs temples la beauté plastique du corps humain et son anatomie musculaire précise et réaliste, plutôt que de multiplier les sculptures animistes de serpents, dragons, singes, chats, oiseaux ou végétaux des autres civilisations. Pour en glorifier l’image, ils ont recouru à la noblesse lumineuse du marbre blanc. Puis nous observons, selon les époques, les sociétés et les cultures, des tendances tantôt très réalistes, tantôt abstraites, religieuses et symboliques. Dans l’islam et le protestantisme, c’est même l’interdiction de toute représentation visuelle de dieu et de création, y compris l’homme qui s’est imposée.
La représentation de l’humain, spirituelle ou corporelle, est iconique de chaque culture ; elle synthétise les rapports que l’homme construit entre lui et l’univers, donc sa propre image dans celle du monde, selon la cosmogonie et les interprétations idéologiques qu’il adopte. Qu’en est-il alors de l’homme de la modernité occidentale. Il était nécessaire de faire ce rappel historique pour mieux comprendre la signification des mutations actuelles.
La sculpture et la peinture européennes ont transformé nos représentations classiques de l’humain, principalement du point de vue perceptif de la réalité visible : convention réaliste, impressionnisme, naturalisme, fauvisme, cubisme, surréalisme, hyperréalisme, etc. Le sentimentalisme romantique, puis le symbolisme (qui a eu un fort impact dans la sculpture qui a suivi), ont maintenu une tradition plus spirituelle. Le futurisme et le réalisme socialiste, mais aussi un Fernand Léger, ont tous célébré, quoique de façon très différente, la nouvelle puissance de la technologie et de l’homme prométhéen, constructeur d’un monde nouveau.
Les artistes qui ont rapporté des dessins des camps de concentration, et les postmodernes deepuis, comme Christian Boltanski, Arnulf Rainer, mais aussi des sculpteurs comme Giacometti, Eva Hesse, Louise Bourgeois, Betty Goodwin, ont exprimé le malaise, la souffrance, la fragilité, l’éphémérité, la destruction de l’homme, cédant souvent à une grande morbidité. Mais ce sont les artistes de la performance et de l’art corporel des années 1960 et 1970, des artistes comme Hermann Nitsch, Gina Pane, Michel Journiac, Vito Acconci, Chris Burden, qui ont exprimé de la façon la plus extrême la douleur, le désenchantement, le catastrophisme, voire le nihilisme de notre époque. Ces représentations doloristes, masochistes évoquent nettement la tradition chrétienne biblique de flagellation, de la punition du corps. Certes, l’intention n’en était nullement exprimée clairement par ces artistes, mais les références nombreuses et explicites que faisaient Michel Journiac et les actionnistes viennois à la religion en témoignent clairement.
Il est d’autant plus étrange qu’en 40 ans nous soyons passés d’un extrême à l’autre : nous optons aujourd’hui pour une attitude extrêmement optimiste, mais selon deux directions étonnamment contradictoires, du moins en apparence.
D’un côté nous valorisons le corps naturel, nous l’icônisons dans la publicité, qui promeut et vend les produits d’une industrie florissante de la beauté du corps – naturisme, nudité, gymnastique, body building, maquillage qui rehausse le naturel, chirurgie plastique qui permet de lutter contre le vieillissement, santé par les produits naturels, etc.
D’autre part, des gourous nous proposent une nouvelle représentation du corps grâce aux technologies numériques. Cette utopie technoscientifique posthumaniste correspond à un nouvel espoir cosmogonique et nous annonce une superpuissance humaine arrimée aux technologies informatiques. Des représentants majeurs des arts scientifiques, tels Stelarc, Eduardo Kac, le mouvement australien Symbiotica usent de prothèses, manipulent l’ADN, rêvent de nanotechnologies, conçoivent l’espoir d’un être humain chimérique, qui cèderait son pouvoir cérébral à l’informatique pour une nouvelle ère de notre évolution humaine, jusqu’à un dépassement radical de l’humain par le silicium intelligent.
Quelle que soit l’opposition de ces démarches, l’une naturaliste, l’autre numérique, c’est dans les deux cas par l’artifice que nous tendons à doter notre corps de beauté et de force supérieures. Dans les deux cas, il s’agit d’un rejet de l’idéologie biblique et d’un retour à la pensée grecque, celle de la beauté du corps humain, à célébrer, et à renforcer selon notre instinct prométhéen de l’homme créateur de lui-même. Un rêve de puissance. Nous voulons devenir à notre tour des dieux, beaux comme des dieux, puissants comme des dieux*.
Hervé Fischer
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*"Nous serons des dieux", éditions vlb, Montréal, 2007

