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2014-11-05

Le papier peut-il être numérique?



 e-Gutenberg, acrylique sur toile, 61 x 91 cm, 2013

Nous rendons des hommages hautement mérités à Marshall McLuhan. J’ai moi-même été parmi les premiers à enseigner ses théories à la Sorbonne au début des années 1970. Il a été un remarquable philosophe de la technologie et des communications, notamment des implications sociologiques de l’oralité, de l’imprimerie et des médias électriques. Mais il est nécessaire de situer McLuhan dans son époque et de ne pas lui attribuer le mérite de ce qu’il ne pouvait pas connaître. Car nous lui octroyons aussi un rôle de pionnier et de visionnaire du numérique et c’est là une affirmation très discutable. Curieusement, encore aujourd’hui, nous méconnaissons autant que lui le changement radical de paradigme que constitue le passage de l’âge de l’énergie à l’âge de l’information. C’est un sujet de réflexion qu’il nous faut approfondir, tant il a suscité de malentendus et de contresens.
Il faut réanalyser les origines de la révolution numérique. Son effet de surprise est dû à la puissance technologique du code binaire, mais sa genèse a été longue et date manifestement de l’invention des premiers alphabets phonétiques qui ont rompu avec l’écriture pictographique, longtemps avant l’ère chrétienne. Bien entendu, c’est seulement aujourd’hui que nous sommes capables de le comprendre, et à condition de nous opposer aux théories célèbres de McLuhan, l’auteur célèbre de La Galaxie Gutenberg  (1962), qui nous a fait découvrir l’importance des communications électriques, mais nous induit collectivement en erreur encore aujourd’hui pour comprendre le numérique. Nous avons admiré chez McLuhan l’intelligence provocatrice d’un analyste pionnier des nouveaux médias – le téléphone, la radio, la télévision et en général l’audio-visuel -, et donc des débuts de la société de l’information. Il a eu cette intuition géniale que les médias ne sont pas seulement des ponts entre nous et la nature, mais un nouvel écosystème. Et beaucoup, dont je suis, s’accordent à penser que Marshall McLuhan a été le premier à comprendre l’importance déterminante des technologies. Mais son vocabulaire le retient dans la limite historique de son temps. Certes, dans le dernier chapitre d’Understanding Media, abordant l’automation, McLuhan, s’essaie à analyser la cybernétique comme une des applications majeures de l’électricité. Mais la grande rupture de la civilisation occidentale n’a pas été, comme il l’affirme, celle de l’électricité, qui clôt seulement l’âge du feu, mais bien celle de la cybernétique  qui initie un nouvel âge de l’humanité, l’âge du numérique. Ce qui attire d’abord l’attention, c’est l’opposition surprenante – que je qualifierai de thermique – que McLuhan établit entre les médias qu’il qualifie de chauds ou de froids. L’analogie est difficile à argumenter et paraît vite arbitraire. Son analyse des effets de l’invention de l’imprimerie est pénétrante, mais ses propres propositions typographiques de mots-images, de mots-objets dans Counterblast, évoquent plus l’odeur du plomb fondu gutenbergien que le code binaire de l’information numérique. De même, le bombardement dramatisé des électrons à travers l’écran télévisuel sur les téléspectateurs fait image, mais demeure peu convainquant du fait de sa banalité physique réelle. Et cela le conduit à affirmer que le médium, c’est le message, qu’il considère donc comme un massage. On ne peut manquer d’être surpris par le caractère très physique, mécanique et thermique lui aussi de l’idée de massage, qu’il tente de nous imposer  En outre, en un temps où notre tradition humaniste nous empêchait d’admettre l’impact de la technologie sur nos structures cognitives, aussi bien que sociales, l’idée était certes nouvelle. Et elle demeure actuelle. Nous voyons bien que le téléphone cellulaire, comme l’internet, deviennent des outils de socialisation extrêmement puissants, alors même que les contenus qu’ils transmettent sont souvent insignifiants, comme dans le clavardage, ou dans les échanges anodins de téléphones cellulaires entre jeunes :
 - Où es-tu?
- Je suis là.
- Moi aussi.
- On se reparle tout à l’heure.
Mais la formule de McLuhan était aussi simpliste que géniale et il est grand temps de revaloriser l’importance des contenus, si l’on veut résister précisément à ce massage aliénant des mass médias. Il faut continuer à préserver les industries du livre, des journaux et des magazines, qui diffusent une pensée moins superficielle, moins simplificatrice et plus analytique que ces média-massages. McLuhan a eu trop raison, s’enthousiasmant pour ce qui est devenu une faiblesse de l’époque actuelle. Nous ne pouvons pas faire l’économie de la valeur des contenus et de la pensée critique, aujourd’hui moins que jamais tant les dangers de massification sont grands. Le numérique, même s’il tire avantage de l’électricité, et joue encore un évident rôle de massage social, ne traite pas de l’énergie. Nous sommes désormais dans une société de l’information, qui, comme son nom l’indique, prétend survaloriser les contenus et a banalisé l’électricité. Il ne faut pas les confondre comme McLuhan. Le numérique est d’une toute autre nature que l’électricité, et infiniment plus puissant. D’ailleurs, l’énergie détruit l’information. L’imaginaire théorique de McLuhan appartient à l’âge du feu et de l’industrie mécanique et électrique. Cet exemple montre que c’est aussi au simple niveau des métaphores du langage que l’on peut repérer les mythes qui soutiennent un grand récit théorique, et pas seulement dans les fascinantes figures des fabulations conceptuelles. Et s’il était encore avec nous, McLuhan serait sans doute le premier à souligner, comme il le disait souvent, que nous continuons communément à interpréter à tort le monde d’aujourd’hui avec les concepts et les contenus d’hier. Malheureusement, c’est ce qu’il a fait lui-même, y compris dans plusieurs de ses postulats fondamentaux, qui deviennent contreproductifs.

