2013-05-26
L'illusionnisme numérique
Nous adorons l'illusionnisme numérique. Comme le dit Georges Lewi (Les nouveaux Bovary. La génération Facebook. L'illusion de vivre autrement, édition Pearson, 2012), nous recherchons un paradis artificiel ailleurs, sans les difficultés et frustrations du monde réel, où tout se fait sans effort, où nous pouvons avoir des milliers d'amis, nous agréger avec 26 autres millions de fans sur la page Facebook de Coca Cola, avoir des aventures sexuelles, boire du petit lait numérique dans le chant des oiseaux. Un infantilisme généralisé de notre époque de consommation ludique. Mais le réel est bien là. Plus difficile, mais plus extraordinaire, à conquérir dans une aventure réelle. Le jeu et l'illusionnisme numérique, c'est pour les enfants et les adolescents immatures.
Je ne veux rien enlever à l'efficace magique du numérique et à son pouvoir de transformation du monde réel. Mais il ne faut pas confondre cette puissance du numérique que nous pouvons mettre au service du progrès humain, avec ces bulles d'eau sucrée de Facebook-Coca Cola ou cet étalage de bonbons où s'aliènent les débiles illusionnés. Lorsqu'on prend ses illusions pour la réalité, cela se termine souvent mal; Relisez le Madame Bovary de Flaubert. Georges Lewi a raison de dénoncer les marchands d'illusions.
2011-11-23
Socialités numériques
Mutation de nos modes de socialisation. Nouveaux comportements suscités par les médias sociaux. Activation d'hyperliens entre citoyens numériques. Nouvelles identités. Pourquoi pas. Mais qu'en est-il de la qualité, de la durée de ces liens numériques. Que valent les "nouvelles amitiés" qui se déclarent sur Facebook par dizaines, par centaines, par milliers, par millions? Quelles valeurs incarnent-elles? Quel sens donnent-elles à la vie? Quelle profondeur, au-delà des clics et des contenus qu'on agrège? N'est-ce pas une illusion d'une grande pauvreté ? Un symptôme criant des solitudes individuelles et anonymes qui coexistent dans les masses sociales des métropoles? Communiquer pour communiquer ne donne pas grand-chose, si ce n'est de nous distraire par rapport aux enjeux sociaux réellement importants. Cette ferveur ingénue pour des socialités qui esquisseraient de nouvelles structures sociales fécondes relève de las pensée magique.
Une pilule de sociabilité qu'on prend quotidiennement et qui crée une dépendance, qui euphorise un instant dans l'activité fébrile des claviers, mais qui ne guérit rien. Encore faut-il qu'elle ne fasse pas de mal. Ce qui est loin d'être le cas, compte tenu des prédateurs qui sévissent et de la vulnérabilité de beaucoup de ceux qui patinent ainsi ingénument sur leurs vies privées.
Alors que sont ces nouvelles socialités, qui mériteraient un tel néologisme? Comment se concrétisent-elles? Que construisent-elles? De nouvelles communautés en ligne? Vraiment? Admettons qu'elles peuvent permettre des rencontres amoureuses sur le web qui atterrissent par la suite heureusement. Et ce n'est pas rien.
De telles socialités, si elles existent, sont assurément complexes. Elles obéissent à des mécanismes subtils; elles ont une relation dialectique avec le réel, ses obscurités, ses tensions et ses contradictions criantes. Nous semblons vouloir leur conférer un tel pouvoir de gestation dans les discours actuels, qu'elles seraient bientôt capables de surmonter les fractures de nos sociétés et de nous faire migrer dans l'harmonie euphorisante du cybermonde, où nous aimons, il est vrai, nous évader pour échapper aux misères d'ici-bas.
Nous sommes encore mal en mesure d'évaluer l'impact positif de ces nouvelles socialités sur la vie privée. Il faut du contenu solide, des objectifs partagés, de l'esprit critique pour que ces socialités débouchent sur une nouvelle conscience humaine partagée. L'eau numérique qui coule partout finit par recouvrir le réel d'une communication dont la vacuité ne donnera pas longtemps le change. Il ne suffit pas d'être branché dans l'apesanteur ou de flotter dans le cyberespace. Il faut aussi que ces socialités activent des valeurs sociales solides, qui aient un impact réel. Si non il serait plus prudent de parler d'un divertissement, certes très absorbant, mais léger.