2009-05-22

L'art change le monde


Mondrian, Composition
Je ne crains pas de l’affirmer, contrairement au slogan habituel des intellectuels de bon ton : l’art change le monde. Un artiste peut changer le monde au moins autant que tel chef d'État, tel philosophe ou tel scientifique que l’histoire célèbre légitimement. Les esprits brillants qui le nient avec un sourire désolé, en s’en remettant à leur scepticisme habituel, qu’ils prennent pour de l’intelligence, feraient mieux d’y réfléchir. L’art change le monde autant que les idées, aussi peu et tout autant, c’est-à-dire beaucoup. Avec cette différence que les idées ne changent pas toujours le monde pour le meilleur, il s’en faut de beaucoup. La politique change le monde, mais souvent pour le pire. Les fascismes et les dictatures détruisent le monde. Ce n’est jamais le cas de l’art. Lorsqu’il a une influence, c’est toujours pour le meilleur.
Je ne reconnais pas de différence de nature entre l’art et la philosophie. Sans nier, bien au contraire, leur différence de moyens d’analyse et d’expression. En tant que peintre je me sens souvent proche de l’écriture. Je sais que je viens encore d’énoncer deux idées à contre-courant de l’évidence qui circule, et qui me condamnent aux yeux des adeptes de catégorisations. Ce sont eux qui s’en remettent à des lieux communs anciens, du rationalisme le plus classique et le plus réducteur.
Pourquoi cette obsession de changer le monde? Parce qu’il est aujourd’hui un scandale permanent du point de vue éthique.
Artiste, philosophe, chercheur scientifique ou dirigeant politique, c’est l’homme qui change le monde. Dans le domaine artistique, cela ne suppose pas de faire de l’art politique, que ce soit de propagande réaliste socialiste. L’art change le monde lorsqu’il explore notre image du monde, notre sensibilité et les rend visibles; lorsqu’il en déchiffre les structures et les valeurs, et prend position visuellement à leur égard, soit en les célébrant, soit en les refusant, soit en en proposant de nouvelles. Il n’est pas nécessaire qu’il dénonce explicitement la guerre, la misère, l’exploitation humaine, l’injustice ou l’hypocrisie. Il suffit qu’il mette à nu les structures mentales et les valeurs dont découlent ces situations inacceptables.
Et pour y parvenir, toutes les technologies sont légitimes, que ce soient la danse ou la sculpture, l’architecture ou la musique, la peinture ou l’informatique. Les arts numériques ont le mérite d’explorer la technoscience et l’âge du numérique. C’est une vertu majeure. Mis ils tombent souvent dans le travers des communications de masse, de l’interactivité ludique et de la culture de distraction. Tel n’est pas le cas des arts scientifiques, qui contribuent significativement aux grands débats de société de notre époque et à des prises de conscience au niveau bioéthique.
Il faut cependant sans cesse rappeler que l’art ne peut pas devenir dépendant du progrès technologique. Il peut, il doit s’y intéresser, mais ce n’est pas la technologie qui fait l’art, qui détermine la valeur, ni la puissance d’expression de l’art.Ce n'est pas un thème central de l'art, comme plusieurs l'affirment aujourd'hui avec un zèle prosélytique. L’art est une création du cerveau et de la psyché de l’homme, pas d’un ordinateur, ni d’un algorithme, aussi puissants et actuels puissent-ils paraître. Au contraire : plus la technologie informatique est sophistiquée, plus l’art qui y recourt est éphémère et perd de son efficacité.
Le lien qui compte, c’est celui entre l’art et le degré de conscience de l’homme, ou, en d’autres termes, entre l’art et l’humanisme, entre l’art et le progrès humain.
Nous abordons ainsi les rapports entre l’art, le beau et le bien : un thème ancien, sur lequel nous reviendrons, car il demeure des plus actuels. Il faut le rappeler aux créateurs qui se consacrent aux arts numériques.
Hervé Fischer

2007-06-04

ARTS SCIENTIFIQUES OU SCIENCE-FICTION?