Fausses divergences

Mais nous découvrons aussi, outre ce genre d’aveuglement, des bouleversements dont nous tirons de multiples conclusions aussi fausses que les prétendues divergences qui les fonderaient. Ainsi, McLuhan a cru pouvoir affirmer que les médias électriques nous ramèneraient à une multisensorialité comparable à celle de l’oralité d’avant l’invention de l’imprimerie. Le règne de Gutenberg, celui de l’imprimé, auquel l’Occident doit tant, n’aurait donc duré que quelques siècles. Il n’aurait été qu’une parenthèse dans notre évolution. Il est vrai que nous remettons aujourd’hui en question le journal et le livre imprimés sur papier, pour les proposer en ligne, sur des liseuses ou des tablettes électroniques. Et les industries de pâte à papier sont en recul. Nous nous acheminerions vers une civilisation « papier zéro ». Il faudrait alors se demander si ces grandes idées de la modernité occidentale, notamment l’individualisme, l’esprit critique, le rationalisme, dont McLuhan attribue le développement à l’imprimerie, ne seraient pas aujourd’hui menacées par le triomphe du numérique, sa nouvelle culture basée sur le temporel plutôt que le spatial, le multimédia plutôt que le visuel, et sa sensibilité événementielle, émotive, ludique, de consommation accélérée, à l’opposé de l’effort et de sa durée. Les sociétés de masses de l’âge du numérique ne deviendraient-elles pas alors beaucoup plus manipulables et sujettes à un nouvel obscurantisme ? Ce n’est pas exclu. Mais pour en juger, il faut d’abord relever plusieurs erreurs communément répandues, attribuées à des ruptures qui n’existent pas.
En annonçant la fin de la « galaxie Gutenberg » au nom de l’électricité, McLuhan s’est lui-même mystifié. La révolution numérique, bien au contraire en a assuré le triomphe. Et aujourd’hui, en pensant la révolution numérique avec les concepts de la théorie mcluhanienne, on se trompe d’époque, tombant dans une double ingénuité : celle de McLuhan et la nôtre. Nous avons tous pris le numérique pour une nouvelle application de l’électricité, alors qu’il repose sur le code binaire. L’homme lettré cède la place à l’homme numérique, l’alphabet même va-t-il céder à la pression incessante et aux flux omniprésents de l’image, qui vaut désormais plus que mille mots ? Il ne faut pas se tromper de révolution : c’est le passage de l’alphabet analogique à l’alphabet phonétique qui a été la rupture initiatrice de l’évolution contemporaine vers le code binaire.
On peut relever un ensemble d’au moins cinq erreurs d’origine mcluhanienne qui se sont renforcées les unes les autres et nous aveuglent encore.
Première erreur. Contrairement à ce qu’on affirme en cette période dite d’une nouvelle oralité, on typographie plus que jamais. Force est de constater que nous n’avons jamais tant écrit, ni tant lu qu’aujourd’hui. Nous passons quotidiennement des heures à naviguer sur les sites de l’internet, à écrire et lire des courriels, des messages sur nos écrans de téléphone, à envoyer des textos, à clavarder sur internet, à lire les bandeaux textuels des journaux télévisuels, à écrire et envoyer des cv, à enregistrer et lire des informations sur les plateformes des médias sociaux, à produire du contenu en ligne, etc. On crée des sites web, qu’il faut animer constamment, on rédige parfois quotidiennement, un, voire plusieurs blogs. On écrit plus sur écran qu’on n’a jamais écrit sur papier. On envoyait il y a encore quinze ans une lettre de temps en temps. Aujourd’hui, on écrit des courriels et des messages tous les jours à profusion. Même les jeunes sont devenus hyperactifs, apprenant par nécessité à. maîtriser un minimum d’orthographe, et même des codes savants d’écriture abrégée. Nous avions quelques machines à écrire. Maintenant, on estime à plusieurs milliards le nombre de claviers d’ordinateurs actifs sur la planète, sans compter les claviers de téléphones, de tablettes, de liseuses et d’innombrables équipements et gadgets. 