2010-02-13
Le schisme générationnel

Alors que je dénonce depuis ses débuts la naïveté qui incite tant de gens à étaler leur vie privée dans Facebook, sans se soucier de tous les usages malveillants et effets pervers auxquels cette convivialité complaisante peut donner lieu, force est de constater je prêche dans le désert. Je ne suis pourtant pas le seul; plusieurs organismes publics lancent de nombreux avertissements face à l’abus de ces médias sociaux qui imposent à leurs usagers des contrats aussi discrets qu’inacceptables quant au droit qu’ils se donnent de céder – pour ne pas dire explicitement monnayer - ces informations à des compagnies de télémarketing ciblé. Mieux encore : toute personne malveillante, tout futur employeur, peut accumuler des informations ciblées sur des millions de personnes par simple data mining. Facebook est ouvert comme un moulin. Et il est éventuellement impossible de récupérer et effacer avec certitude ces données parfois intimes. Facebook, par exemple, s’est donné le droit de les conserver sans limite de temps, à votre insu.
Il est clair qu’aucun avertissement – venant des institutions publiques et des générations plus averties - ne semble avoir d’effet face à la nouvelle génération, qui ne voit aucun mal à s’abandonner délicieusement dans cette transparence numérique. Inutile d’y résister, ajoute-t-elle : c’est le sens de l’évolution. D’ailleurs, la technologie est trop puissante et ce serait une bataille perdue d’avance - et ringarde – que de vouloir échapper au cristal du cyberespace et à son ubiquité. Nous nous retrouvons dans une cosmogonie sociale sans ombres, comme dans les peintures primitives. Sans recoin caché. Sans profondeur. L’utopie de l’innocence numérique est puissante.
Il est vrai que le succès explosif de ces médias sociaux (Facebook revendique aujourd’hui 400 millions d’inscrits), leurs vertus incontestables de convivialité, leur usage fréquent pour les bonnes causes, les campagnes politiques, humanitaires, ont imposé une image très positive. Il serait même devenu désuet d’échanger ses courriels dans le vieux cybermonde des messageries électroniques plutôt que sur ces nouvelles places publiques de l’âge du numérique. Bien sûr, si le cyberespace est un paradis, il est beaucoup plus séduisant que le monde réel que dominent encore la suspicion et le mal. Mais comment le croire, alors que la cybercriminalité, le vol d’identité, la prédation sexuelle y sont si présents!
Nous sommes confrontés, au sein de la même Église numérique, à un schisme générationnel entre les immigrants de la vieille génération, dont je suis, encore prudents, méfiants, et les nouveau-nés du cybermonde, pour qui l’oxygène qu’ils respirent est tout naturellement numérique. Inutile de vouloir les raisonner : c’est une question de foi, aveugle comme toutes les fois, frôlant même inconsciemment l’intégrisme numérique.
Les nouveau-nés du cybermonde
J’avoue être de l’ancienne foi, celle de la fascination critique; trop conscient de l’immense valeur humaniste du numérique pour ne pas craindre ses dérives et ne pas veiller à ses bons usages sociaux. Et je ne doute pas qu’avant peu les démocraties dignes de ce nom encadrent légalement les pratiques abusives des médias sociaux. Après tout, au paradis, on n’a plus rien à cacher et on se promène sans doute tout nu – c’était le cas dans le paradis terrestre -; mais ici-bas, la loi interdit de se déambuler nu dans la rue. Alors pourquoi la tendance actuelle est-elle de se dévoiler sans retenue dans l’espace public des médias sociaux? Et ce n’est pas seulement une question de pudeur sociale : ces anges innocents donnent la clé et le code d’entrée de leur maison aux voleurs. Le goût sucré du rêve risque de tourner prochainement à l’amertume du cauchemar numérique si une législation réaliste ne lui est pas opposée.
Hervé Fischer
2008-04-09
La double face de Facebook
Tout le monde parle de Facebook. C’est devenu un phénomène médiatique. Et on nous annonce que 60 millions de personnes dans le monde y auront bientôt adhéré, dont 8 millions de Canadiens, soit un Canadien sur quatre. Le phénomène est donc d’une ampleur spectaculaire et inédite.
