Aucun message portant le libellé posthumanisme. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé posthumanisme. Afficher tous les messages

2014-06-13

CYBER-ANTHROPOMÉTRIES


Cyberanthropométrie , acrylique sur toile, 153 x 92 cm, 2014

Le cyborg, icône de l'âge du numérique, de l'imaginaire des jeux vidéo, de la technoscience, de l'empowerment (l'homme augmenté), prend la relève du nu féminin, si présent dans la peinture occidentale depuis la Renaissance. C'est le mythe de la puissance de l'homme, le fils du père, qui l'emporte sur celui de la mère, que célébraient encore les papiers gouachés en bleu et découpés de Matisse et les anthropométries bleues d'Yves Klein. Le cyborg a tué père et mère. Sous la figure de l'homme hybride, le robot anthropoïde, le cyborg, emblématique du XXIe siècle, incarne le fils triomphant, le nouveau Titan de notre temps.

2010-12-06

El cuerpo transformado


El cuerpo transformado, c’est le titre du livre de Naief Yehya dont je voudrais souligner l’importance. Ce livre remarquable par sa lucidité critique tout autant que par la richesse de l’information sur laquelle il s’appuie, a d’autant plus de mérite qu’il a été publié dès 2001 (Paidos, Mexico). Son succès a conduit à une réimpression en 2008.
La stratégie intellectuelle de Naief Yeyya est toute philosophique. Face à l’utopie naissante du clonage humain, des cyborgs et du posthumanisme, Naief Yeyha choisit d’aller jusqu’au bout de toutes les conséquences logiques – si non prévisibles – des affirmations ingénues de ces gourous nord-américains qui nous annoncent la révolution anthropologique du silicium intelligent. Il en démontre ainsi l'errance sidérante. Ces prétendus grands penseurs du posthumanisme, ce sont en effet des auteurs à succès, tels Ray Kurzweil, des chercheurs de grands laboratoires d’intelligence artificielle, de robotique, de génétique, de biotique, de neurologie cognitive, tels Hans Moravec, Marvin Minsky, James Bailey, etc. Le gène de l’intelligence critique et un minimum de formation philosophique leur font terriblement défaut.
Aujourd’hui on ajouterait des artistes comme Stelarc, ou Eduardo Kac qui a introduit un gêne d’artiste (lui-même) dans une fleur de petunia, ce qui donne l’edunia (un hybride d’Eduardo et de Petunia). Ce croisement inter-espèce apparaît, semble-t-il dans les nervures rouges de la plante. Nous voilà dans une utopie biotechnologique qui intéresse naturellement tout artiste sous tutelle du mythe de la création. Le lapin transgénique fluorescent signé en 2000 par Kac, et les autres chimères mises en œuvre par les artistes qui explorent le génome et la vie artificielle, ont au moins le mérite de forcer le débat social sur les nouveaux pouvoirs que nous revendiquons par rapport à la nature et à la vie.
Naief Yehya, grand amateur de science fiction, ne peut pas être taxé de frilosité. L’humour et l’ironie dont il use par rapport à ceux qui pensent dépasser bientôt la complexité et la créativité quasi illimitée de la nature sont d’autant plus significatives. En fait, il y a encore un abime de connaissances et d’expertises entre une prothèse de main electromécanique et les performances d’une main vivante. Et nous pourrions en dire autant de la peau, de la vision, de l’intelligence artificielles, etc. Certes, il y a dans la vie du plus ou moins complexe, du plus ou moins vivant, du plus ou moins mécanique, électrique, chimique. Et il est déjà possible d’envisager une thérapie génique personnalisée, comme le propose ici au Québec le Dr Pavel Hamet et d’en espérer une grande efficacité préventive. Il est possible de jouer dans le livre du génome, de réécrire des séquences – la plupart des plantes de notre agriculture en sont la résultante. Transformer le corps pour réparer des faiblesses génétiques, remplacer des pièces (bras, rein, cœur, etc.) devient possible et prometteur. Les prothèses sophistiquées que nous sommes capables de manufacturer aujourd’hui sont d’une grande utilité pour une personne amputée ou handicapée. Mais déclarer au nom de la technoscience actuelle et de ses promesses prétendument posthumanistes, que le corps est obsolète, comme le répète Stelarc en imaginant la greffe d’une troisième oreille dans l’avant-bras, ou d’un troisième bras robotisé, est ingénu.
Naief Yehya souligne l’importance du mythe éternel de l’empowerment humain qui est excité aujourd’hui par les progrès des technologies numériques. Il évoque l’importance de la littérature et des films de science fiction, comme Blade Runner (Ridley Scott, 1982). Il rappelle avec amusement le robot historien tentant de comprendre dans le futur l’évolution de « l’humanité » depuis l’origine de la vie à partir des transformations de la robotique (Manuel de Landa War in the Age of Intelligent Machines, New York 1991).
Il est légitime que l’homme cherche à améliorer son corps (beauté, force, intelligence, mémoire, longévité, etc.) non seulement par la gymnastique, le maquillage et la mode, mais aussi par la technoscience. Nous venons d’ailleurs d’apprendre que des chercheurs de Harvard auraient découvert la possibilité d’inverser avec la télomérase, une enzyme qui agit sur le raccourcissement des télomères, le processus de vieillissement de cellules de souris, et donc de les rajeunir. Bravo ! Ce désir humain, lié à l’instinct de puissance que j’ai moi-même analysé dans CyberProméthée (vlb, Montréal, 2003), qui est exalté aujourd’hui plus que jamais, nous conduira certainement à une maîtrise plus grande de la vie, de la matière et donc de notre corps. Nous ne sommes encore qu’au tout début de ce genre de médecine. Mais au lieu de rêver que nous sommes devenus « enfin » des robots cyborgiens avec une mégapuce dans le cerveau et un grand ordinateur central en nuage - le cloud computing - que nous avons curieusement situé dans le ciel comme le Dieu de jadis était maître de notre âme, nous devrions commencer par prêter davantage d’attention à la transformation du corps par l’obésité et la pollution environnementale et alimentaire, qui, pour la première fois font reculer sensiblement aujourd’hui l’espérance de vie des Nord-Américains. C’est moins enthousiasmant, mais plus réel, et cette désolante observation triviale nous ramènera utilement sur terre pour maîtriser plus efficacement et immédiatement l’évolution de notre espèce.
Hervé Fischer

