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2014-06-13

CYBER-ANTHROPOMÉTRIES


Cyberanthropométrie , acrylique sur toile, 153 x 92 cm, 2014

Le cyborg, icône de l'âge du numérique, de l'imaginaire des jeux vidéo, de la technoscience, de l'empowerment (l'homme augmenté), prend la relève du nu féminin, si présent dans la peinture occidentale depuis la Renaissance. C'est le mythe de la puissance de l'homme, le fils du père, qui l'emporte sur celui de la mère, que célébraient encore les papiers gouachés en bleu et découpés de Matisse et les anthropométries bleues d'Yves Klein. Le cyborg a tué père et mère. Sous la figure de l'homme hybride, le robot anthropoïde, le cyborg, emblématique du XXIe siècle, incarne le fils triomphant, le nouveau Titan de notre temps.

2010-12-27

Les mutations de l’humain


Il est difficile de dire ce qu’est l’être humain en dehors des représentations visuelles successives qu’il s’est fait de lui-même. Et celles-ci, essentiellement culturelles, se sont étrangement transformées au fil des siècles. Les images paléolithiques nous montrent plus d’animaux que d’hominidés. Et les dessins des animaux des grottes préhistoriques sont très réalistes et précis, tandis que l’homme se représentait seulement sous forme symbolique : sculptures magiques de la fécondité (Venus de Willendorf 23000 ans avant notre ère) ou pictogrammes de silhouettes humaines en quelques traits schématisés. Dans l’art premier, notamment africain, il en est de même : c’est plus l’esprit que le corps qui est évoqué, son statut social et ses pouvoirs animistes. La civilisation égyptienne ancienne a magnifié le corps humain, mais elle aussi selon des conventions symboliques, religieuses et politiques abstraites, et en l’hybridant souvent aux animaux sacrés.
Les Grecs anciens ont été les premiers à célébrer dans leurs temples la beauté plastique du corps humain et son anatomie musculaire précise et réaliste, plutôt que de multiplier les sculptures animistes de serpents, dragons, singes, chats, oiseaux ou végétaux des autres civilisations. Pour en glorifier l’image, ils ont recouru à la noblesse lumineuse du marbre blanc. Puis nous observons, selon les époques, les sociétés et les cultures, des tendances tantôt très réalistes, tantôt abstraites, religieuses et symboliques. Dans l’islam et le protestantisme, c’est même l’interdiction de toute représentation visuelle de dieu et de création, y compris l’homme qui s’est imposée.
La représentation de l’humain, spirituelle ou corporelle, est iconique de chaque culture ; elle synthétise les rapports que l’homme construit entre lui et l’univers, donc sa propre image dans celle du monde, selon la cosmogonie et les interprétations idéologiques qu’il adopte. Qu’en est-il alors de l’homme de la modernité occidentale. Il était nécessaire de faire ce rappel historique pour mieux comprendre la signification des mutations actuelles.
La sculpture et la peinture européennes ont transformé nos représentations classiques de l’humain, principalement du point de vue perceptif de la réalité visible : convention réaliste, impressionnisme, naturalisme, fauvisme, cubisme, surréalisme, hyperréalisme, etc. Le sentimentalisme romantique, puis le symbolisme (qui a eu un fort impact dans la sculpture qui a suivi), ont maintenu une tradition plus spirituelle. Le futurisme et le réalisme socialiste, mais aussi un Fernand Léger, ont tous célébré, quoique de façon très différente, la nouvelle puissance de la technologie et de l’homme prométhéen, constructeur d’un monde nouveau.