Sur le plan sociologique, on ne peut manquer de s’interroger sur les raisons d’un tel succès. Il s’agit d’une plateforme de socialisation, née du traditionnel trombinoscope scolaire – les albums de portraits photographiques des étudiants par classe dans les collèges et les universités américaines, qu’on édite chaque année. Mais maintenant l’album est en ligne, avec ses millions de pages, et chacun peut y ajouter des détails sur sa vie privée, ses amis, ses activités préférées et quotidiennes, ses achats et ses photos de vacances. On peut ainsi s’y faire des amis, montrer sa maison ou son chat, ou son petit ami, et on espère s’y faire remarquer– dit-on – par des chasseurs de têtes pour un emploi, ou par ses voisins virtuels, ou tout simplement se faire connaître et acquérir un statut social. Car on y développe des réseaux de relations. Ne pas y être, c’est comme rester sur le bord du chemin et ne pas vraiment exister.
Il faut croire que paradoxalement, dans notre société de masse et de communication, beaucoup de gens souffrent de solitude. Facebook leur offre donc une plateforme de socialisation, où chacun guette les clics des autres sur sa page et espère faire beaucoup plus de rencontres qu’en ville, même dans un café ou sur un stade. Tout candidat politique, chanteur, sportif, acteur, et bientôt tout philosophe, se doit désormais d’y être! Facebook n’est plus réservé aux jeunes! Des organismes communautaires, des bibliothèques, des centres culturels ou religieux s’efforcent d’y être présents de façon inventive et attractive.
Bien entendu, ce n’est pas cet aspect angélique et convivial qui a valu à Facebook le succès financier fulgurant que l’on sait. Créé en 2004 par Mark Zuckerberg, étudiant à Harvard, le site faisait déjà 50 millions de chiffre d’affaires en 2006 et vaudrait maintenant quelques 15 milliards $. Microsoft y a acheté une participation minoritaire pour 240 millions $ en octobre dernier. Sixième site le plus visité sur le web, Facebook a dépassé rapidement en fréquentation les autres sites d’échange bien connus, Myspace, Yahoo, OpenSocial, Friendster, Windows Live Space, Youtube, etc.
Compte tenu de l’étalage public de tant d’informations sur les profils personnels et styles de vie de ses membres, beaucoup d’entreprises y ont immédiatement vu une source de data mining et de marketing ciblé extrêmement intéressante, permettant la publicité individualisée par courriel. Coca-Cola, Microsoft, Sony, Picture Télévision, Blockbuster, Overstock.com (le site d’achat en ligne), et bien d’autres entreprises sont donc devenus des partenaires actifs de Facebook. Et Mark Zuckerberg, sensible évidemment au chant des sirènes, a intégré au site en novembre 2007 des fonctionnalités automatiques permettant ce marketing ciblé : ce qu’il a appelé trivialement le dispositif Beacon, susceptible d’augmenter considérablement la valeur commerciale de Facebook grâce aux recettes publicitaires, puisque Facebook vend ainsi le profil de ses membres aux commerciaux.
C’est alors qu’apparaît l’autre face de cette charmante place publique virtuelle d’amitiés naïves. Bien entendu, beaucoup de membres se sont rebiffés, refusant que leurs achats en ligne soient connus, et affolés de devenir ainsi de vulgaires consommateurs soumis au harcèlement publicitaire individualisé. Une pétition a circulé, Moveon.org, lancée par un groupe de défense du respect de la vie privée. L’Electronic Privacy Information Center a dénoncé Beacon. Le mouvement a eu assez d’impact pour que Facebook recule et offre la possibilité à ceux de ses membres qui le souhaitent de se soustraire à cette machinerie commerciale.
Jusqu’à ce point, il est permis de croire qu’il s’agit d’un simple abus de pouvoir, bien naturel de la part d’un entrepreneur qu’on avait d’abord pris à tort pour un aumônier nouvel évangéliste. Mais ce qu’il faut savoir aussi, c’est qu’on ne peut visiter ce site, ne serait-ce que par curiosité, qu’en donnant son adresse courriel personnelle, qui constitue en soi un acte d’adhésion. Dès qu’on a ainsi mis le pied dans la porte, on est soumis de facto à un contrat qui défie les principes fondamentaux du droit des citoyens. Ce contrat, que personne ne lit, même s’il est accessible sur le site (http//www.facebook.com/policy.php), dit notamment ceci, que vous avez automatiquement accepté en entrant sur le site :
- We may share your information with third parties, including responsible companies with which we have a relationship.