Le volume de transmission des messages vocaux sur les réseaux téléphoniques est devenu marginal par rapport aux échanges de données écrites.  La commande vocale demeure rare. Et le clavier d’ordinateur n’est en fait qu’une machine à écrire électronique qui remplace avantageusement les vieux casiers de caractères mobiles de plomb de Gutenberg et en automatise la manipulation. Certes, je peux désormais diffuser aussi des sons et des mouvements et les mêler aux textes et aux images. Il ne s’agit là cependant aucunement d’une oralité du larynx ni d’une gestualité du corps, comme on semble le prétendre implicitement, mais plutôt d’une extension remarquable de l’écriture. L’internet est devenu une véritable imprimerie pour la musique, le cinéma et la télévision. Le fait que je puisse maintenant télécharger des milliers de films et d’œuvres musicales est une véritable apothéose de la reproduction et diffusion dont Gutenberg a initié l’âge d’or. En outre, pour les œuvres tombées dans le domaine public, ce téléchargement devient gratuit, immédiat et souvent d’excellente qualité, donc d’autant plus fréquent. Ainsi des milliers de films, dont beaucoup de long-métrages célèbres, deviennent disponibles chez-soi gratuitement. Il en est de même pour la télévision. Mieux encore, nous avons inventé l’imprimerie en 3D, qui permet d’écrire, diffuser et reproduire à distance en trois dimensions et avec une extrême précision n’importe quel objet manufacturable ou organe du corps humain.
Deuxième erreur. Le web 2.0, le clavardage, les forums en ligne et les échanges sur les réseaux sociaux nous ramèneraient à l’interactivité sociale et aux rituels collectifs de l’ancienne oralité, alors que la lecture du livre a favorisé l’individualisme. Ne sous-estimons pas l’impact du multimédia. Mais ses vertus multisensorielles écraniques ne sont pas aussi grandes qu’on l’a prétendu. On suggérait souvent plus avec moins – c’est l’art de la litote. La profusion d’images et de sons coupe souvent l’élan de l’imaginaire. Les vertus de l’interactivité sont indéniables quant aux commodités, mais plus contestables dans le domaine de la création culturelle. L’interactivité n’est qu’une pale imitation réductrice de l’interaction imaginaire, mentale et physique.
Rappelons que ce réseautage opère en ligne, c’est-à-dire à distance et le plus souvent dans l’anonymat. On ne saurait nier le succès des jeux multi-usagers, du karaoké en ligne, ou du pingpong et autres sports vidéo que proposent les marques de logiciels Wii ou Kinect. Mais ces rituels électroniques demeurent très limités, sans commune mesure avec la gestualité de proximité et l’interactivité visuelle, olfactive et tactile des fêtes tribales. Le vaudou en ligne n’est pas pour demain.
Troisième erreur. On oublie à tort que ce bouleversement a commencé il y a six mille ans avec l’invention de l’alphabet phonétique qui a succédé à l’écriture idéographique. Il faut rappeler ici que le génie de Gutenberg ne fut pas d’inventer l’imprimerie, qui existait déjà et dont le premier exemple connu est chinois, The Diamond Sutra, un livre conservé à la bibliothèque du British Museum et qui date du IXe siècle. L’invention de Gutenberg est celle du caractère mobile d’imprimerie, qui en a accéléré la puissance. Et contrairement à ce qu’on dit, le code binaire des technologies numériques ne constitue pas une rupture par rapport à l’alphabet