Les artistes qui ont rapporté des dessins des camps de concentration, et les postmodernes deepuis, comme Christian Boltanski, Arnulf Rainer, mais aussi des sculpteurs comme Giacometti, Eva Hesse, Louise Bourgeois, Betty Goodwin, ont exprimé le malaise, la souffrance, la fragilité, l’éphémérité, la destruction de l’homme, cédant souvent à une grande morbidité. Mais ce sont les artistes de la performance et de l’art corporel des années 1960 et 1970, des artistes comme Hermann Nitsch, Gina Pane, Michel Journiac, Vito Acconci, Chris Burden, qui ont exprimé de la façon la plus extrême la douleur, le désenchantement, le catastrophisme, voire le nihilisme de notre époque. Ces représentations doloristes, masochistes évoquent nettement la tradition chrétienne biblique de flagellation, de la punition du corps. Certes, l’intention n’en était nullement exprimée clairement par ces artistes, mais les références nombreuses et explicites que faisaient Michel Journiac et les actionnistes viennois à la religion en témoignent clairement.
Il est d’autant plus étrange qu’en 40 ans nous soyons passés d’un extrême à l’autre : nous optons aujourd’hui pour une attitude extrêmement optimiste, mais selon deux directions étonnamment contradictoires, du moins en apparence.
D’un côté nous valorisons le corps naturel, nous l’icônisons dans la publicité, qui promeut et vend les produits d’une industrie florissante de la beauté du corps – naturisme, nudité, gymnastique, body building, maquillage qui rehausse le naturel, chirurgie plastique qui permet de lutter contre le vieillissement, santé par les produits naturels, etc.
D’autre part, des gourous nous proposent une nouvelle représentation du corps grâce aux technologies numériques. Cette utopie technoscientifique posthumaniste correspond à un nouvel espoir cosmogonique et nous annonce une superpuissance humaine arrimée aux technologies informatiques. Des représentants majeurs des arts scientifiques, tels Stelarc, Eduardo Kac, le mouvement australien Symbiotica usent de prothèses, manipulent l’ADN, rêvent de nanotechnologies, conçoivent l’espoir d’un être humain chimérique, qui cèderait son pouvoir cérébral à l’informatique pour une nouvelle ère de notre évolution humaine, jusqu’à un dépassement radical de l’humain par le silicium intelligent.
Quelle que soit l’opposition de ces démarches, l’une naturaliste, l’autre numérique, c’est dans les deux cas par l’artifice que nous tendons à doter notre corps de beauté et de force supérieures. Dans les deux cas, il s’agit d’un rejet de l’idéologie biblique et d’un retour à la pensée grecque, celle de la beauté du corps humain, à célébrer, et à renforcer selon notre instinct prométhéen de l’homme créateur de lui-même. Un rêve de puissance. Nous voulons devenir à notre tour des dieux, beaux comme des dieux, puissants comme des dieux*.
Hervé Fischer
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*"Nous serons des dieux", éditions vlb, Montréal, 2007