- We may use information about you that we collect from other sources, including but not limited to newspapers and Internet sources such as blogs, instant messaging services and other users of Facebook, to supplement your profile.
- By posting User Content to any part of the Site, you automatically grant (…) an irrevocable, perpetual, non-exclusive, transferable, fully paid, worldwide license (with the right to sublicense) and distribute such User Content for any purpose, commercial, advertising, or otherwise(…) (“Terms of use” de Facebook au 21/11/2007 www.facebook.com/terms/php).
- Facebook Beacon enables your brand or business to gain access to viral distribution within Facebook. Stories of a user’s engagement with your site may be displayed in his or her profile and in News Feed. These stories will act as a word-of-mouth promotion for your business and may be seen by friends who are also likely to be interested in your product.
Ainsi, la boucle est bouclée: vous abandonnez à perpétuité toute propriété morale et intellectuelle sur ce que vous avez mis sur le site. Facebook s’est donné le droit d’en user comme il voudra. Vous ne pouvez pas prétendre au droit de le retirer du site. Pire : Facebook peut augmenter comme il le veut, à partir de n’importe quelle autre source, l’information sur vous sans vous demander d’autorisation. Ce contrat est donc un véritable scandale. Ces extraits du contrat sont cités tels quels sur le site de l’Encyclopédie Wikipédia, mais il semble que cela n’émeut plus personne… On ne peut établir pire traquenard contrevenant à ce point au droit fondamental des citoyens au respect de leur vie privée. Et dire que ceux qui s’inscrivent par millions sur Facebook s’en font ingénument complices et victimes consentantes! Il est urgent de les protéger contre eux-mêmes par un recours collectif. Qu’attend-t-on pour dénoncer publiquement Facebook devant les tribunaux et faire condamner de façon exemplaire de telles pratiques? Voilà le pire exemple que je connaisse de ce Far West sans loi ni sheriff que tend à devenir le cybermonde.
2008-02-11
Ensemble/ailleurs : le psychotrope numérique
Les technologies numériques nous permettent un don d’ubiquité dont les plus grands sorciers n'auraient pas même oser rêver il y a cent ans, favorisent la création de communautés virtuelles, ou permettent des rencontres amoureuses. Et tel est le thème du colloque Ensemble/ailleurs*, qui vient de réunir fin janvier à Toronto des chercheurs et créateurs de l’université du Québec à Montréal, du Centre de création cinématographique du Fresnoy à Lille-Tourcoing en France, et de l’université Ryerson. Louise Poissant, Pierre Tremblay et Alain Fleischer ont donné le coup d’envoi des interventions, qui ont tenté de mettre en évidence les paramètres de cette nouvelle déclinaison de l’espace-temps à l’âge du numérique.
En fait, il était important de rappeler que cette problématique n’est pas nouvelle, si l’on en juge par l’archaïsme des désirs humains de communication et de présence à distance, et des réponses que nous avons pu leur donner avec les technologies de la magie et de la religion. Mais il convenait de citer aussi des technologies plus récentes, comme celle du cinéma ou de la vidéoconférence. La présentation du documentaire sur Jean-Luc Godard réalisé par Alain Fleischer était du plus grand intérêt. Godard nous suggère de considérer la caméra et le projecteur de cinéma comme des outils de vision pour scruter le monde, au même titre que le microscope ou le télescope. L’idée est intéressante en soi. Mais elle explique aussi la nature des productions de Godart, si prosaïques et finalement ennuyeuses, à l’opposé de la lanterne magique d’un Mélies et du cinéma de fiction qui inventent d’autres mondes plus fascinants que le cinéma vérité et que ce réalisme plat qui fit brièvement fureur. Nous voyons bien aujourd’hui, avec l’importance des technologies numériques et des effets spéciaux au cinéma, que Mélies avait raison dès l’origine du cinéma contre la diversion raliste de Godart, parce qu’il était capable de nous transporter ensemble ailleurs à travers un écran cinématographique. Nous comprenons aussi l'un des secrets du succès du cinéma.