Dans les films de science-fiction, nous voyons évoluer des êtres chimériques : à 90% de l'espèce humaine, mais avec des traits morphologiques d'espèces animales dans les visages et les mains - notamment des protubérances, oreilles, cornes, pilosités, griffes.L'occident chrétien a institué une sacro-sainte séparation entre l'homme et les animaux, mais qui s'est opposée à la plupart des mythologies et autres religions dites païennes, y compris l'hindouisme, à la tradition grecque des minotaures, sirènes, satyres, et autres centaures, aux animaux fabuleux des cultures du Moyen-Âge - loups-garous, bêtes, vampires, etc. Et nous continuons aujourd'hui aussi bien avec le monde de Walt-Disney qu'avec les Jedi, Teki, Yoda et autres personnages vedettes de la Guerre des étoiles de George Lucas. Or il se trouve que la recherche scientifique contemporaine s'intéresse de plus en plus aux embryons chimères, et que la loi vient d'autoriser en Grande-Bretagne le Dr Stephen Minger, du King's College de Londres à poursuivre cette exploration (avril 2007). De quoi s'agit-il? De créer des embryons hybrides cytoplasmiques, notamment à partir d'ovules de vaches, de brebis, de souris ou de lapins, dont on remplace le noyau par une cellule humaine et dont on assure la fusion grâce à un choc électrique. Ce processus assure la réunion du matériel génétique de l'ovule animale (mitochondrie) et de la cellule humaine. L'embryon hybride - qu'on appellera chimérique, parce qu'il réunit les informations génétiques de deux espèces différentes -, et dont on voudrait qu'il soit à dominante humaine la plus grande possible -, commence alors à se reproduire par division cellulaire et on en extraira des cellules souches à visée thérapeutique, ce que seul autorise la loi actuellement, puis le laboratoire a l'obligation légale de détruire ces embryons hybrides au bout de deux semaines.Nous sommes ainsi aux limites extrêmes de la transgression, tout à la fois génétique et civilisationnelle. La morale traditionnelle s'y objecte, la loi hésite, et selon les pays, autorise, restreint ou interdit formellement. Et nous rejoignons ainsi l'imaginaire mythique de l'humanité, tout à la fois reptilien et plus actuel que jamais, lorsqu'on aborde les utopies posthumaines, transhumaines, extropiennes, etc. Le silicium s'allie au carbone, la machine à l'homme, la chair au métal, et nous modélisons virtuellement des modes de vie et des univers alternatifs. Bien entendu, c'est à ces questions que s'intéresse aussi le bioart, et notamment les démarches transgénétiques d'artistes tels qu'Eduardo Kac, morphologiques de Marta de Menezes, ou les constructions biomécaniques du groupe australien Symbiotica (Oron Catts, Ionat Zurr, Guy Ben Ary ).
Humanité, animalité, machinité, hybridité
À ce stade, même si les méthodes, les modes d'expression et les buts recherchés peuvent varier, s'hybrider, ou s'opposer considérablement entre art, science et science-fiction, il est clair cependant que c'est la même obsession cyberprométhéenne qui anime art, science et science-fiction. Il semble que la nature même de cette hybridité, que ce supercerverau chimérique, auxquels nous aspirons tant, tende à allier les caractéristiques de l'humanité, de l'animalité (avec ses capacités sensorielles qui dépassent les nôtres) et la machinité (avec la surpuissance numérique que nous en attendons).On pourrait donc l'énoncer ainsi : dépasser nos limites, explorer le "mur du futur", ou ce que science et science fiction appelle la Singularity, pour créer et questionner la destinée humaine. Les arts scientifiques et les œuvres de science-fiction (littérature ou cinéma) se rejoignent alors tout particulièrement en ce sens qu'ils s'inspirent tous deux de la recherche scientifique et en relaient les grands mythes et les grandes questions au cœur de notre création culturelle du XXIe siècle. Hervé Fischer.