2007-08-05

Peut-on parler d'intégrisme technoscientfique?

Face à l’énigme du monde, l’homme a souvent besoin de s’inventer une nouvelle religion capable de combler un vide de sens en suscitant une adhésion excessive. Les intégrismes remontent en puissance lorsque nous sommes confrontés à des crises de valeurs dues à des changements de civilisation. Et c’est bien le cas actuellement avec le postmodernisme. Certains se tournent alors vers le nihilisme ou la consommation, d’autres régressivement vers des dieux absolus, qu’ils soient chrétiens ou islamiques, d’autres vers les promesses utopiques de la technoscience. Ainsi voyons-nous des gourous, notamment américains et australiens, inventer des posthumanismes, des transhumanismes ou des postévolutionnismes, qui renient la vie et le carbone pour célébrer les artifices synthétiques et le silicium, dont dépendraient désormais notre bonheur et le futur de notre univers. Je dis univers, puisque nous, les êtres humains que nous sommes, dépassés par les machines n’y aurions plus de place, et j’ai mentionné notre bonheur avec quelque ironie, puisqu’il faudrait plutôt parler du bon fonctionnement de ces androïdes qui nous succéderaient, et pour lesquels les notions de bonheur, de sentiment, ou même de pensée, n’auraient plus de sens.

Nous avons souvent dénoncé les thèses naïves des champions du posthumanisme, notamment de Ray Kurzweil ou de Max More, ou, dans un autre registre, de notre effacement devant l’empire des mèmes, que nous a proposé Richard Dawkins – ces idées virales qui contamineraient tout et se serviraient de nous, les hommes, comme de simples supports pour établir leur règne. Il y a des fous de la technologie, ou de la sociobiologie, comme il y a des fous de dieu, capables de sacrifier leur propre corps et leur esprit à la technologie comme à dieu.

Des artistes se laissent évidemment fasciner par ces idées, notamment dans les arts scientifiques, en bioart, en intelligence artificielle ou en robotique. Et c’est bien le rôle des artistes que d’explorer ces limites. Ils développent ainsi des fantaisies ou des utopies jusqu’au-boutistes dont le radicalisme enthousiaste peut favoriser des questionnements philosophiques et éthiques et des retours de conscience éclairants.

L’artiste australien Stelarc mérite à cet égard toute notre attention. Par sa pratique de performances sur lui-même et en rejetant tout humanisme au nom d’un nouveau machinisme prophétique, il a été un pionnier de l’hybridation entre le corps et la technologie. Dans un texte publié par la revue Leonardo en 1991, il affirmait déjà : Il est temps de se demander si un corps bipède, aérobie, à vision binoculaire, et possédant un cerveau de 1400 cc est une forme biologique adéquate. Il considère donc des stratégies post-évolutionnistes. Rejetant la reproduction sexuée (cela rappelle la caricature du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley), il affirmait : ce qui a du sens, ce n’est plus le rapport homme-femme, mais l’interface homme-machine. Le corps est obsolète. Nous sommes à la fin de la philosophie et de la physiologie humaine. La pensée appartient maintenant au passé de l’humanité. Et il en a tiré depuis de nombreuses conséquences dans des déclarations provocatrices. Ne se contentant pas de discours et de pensée, il a soumis en effet son corps à des expériences limites, à des explorations machinales et s'est harnaché de prothèses visant à démontrer la supériorité, l’empowerment du corps artificiellement hybridé. Il a rejeté aussi toute idée de solidarité de l’espèce humaine pour célébrer sur un ton nietzschéen la technologie qui donne à chacun la possibilité de progresser individuellement dans son développement. Et il concluaitt, mettant le dernier clou au cercueil de l’humanité : la signification de la technologie pourrait être de finir dans une conscience étrangère – post-historique, transhumaine et même extra-terrestre. Rejetant donc la philosophie, il provoque la méditation philosophique ! Et son audace ne manque pas de panache. Peut-on parler dans un tel cas de sectarisme et d’intégrisme technologique ? Il est difficile, certes, d'être plus radical, mais du moins n’est-il pas prosélyte. Il parle plutôt d’une démarche de précurseur individualiste : la cohésion de l’espèce n’a plus d’importance dès lors que la technologie donne à chacun la possibilité de progresser individuellement dans son propre développement. En outre, il rejette évidemment toute idée de croyance en un dieu supérieur à l’homme, pour affirmer au contraire la capacité de l’homme lui-même de s’assumer librement et de poursuivre audacieusement sa création jusqu’au point de s’accomplir dans meilleur que lui-même. Sa pétition de principe est donc extrême, mais tournée vers le futur et radicalement opposée à l’attitude régressive de l’intégrisme religieux. Elle est une affirmation de liberté, et non d’aliénation. Elle est utopique et non religieuse.