Bien entendu, le numérique change tout à cet égard, comme dans tant d’autres modes de pensée et de comportement de notre espèce. Nous pouvons désormais clavarder en temps réel à distance, collaborer simultanément à distance à un projet d’architecture, crayon à la main. Nous pouvons nous rencontrer à travers nos avatars dans un espace collaboratif de jeu ou de vie, tel que Second Life, et nous activer sur des plateformes numériques de socialisation comme MySpace ou FaceBook, parmi tant d’autres.
Ces nouvelles possibilités interpellent évidemment les philosophes, mais aussi les psychologues, les sociologues et les phénoménologues. Et plus que tous, les artistes, qui créent ces espaces virtuels, leur donnent forme et les animent. Le succès faramineux de FaceBook, qui en quatre ans a été capable de réunir sur son site quelques 60 millions de participants, de valoir tout aussi vite plus d’un milliard de dollars, et de dériver dans les marchés publicitaires, constitue non seulement un exemple extraordinaire d’innovation psycho-numérique, mais nous apparaît aussi comme un symptôme criant de la perte de solidarité organique de nos sociétés de masse actuelles. Seul un profond sentiment de solitude peut inciter des jeunes et maintenant des citoyens de tous âges à aller mettre sur une plateforme d’échanges toutes sortes d’informations personnelles au vu de tous et sur lesquelles ils perdent contractuellement tout pouvoir. Quelle compensation espèrent-ils de ces mondes virtuels, par rapport aux déceptions et aux résistances du monde réel?
Dans la vraie vie, celle du quotidien, celle des foules sentimentales que chante Alain Souchon, malgré les promiscuités urbaines, nous ne sommes jamais vraiment ensemble, tant nos solitudes existentielles sont insurmontables, et peut-être même sont-elles nécessaires, car fondatrices de nos autonomies. Nous ne sommes jamais vraiment ailleurs, tant nous sommes liés affectivement à nos proches et étroitement à l’Autre – le langage social, les structures de la vie collective. Au-delà de ces liens biologiques, psychologiques, et sociaux, voilà que les hyperliens du numérique donnent réalité à nos anciennes sorcelleries. La magie digitale permet ces évasions du réel immédiat, ces rencontres à distance dans des communautés virtuelles, où nous imaginons participer à des fusions multiples impossibles ici-bas. C'est l'euphorie du virtuel. C'est aussi l'opium numérique du peuple. Des gourous prétendent même que ces hyperliens nous rattachent à un cybercortex planétaire. Nous voilà plongés dans l’intelligence collective, comme les neurones d’un immense cerveau numérique transculturel et transpolitique. Aussi étrange que puisse paraître ce fantasme, il a le mérite de célébrer la qualité de certains des nouveaux échanges que nous pouvons développer grâce au web. Permettons-nous ici de faire des nuances discriminatoires, car la bêtise n'a pas attendu le numérique pour être plus répandue que le bon sens cartésien.
Allons-nous, grâce au web développer de nouvelles solidarités humaines? Il est permis d’en douter, bien que ce village planétaire mcluhanien ne manque pas de charmes, quelles qu’en soient les illusions politiques.
Sommes nous en manque de cette Seconde Vie que nous offrent les jeux multi-usagers de rôles et de compensations ? Il semble bien que oui. Le cordon ombilycal du numérique nous rassure en nous reconnectant au corps maternel de la société.
Cet ensemble/ailleurs, est fort incertain, ou volatile. Il flotte dans un irréel hors gravité. Mais nos cadres sociaux traditionnels de l’espace et du temps éclatent réellement sous la pression des technologies numériques. Nous croyons naviguer dans le cyberespace pour les utilités, mais nous y aimons surtout ce flottement qui nous libère des lourdeurs du réel, comme si, dans l'apesanteur, nous étions heureux ensembles. Voilà l’un des imaginaires numériques les plus efficaces, mais peut-être aussi les plus trompeurs! Attention à la dépendance et au réveil ici-bas!
*Voir le programme à www.imagearts.ryerson.ca/torontomontreallille/
** image de Second Life: http://blogs.reuters.com/wp-content/uploads/2007/03/SecondLife_Me_and_My_New_Husband.jpg