2010-12-06

El cuerpo transformado


El cuerpo transformado, c’est le titre du livre de Naief Yehya dont je voudrais souligner l’importance. Ce livre remarquable par sa lucidité critique tout autant que par la richesse de l’information sur laquelle il s’appuie, a d’autant plus de mérite qu’il a été publié dès 2001 (Paidos, Mexico). Son succès a conduit à une réimpression en 2008.
La stratégie intellectuelle de Naief Yeyya est toute philosophique. Face à l’utopie naissante du clonage humain, des cyborgs et du posthumanisme, Naief Yeyha choisit d’aller jusqu’au bout de toutes les conséquences logiques – si non prévisibles – des affirmations ingénues de ces gourous nord-américains qui nous annoncent la révolution anthropologique du silicium intelligent. Il en démontre ainsi l'errance sidérante. Ces prétendus grands penseurs du posthumanisme, ce sont en effet des auteurs à succès, tels Ray Kurzweil, des chercheurs de grands laboratoires d’intelligence artificielle, de robotique, de génétique, de biotique, de neurologie cognitive, tels Hans Moravec, Marvin Minsky, James Bailey, etc. Le gène de l’intelligence critique et un minimum de formation philosophique leur font terriblement défaut.
Aujourd’hui on ajouterait des artistes comme Stelarc, ou Eduardo Kac qui a introduit un gêne d’artiste (lui-même) dans une fleur de petunia, ce qui donne l’edunia (un hybride d’Eduardo et de Petunia). Ce croisement inter-espèce apparaît, semble-t-il dans les nervures rouges de la plante. Nous voilà dans une utopie biotechnologique qui intéresse naturellement tout artiste sous tutelle du mythe de la création. Le lapin transgénique fluorescent signé en 2000 par Kac, et les autres chimères mises en œuvre par les artistes qui explorent le génome et la vie artificielle, ont au moins le mérite de forcer le débat social sur les nouveaux pouvoirs que nous revendiquons par rapport à la nature et à la vie.
Naief Yehya, grand amateur de science fiction, ne peut pas être taxé de frilosité. L’humour et l’ironie dont il use par rapport à ceux qui pensent dépasser bientôt la complexité et la créativité quasi illimitée de la nature sont d’autant plus significatives. En fait, il y a encore un abime de connaissances et d’expertises entre une prothèse de main electromécanique et les performances d’une main vivante. Et nous pourrions en dire autant de la peau, de la vision, de l’intelligence artificielles, etc. Certes, il y a dans la vie du plus ou moins complexe, du plus ou moins vivant, du plus ou moins mécanique, électrique, chimique. Et il est déjà possible d’envisager une thérapie génique personnalisée, comme le propose ici au Québec le Dr Pavel Hamet et d’en espérer une grande efficacité préventive. Il est possible de jouer dans le livre du génome, de réécrire des séquences – la plupart des plantes de notre agriculture en sont la résultante. Transformer le corps pour réparer des faiblesses génétiques, remplacer des pièces (bras, rein, cœur, etc.) devient possible et prometteur. Les prothèses sophistiquées que nous sommes capables de manufacturer aujourd’hui sont d’une grande utilité pour une personne amputée ou handicapée. Mais déclarer au nom de la technoscience actuelle et de ses promesses prétendument posthumanistes, que le corps est obsolète, comme le répète Stelarc en imaginant la greffe d’une troisième oreille dans l’avant-bras, ou d’un troisième bras robotisé, est ingénu.
Naief Yehya souligne l’importance du mythe éternel de l’empowerment humain qui est excité aujourd’hui par les progrès des technologies numériques. Il évoque l’importance de la littérature et des films de science fiction, comme Blade Runner (Ridley Scott, 1982). Il rappelle avec amusement le robot historien tentant de comprendre dans le futur l’évolution de « l’humanité » depuis l’origine de la vie à partir des transformations de la robotique (Manuel de Landa War in the Age of Intelligent Machines, New York 1991).
Il est légitime que l’homme cherche à améliorer son corps (beauté, force, intelligence, mémoire, longévité, etc.) non seulement par la gymnastique, le maquillage et la mode, mais aussi par la technoscience. Nous venons d’ailleurs d’apprendre que des chercheurs de Harvard auraient découvert la possibilité d’inverser avec la télomérase, une enzyme qui agit sur le raccourcissement des télomères, le processus de vieillissement de cellules de souris, et donc de les rajeunir. Bravo ! Ce désir humain, lié à l’instinct de puissance que j’ai moi-même analysé dans CyberProméthée (vlb, Montréal, 2003), qui est exalté aujourd’hui plus que jamais, nous conduira certainement à une maîtrise plus grande de la vie, de la matière et donc de notre corps. Nous ne sommes encore qu’au tout début de ce genre de médecine. Mais au lieu de rêver que nous sommes devenus « enfin » des robots cyborgiens avec une mégapuce dans le cerveau et un grand ordinateur central en nuage - le cloud computing - que nous avons curieusement situé dans le ciel comme le Dieu de jadis était maître de notre âme, nous devrions commencer par prêter davantage d’attention à la transformation du corps par l’obésité et la pollution environnementale et alimentaire, qui, pour la première fois font reculer sensiblement aujourd’hui l’espérance de vie des Nord-Américains. C’est moins enthousiasmant, mais plus réel, et cette désolante observation triviale nous ramènera utilement sur terre pour maîtriser plus efficacement et immédiatement l’évolution de notre espèce.
Hervé Fischer