Reste à examiner cette utopie machiniste avec esprit critique. Elle rejette frontalement l’utopie hyperhumaniste que je lui préfère. L’utopie technoscientique de Stelarc, si nous la mettons à plat sans lyrisme, repose sur sa croyance en la supériorité de la robotique future par rapport à aux limites d’un corps humain qu’il juge défectueux, obsolète et médiocre. C’est là une vision qu’on pourra juger très enthousiaste,mais ingénue. Certes, la robotique va connaître d’extraordinaires développements, dont nous tirerons de grands avantages. Mais la complexité du vivant nous demeurera encore longtemps inaccessible, et je dois dire qu’elle me fascine encore plus que celle de la robotique. On peut admirer les progrès de la technoscience – c’est évidemment mon cas -, sans l’opposer à la vie. Je ne défends pas archaïquement l’homme contre la machine, mais pas davantage la technologie future face à la nature comme le proclament Stelarc ou Ray Kurzweil, car la technologie actuelle et à venir fait partie de la nature et de notre humanisme. Aussi fascinante soit-elle, il est clair qu’elle n’imite encore que de très loin les dispositifs prodigieux de la vie. Notamment, l’intelligence artificielle et robotique est programmée par l’être humain et l’inverse n’a aucune chance crédible de jamais se produire, contrairement à la pétition de principe naïve de tous les intégristes de la technoscience, champions de la singularité et du mur du futur. Même lorsque nous serons capables de créer nous-mêmes la vie, non seulement par clonage, mais en combinant des éléments chimiques dans des machines, nous ne ferons encore que développer des scénarios de vie et de création qui sont déjà en nous et inclus dans l’intelligence et l’imagination créatrice de la nature. et procéderont de nous. Lorsque les artistes rejoignent la science-fiction, ils nous intéressent au même titre que des écrivains ou des cinéastes, ils provoquent le questionnement philosophique et l’imagination créatrice, mais leurs œuvres ne sont pas nécessairement prophétiques ! Et leurs rêveries ressemblent tout aussi souvent à des cauchemars qu’à des évocations de paradis terrestres. Entre les utopies, comme entre les mythes, il faut savoir choisir ceux qui peuvent inspirer un progrès possible de l’humanité, et critiquer ceux qui tourneraient au désastre.

Or l’un des problèmes fondamentaux de l’utopie technoscientifique, telle que la proclame Stelarc, c’est qu’elle renie la vie et la nature, dont l’homme, qui en est partie intégrante et un scénario avancé, mais aussi qu’elle ignore toute exigence éthique et de solidarité humaine. Ce dernier point est pour moi rédhibitoire. Je l’ai souvent dit, le progrès humain résidera beaucoup moins dans le développement de la technoscience que dans celui de notre éthique planétaire. Et ce n’est pas l’extrémisme des performances de Stelarc qui pourra évidemment garantir en aucune façon la pertinence de ses propos. Il n’affirme ainsi que son audace et sa conviction personnelle. C’est en ce sens que Stelarc est fascinant et nous aide à philosopher (malgré lui ? contre lui ?) Son excès nous permet de prendre la mesure de pensées ingénues qui sont aujourd’hui dans l’air du temps avec lesquelles nous flirtons aimablement souvent sans prendre assez la peine de les examiner jusqu’au bout, dans leurs conséquences, que Stelarc, lui, explicite et assume. Il nous aide ainsi à penser, à choisir et à raffermir nos valeurs hyperhumaines.

C’est le mérite et la dignité de l’homme créateur que de penser son évolution et d’imaginer son avenir. Et il faut souligner, que ces utopies actuelles sont infiniment moins dangereuses que les utopies politiques du XIXe siècle, et que les prosélytismes religieux et les intégrismes sectaires de ce début de XXIe siècle.

Hervé Fischer