phonétique. L’alphabet phonétique, qu’il compte 26 ou 30 lettres selon les langues, rompait déjà avec le caractère analogique de l’écriture idéographique. Il s’est imposé comme un code abstrait et instrumental. Le numérique en est la simplification. Dans la transmission numérique comme dans l’affichage cathodique, qu’il s’agisse de textes, d’images, de mouvement ou de sons, les octets et les pixels sont autant de caractères mobiles réduits à une plus simple expression, plus polyvalente que les caractères du code alphabétique ou du code musical. Cette réduction à deux signes, 1 ou 0,  a permis de donner au code binaire la puissance et la rapidité de l’électricité et d’établir la convergence des médias. Il est l’aboutissement ou l’accomplissement de l’invention des caractères mobiles de Gutenberg.
Quatrième erreur. Pour en finir avec Gutenberg, on invoque aussi le succès commercial des liseuses et des tablettes électroniques qui se multiplient. Mais ce succès, qui a tardé, demeure très limité, quoiqu'en proclament les prosélytes commerciaux et le matraquage médiatique : moins de 7% de l'édition aux États-Unis, moins de 2% en France, un chiffre d'affaires marginal au Québec. Et les ventes de liseuses plafonnent, tandis que les tablettes servent à tout sauf à la lecture des livres. Encore les liseuses ne gagne-t-elle du terrain que dans la mesure où elles imitent de mieux en mieux le bon vieux livre papier et son ergonomie : la matité du papier et de l’encre, le format de poche, une sonorisation qui nous fait entendre le bruit des pages virtuelles que l’on croit encore tourner, la légèreté, la manipulation conviviale des pages, voire l’odeur de l’encre d’imprimerie en sachet diffuseur, la baisse des prix, etc.  Les Japonais ont même commercialisé une liseuse imitant l’interactivité manuelle et le libre mouvement des pages lorsqu’on la penche dans un sens ou dans un autre. C’est paradoxalement le livre papier imprimé qui demeure le modèle incontournable du succès de ces imitations électroniques.
Cinquième erreur. On nous dit que le livre disparaîtrait. Les maisons d’édition et les entreprises de presse seraient d’ailleurs en crise.  Nous numérisons tant les livres, qu’ils semblent être aspirés dans les écrans cathodiques de nos ordinateurs. Les bibliothèques, une fois leurs livres scannés se trouvent-elles dévalorisés, comme des entrepôts de masters originaux, qui deviendront peut-être des lieux déserts ? Alors, est-ce pour de bon la fin du papier, de l’écrivain papier, du livre papier, et des bibliothèques ? Les avons-nous construites, ces dernières années, avec tous ces budgets douloureux à obtenir, à contre-courant de l’évolution, de l’évidence des nouvelles merveilles du numérique et des besoins des nouvelles générations ? Le livre va-t-il devenir un simple artefact de collection, de musée, de décoration, comme dans cette colonne de livres dressée dans l’entrée de la vieille bibliothèque de Prague, que les groupes d’écoliers photographient avec leur téléphone cellulaire, comme s’ils regardaient un zèbre dans un zoo ?
Les bibliothèques virtuelles sont en plein essor. Mais elles demeurent des bibliothèques qui proposent des livres. Elles donnent même accès à ces livres qui ne sont plus disponibles, anciens, épuisés, protégés dans des iconothèques, ou en vente lointaine, dans d’autres pays, ou simplement en vente seulement en ville, alors qu’on vit à la campagne. Nous ne pouvons plus nous passer de tous ces réseaux numériques de la société de l’information dans laquelle nous sommes immergés. C’est en milliards de pages que l’on compte les sites web. Nous nageons, nous surfons, nous plongeons dans un océan de lettres de l’alphabet. Paradoxalement, et contrairement à la prophétie de McLuhan, nous connaissons une deuxième phase du développement de l’alphabétisme, encore beaucoup plus extensive que la première, cette fois immersive.