2007-05-17

Corps humains plastinés


Les plastinations de cadavres humains réalisés par Gunther von Hagens constituent un événement considérable. En visitant cette exposition présentée actuellement au Centre des sciences de Montréal, je suis fasciné par l'extraordinaire complexité, l'intelligence et la réussite dont témoigne l'évolution du corps humain. Là comme en beaucoup d'autres domaines, là plus qu'ailleurs en ce qui concerne notre cerveau, la nature atteint un degré de perfection qui laisse très loin derrière tous nos projets de robots, de prothèses bioniques, de cyborgs, etc. L'être humain m'apparaît comme la tête chercheuse de l'intelligence qui anime la matière. Et nous devenons même capables de déchiffrer notre ADN, nos gènes et nos protéines et d'agir sur notre propre évolution.
L'exposition de Gunther von Hagens choque évidemment, parce qu'elle évoque d'abord la mort que nous redoutons tous: on nous montre des cadavres véridiques.Mais au-delà de cette première réaction, cette exposition n'apparaît pas morbide, car les corps plastinés nous sont présentés dans des attitudes de vie, celles de nos gestes quotidiens et même de sport intensif, et nous invitent à admirer la puissance et la merveille de nos corps. Rien de tel pour prendre conscience de notre privilège d'être en vie. .
Il s'agit d'une célébration de la nature et de la vie humaine. Les balbutiements critiques des gourous du posthumanisme apparaissent insignifiants par rapport à la puissance de la nature. Ce n'est pas demain que le silicium relèguera le carbone à la préhistoire de notre avenir. Ici, le silicium utilisé dans la plastination met au contraire en valeur la vie organique, biologique, et non pas des machines intelligentes ou spirituelles, comme en rêvent Ray Kurzweil et quelques autres gourous ingénus.
C'est une démarche artistique au sens fort du terme, parce qu'elle célèbre la créativité de la nature et de l'homme au sein de la nature. Elle rejoint à sa manière ce que j'appelle les arts scientifiques dans leurs tendances extrêmistes, où cependant la vie l'emporte sur la morbidité et sur les lieux communs de la science-fiction.
Et ces corps plastinés nous inspirent même dans nos projets les plus créatifs, comme des modèles d'imagination et de réalisation.
Hervé Fischer

2007-05-10

De la « Singularité » ou du « Mur du futur »


La science-fiction a orchestré cette notion de limite au-delà de laquelle nous ne serions plus capables d’imaginer le temps, l’espace, le futur. Il en serait de même, par exemple, des « trous noirs » de l’espace astrophysique, qui aspirent toute information à leur sujet dans un vortex exponentiel et seraient peut-être, selon la littérature, les portails d’autres univers. Ainsi sommes-nous incapables d’imaginer l’au-delà de la vitesse de la lumière, ou l’en deçà du Big Bang. Évidemment, cette « singularité » intéresse au plus haut point les artistes qui travaillent avec les technologies numériques, notamment dans les domaines de l’intelligence et de la vie artificielles. Le congrès Mutamorphosis de Prague en novembre 2007 (http://www.mutamorphosis.org) ne pourra manquer de l’aborder. Et pour mieux le comprendre, revenons d’abord à cette conversation de Stanislaw Ulam avec John von Neumann il y a cinquante ans, qui est à l’origine de cette réflexion. L’une des conversations avait pour sujet l’accélération constante du progrès technologique et des changements du mode de vie humain, qui semble nous rapprocher d’une singularité fondamentale de l’évolution de l’espèce, au-delà de laquelle l’activité humaine, telle que nous la connaissons, ne pourrait se poursuivre. Ce serait aussi ce qu’on a appelé la fin de l’histoire.

Et les historiens des idées soulignent que ce serait le cas lorsque les humains auraient mis au point ce superordinateur aussi puissant qu’un cerveau humain, puis que dix cerveaux humains (les machines spirituelles de Ray Kurzweil, prévues pour 20025… ) qui, à son tour, serait donc capable d’en concevoir d’autres encore plus puissants que ceux que nous sommes capables de concevoir. Irving John Good a parlé à ce sujet en 1965 d’une explosion d’intelligence artificielle (au silicium), qui dépasserait rapidement notre intelligence humaine physiologique (qui fonctionne au carbone), et nous atteindrions alors ce « mur du futur »*.

La technoscience devenant alors le principal moteur de notre évolution, selon « sa » propre logique, nous ne pourrions plus guère y intervenir en tant qu’humains.

Imaginer ou penser?

Le terme de « singularité » a été repris abondamment en physique, en mathématiques, calculé et pensé sous toutes sortes de théorèmes, allant de l’asymptote vertical à la théorie de la catastrophe (René Thom).