On nous annonce triomphalement qu’en 2012 il s’est vendu dans le monde autant de livres numériques que de livres reliés avec une couverture dure (hard cover). On voudrait y voir l’annonce d’une mutation et de la fin du livre. Il faut plutôt se réjouir de cette augmentation impressionnante de l’industrie du livre. Qu’un tiers des livres qui sont mis sur le marché aujourd’hui soient numériques, toutes catégories confondues, est une bonne nouvelle, car nous ne parlons pas tant de substitution de supports de publication que d’une augmentation d’un tiers de la production globale de livres. Que ces livres soient sur écran électronique plutôt que sur papier ne change pas le fait que ce soient des livres. En fait, le numérique n’est pas le contraire du papier, ni davantage son ennemi mortel qui vise à le remplacer. Aussi paradoxale que puisse paraître cette affirmation aux cyberintégristes, le numérique n’est dans ce domaine que le complément du papier. On s’efforce d’ailleurs aujourd’hui d’inventer du « papier cathodique ». Qu’on puisse y ajouter du son et du mouvement constitue un enrichissement du texte, et ne signifie pas sa disparition. Le fait qu’Amazon et autres grandes compagnies bénéficient de l’électronique et puissent vendre des livres sur papier ou sur écran constitue un grand progrès technologique de l’imprimerie et une grande chance pour le livre. L’internet offre aussi une nouvelle puissance de promotion, de diffusion et de vente du… livre papier ! Il y a là une magnifique complémentarité. On a même pu dire que l’internet est « l’imprimerie du XXIe siècle ». Sans doute, mais il ne faut pas généraliser, car le livre papier qui sort d’une presse est loin de faiblir. Il demeure dominant, de loin, et c’est plutôt le livre numérique qui ne tient pas ses promesses mirifiques, et dont la croissance a fléchi en 2012. Les dernières études montrent qu’il s’essouffle un peu, quoiqu’affirment ses champions : seulement 16% des Américains ont acheté à ce jour un livre numérique, tandis que 89% des lecteurs réguliers achètent toujours des livres papier (Bowker Market Research, 2012). On peut prévoir que le livre numérique ne se substituera pas au livre papier, mais offrira un support supplémentaire et différent pour des activités où il se spécialisera : livres techniques et professionnels exigeant une actualisation constante, livres épuisés introuvables, livres-jeux et multimédia.
Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas confrontés à une « parenthèse Gutenberg » qui se refermerait, mais au contraire, grâce au numérique, au triomphe de l’imprimerie électronique à caractères mobiles. Nous avons même développé une grande crainte par rapport à la conservation de ce nouveau continent de lettres de l’alphabet. Car la dangereuse contrepartie de cette deuxième révolution lettriste, c’est la fragilité de ce patrimoine électronique. L’oralité de jadis cultivait au moins la mémoire et nous lui devons l’extraordinaire conservation de textes qui datent de plusieurs milliers d’années. Je n’en dirais pas autant de ceux que nous confions aujourd’hui à la seule mémoire des disques qu’on appelle « durs », beaucoup plus volatiles que les plaques de terre cuite de jadis.
Pour autant, il n’y a pas lieu de craindre, faute d’écriture et de lecture, un retour à l’obscurantisme. Le numérique nous permet tout au contraire d’espérer de nouveaux progrès humains. Vive e-Gutenberg ! Nous sommes devenus les nouveaux lettrés du numérique.


2012-02-17

Le numérique est une nouvelle nature


McLuhan avait raison d'affirmer que les médias sont notre nouvelle nature. Cela est encore plus vrai pour le numérique.

2010-03-02

Les nouveaux lettrés du numérique


Depuis McLuhan, nous avons pris l’habitude de penser que l’âge de l’écriture et de l’imprimerie s’achèverait aujourd’hui face à la puissance émergeante de la « nouvelle oralité » numérique. Les communications internet et multimédia rétabliraient une multisensorialité que la « Galaxie Gutenberg » avait réduite au visuel de la lecture. Le papier cèderait devant la multiplication des écrans.
Force est de constater pourtant que nous n’avons jamais tant écrit, ni tant lu qu’aujourd’hui. Nous passons quotidiennement des heures à naviguer sur les sites de l’internet, à écrire et lire des courriels, des SMS sur nos écrans de téléphones, à clavarder sur internet, à lire les bandeaux d’information des journaux télévisuels, à écrire et envoyer des c.v., à enregistrer et lire des informations sur les plateformes des médias sociaux, à produire des informations sur les sites web 2.0, etc. On crée des sites web, qu’il faut animer constamment, on rédige parfois quotidiennement, un, voire plusieurs blogs. On écrit sur l’internet comme on n’a jamais écrit sur le papier. On envoyait il y a encore quinze ans une lettre de temps en temps. Aujourd’hui, on écrit des courriels tous les jours à profusion. Même les jeunes sont devenus hyperactifs en SMS. Difficile alors de ne pas désirer maîtriser un minimum d’orthographe, et même des codes savants d’écriture abrégée. Nous avions quelques machines à écrire. Maintenant, on estime à plus d’un milliard et demi le nombre de claviers d’ordinateurs actifs sur la planète, sans compter les claviers de téléphones et d’innombrables équipements et gadgets.
Ne sous-estimons pas pour autant l’impact du multimédia. Mais ses vertus multisensorielles écraniques ne sont peut-être pas aussi grandes qu’on l’a prétendu. On suggérait souvent plus avec moins. La profusion d’images et de sons coupe souvent l’élan de l’imaginaire. Quant à l’interactivité, ses vertus sont indéniables quant aux commodités, mais plus contestables dans le domaine de la création culturelle.
On ne peut plus se passer de tous ces réseaux numériques de la société de l’information dans laquelle nous sommes immergés. C’est en milliards de pages que l’on compte les sites web.
Nous nageons, nous surfons, nous plongeons dans un océan de lettres de l’alphabet. Nous sommes devenus des lettrés du numérique. Paradoxalement, et contrairement à la prophétie de McLuhan, nous connaissons une deuxième phase du développement de l’alphabétisme, encore beaucoup plus extensive que la première, cette fois immersive.
La dangereuse contrepartie de cette deuxième révolution lettriste, c’est sa perte de mémoire irrémédiable, qui tient à sa nature électronique. L’oralité de jadis cultivait au moins la mémoire et nous lui devons l’extraordinaire conservation de textes qui datent de plusieurs milliers d’années. Je n’en dirais pas autant des textes qui aujourd’hui sont confiés à la seule mémoire des disques qu’on appelle « durs », beaucoup plus volatiles que les plaques de terre cuite de jadis.
Hervé Fischer