En mécanique quantique, nous sommes capables de calculer – est-ce penser? Sans doute! – ce que nous ne pouvons ni visualiser, ni même imaginer. La relativité einsteinienne nous suggère de toute façon que le simple fait d’observer un phénomène, ou de tenter de le mesurer, le modifie profondément. Nous sommes donc alors face à une limite infranchissable de nos connaissances. Changeons de registre : imaginer Dieu est théoriquement impossible, et dans certaines religions, strictement prohibé. Pourtant nous pensons Dieu : les traités de théologie ne manquent pas. On pourrait se risquer ici à dire que nous sommes capables de penser et même de calculer au-delà de ce que nous pouvons voir – certes -, mais même imaginer. Et que faisons-nous alors? Nous inventons des histoires : des religions, des récits de science-fiction; bref, nous élaborons des mythes qui nous tiennent lieu d’explications pour ce que nous ne pouvons même plus imaginer. Pourtant, si, nous imaginons et représentons Dieu ou des démons, comme aussi bien Vénus, Jupiter, des dragons ou des esprits, nous leur prêtons des faits et gestes, des sentiments, des formes apparentes qui sont toujours anthropomorphiques : ils nous ressemblent, à nous, les humains, en plus puissant, plus beau, plus intelligent, immortel, etc. C’est par les mythes que nous surmontons naïvement le mur de la Singularité. Toujours, au-delà de ce mur, nous imaginons des puissances gigantesques, surhumaines. Et puisque les gourous du posthumain (Ray Kurzweil - www.kurzweilai.net) et autres extropiens (Max More - www.maxmore.com), prévoient que nous allons nous dépasser nous-mêmes grâce à des machines intelligentes, puis spirituelles, d’ici moins d’une génération maintenant, (du fait de la Loi de Moore, qui prévoit que notre puissance computationnelle double tous les dix-huit mois), nous allons connaître une véritable mutation, celle de l’empowerment, qui va nous faire participer, nous aussi, à ce monde des surpuissances qui habitent de l’autre côté du mur de la singularité.

Comment analyser cette vision qui relève de notre instinct de puissance**? J’invoquerai ici le recours à la mythanalyse***, car nous sommes au cœur de l’imagination mythique.

Arts scientifiques ou arts de la science-fiction?

Il ne faut pas être surpris, dès lors, que les arts numériques explorent cette vision. On pourra citer ici le bioart, les arts de la génétique (Eduardo Kac - www.ekac.org ), les démarches qui exploitent la bionique (Stelarc - http://en.wikipedia.org/wiki/Stelarc), l’art à distance (téléprésence, l’art sur l’internet), le recours à l’intelligence et aux nanotechnologies pour concevoir des chimères et de la vie artificielle (http://www.vieartificielle.com/). Plusieurs concoivent l’art comme une démarche postbiologique (www.olats.org/projetpart/artpb/mono_index.php). Et la réflexion d’un pionnier comme Louis Bec, fondateur de l’Institut paranaturaliste, est un incontournable ( www.medienkunstnetz.de/artist/bec/biography). Nous sommes là dans les exploitations ou les simulacres de la recherche scientifique de pointe.

Mais il n’est pas exagéré de parler aussi de séduction de la magie à propos de la convergence multimédia visant à l’art total et exploitant l’interactivité avec des joysticks et des interfaces qui évoquent de véritables bâtons de magie. La commande tactile ou vocale numérique aurait fait verdir de jalousie le sorcier de jadis. Les algorithmes fonctionnent comme des formules magiques qui font apparaître, disparaître ou modifient des formes et des présences sur les écrans cathodiques. Les arts de la scène qu’on dit « augmentés » (empowerment des acteurs et des décors), sont de plus en plus en vogue, notamment au Québec (Intermédialité, Alternative Visions, Ex Machina de Robert Lepage, etc.). Les effets spéciaux au cinéma sont devenus monnaie courante. Nous en redemandons. Des artistes développent des tissus intelligents et interactifs, des ordinateurs vestimentaires, aux effets visuels surnaturels. Des laboratoires travaillent sur des « ordinateurs vivants », des puces que l’on peut hybrider avec le corps humain, sur la simulation, les simulacres et les avatars, l’immersion virtuelle, les agents intelligents, la robotique, les effets kinesthésiques. Il ne fait plus de doute que toutes ces nouvelles approches que j’ai proposé d’appeler les « arts scientifiques »,sont en fait des arts du dépassement de ce qui serait le réalisme, le naturalisme.

Obsédés par les limites qui les retiennent dans nos projets de surpuissance, beaucoup d’artistes abordent des démarches extrêmes, osent des transgressions physiques, scientifiques, cognitives, morales. Ils sont plongent sans répit dans l’imaginaire de l’au-delà du mur de la singularité, et rejoignent alors très nettement – il faut le souligner avec force, car cela ne se dit jamais - l’imaginaire, les thèmes et les technologies de la science-fiction, la morale simpliste et archaïque du Bien et du Mal en moins, car ils ne visent pas encore de plaire au grand public. Ils sont plutôt des chercheurs, des inventeurs de nouveaux écosystèmes artistico-humains.

(Hervé Fischer)

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*Staring into the Singularity 1.2.5. From The Low Beyond. ©1996-©2001 by Eliezer S. Yudkowsky. http://sysopmind.com/singularity.html. Traduction française, Transition, Édition Hache, 2004.

** CyberProméthée. L’instinct de puissance, vlb, Montréal, 2003.

** La société sur le divan. Éléments de mythanalyse, vlb, 2007.