2008-05-13

The medium is the event


McLuhan was full of genius when he stated that “the medium is the message” (1) in a time when our humanistic tradition did not prepare us to understand the impact of technology onto our cognitive as much as social structures. As a matter of fact, it is easy to verify today that cell telephones or internet have become very powerful socialization’s tools, even when they transmit poor if not insignificant messages. Just think of chatting, or exchanges between young owners of cell telephones: Where are you? I am here. Me too. Let’s speak again later. (2) McLuhan’s intuition was provocative and meaningful in many aspects, but it was also too simple. And we have now to urgently revaluate the importance of contents, if we want to resist the alienating mass massage of mass media. We can’t afford neglecting any longer the importance of contents if we believe in the basic importance of rationalism and critical thinking.
media ecology

Meanwhile we have also experienced a new step of media ecology. Media ecology is a human science dedicated to the study of media environments. The Media Ecology Association has proposed the following definition: “the study of media environments, the idea that technology and techniques, modes of information and codes of communication, play a leading role in human affairs”. It seems to me also that the history and the social and political context of development of those media, the kind of users or public they tend to reach, and the sociological analysis of their contents are very relevant to explain their nature, their success or limits, and their evolution. Media ecology has been developed by Neil Postman in a Program of media at New York University in 1971. Marshall McLuhan is frequently quoted for having formulated the basic idea inspiring ecology of media: means arranging various media to help each other so they won't cancel each other out, to buttress one medium with another.

self media

We cannot any more consider exclusively mass media communications in a time when self media emerge as powerful alternative. We observe that they are even able to create mass media events. Cell telephones and digital cameras offer now miniaturized webcams able to register any incident occurring in the street which you may casually attend. And the file may be easily sent, even in real time, thanks to internet, to popular websites such as Youtube, where they get accessible to everybody. These self media give to ordinary citizens, without any professional training or link to chief editors, the possibility to register and transmit crucial amateur’s videos from an airplane crash, from a natural disaster, from an excessive reaction of police, from the moves and behaviours of a well known personality, from a demonstration or a riot in the street. These video may soon be accessible around the world thanks to the web, and even attract the attention of large broadcasting television programs.
Allow us to mention here a typical example. We have seen recently how young people in Montreal, Québec, being excited by the victory of their Canadian hockey team, have decided to celebrate abusively in the streets, by breaking down show windows of shops and setting police cars on fire. It seems that they got even more excited by the possibility of filming themselves in action with their cell telephones. And being probably proud of such a transgressive spectacle, they have transferred their video on Youtube, giving thus real time material to TV channels which were not there to retransmit images of the street disorders. They were probably not so much motivated by a sort of narcissism, than by the possibility to act as reporters of themselves and give oneself a mediatic importance. We may see it as revenge from frustrated young people suddenly encountering an opportunity to take their place in adult society where they feel marginalised, and getting thus social recognition of their existence. They got aware that new digital technologies were offering them the possibility to get important, by creating an event in which they were the main actors and suitable to be eventually broadcasted later on.
CNN is now broadcasting occasionally excerpts of Youtube's Citizennews Channel (3). They would see their images in the TV programs and big news papers, which usually don’t pay attention to them. And this digital promotion or exhibitionism in real time has become for sure part of their motivation to vandalize more and put more police cars on fire. Everybody has learned how to behave and smile for a photo. The codes are well known. But on that evening these young people have started more fires letting them hope better videos of themselves making the news for sure. The small cameras in their hands have finally made the event. I have often emphasized that digital technologies produce a psychotropic effect on those who escape from the heavy reality into the blue light of the cathodic screen. But this psychological effect of experiencing virtual spaces without gravity results also easily and rapidly into a counter effect onto real acts. In other words, we live now in a society of media and spectacle which results in a hybrid real-virtual world. You may act virtually in the real world and change it! These young sport amateurs became simultaneously film, news and event makers. They were acting inside the reality according to the needs of image producers.

media canibalism
Since 911 we know that terrorists also have learned how to produce the news. They are professionals trained in the use of internet. They have learned to behead a hostage in front of a camera. They are sure to obtain worldwide attention just putting such a video on internet. The destruction of the world trade center has been theatrically programmed like a Hollywood production with a delay between the attack of the two towers to allow camera men to be on site and time for the second impact and dramatic spectacle. Thus, they have obtained that professional TV reporters broadcast it worldwide in real time. The diffusion makes the event, more than the reality by itself.

Nowadays cameras multiply everywhere, waiting for something to happen. They are automatically in the right place at right time to create the event. Broadcasters will exploit their frames to amplify the event. We have to admit that mass media professionals are themselves waiting for something to broadcast. They sell news, therefore they need events. Eventually they create it. Of course, they look mainly for bad news which are selling much better! Sensationalism! God news is no news, no-event worth to be reported, because unable to catch the attention of telespectators or readers. Editorial staffs send reporters where something may eventually happen. And they are requested to report something able to make news. There is a need to nourish the media beast daily. Otherwise it will die from hunger immediately. Just think of the emptiness of the news on a bank holyday in summertime! Isn’t it terribly disappointing?
This law is bidirectional. The media is the event, and the event is the media. We may speak of real media cannibalism. The media never stop eating news. They gorge themselves of news. Of course such a statement may sound also too simple. But its provocative effect may be considered for a better understanding of today’s media.

self media and social control
We may even verify a second circularity of the phenomena. We are not only confronted to self media nourishing mass media, and ordinary anonymous citizens contributing spontaneously to the task of professional staffs of mass media, but we may also observe the emergence of a collective social self control based on self media. The night of victory of the Canadian hockey team in Montreal has prompted not only the delinquents to film themselves acting, not only policemen to register images with professional cameras, but also other ordinary people passing by and witnessing the disorders, to contribute to the mandate of the police. They had of course used their cell telephones to film the fires and acts of vandalism, a spectacle which they considered worth registering. It is not surprising then, that some of them, who disagreed with the violence, have spontaneously responded to the public call of the police on television to let see their video by the investigators in search of images allowing to the arrest delinquents and establish a proof of their involvement in vandalism. The new technologies may work as a kind of digital Panopticon (from the Greek, evocating a prison where the prisoners may be constantly watched without knowing it, so that they control their behaviour and limit their acts according to the fear that they may be seen). In fact, nowadays you never know if there is no webcam somewhere around, unseen from you, or somebody in position to film you with his cell telephone. We may even hope that this awareness may inspire more self control of people and less violence. A gangster or a policeman is never sure anymore not to be seen if he acts violently. We don’t fear anymore only Big Brother. We have also to take in account invasive Small Brothers possibly watching us and having the power to show us in broadcast diffusion or to denounce us to police authorities. This evolution of the media or information society may result more and more into a watch society, a cybersurveillance society, for the best and the worst.

Hervé Fischer
_____________________________
(1) - Marshall McLuhan, Understanding Media: The Extension of Man, Toronto, 1964.
(2) - André H. Caron and Letizia Caronia, Moving Cultures: Mobile Communication in Everyday Life, McGill and Queen’s University Press, Canada, 2007.
(3) - Voir http://youtube.com/citizennews



2008-05-01

le media, c'est l'événement; l'événement, c'est le média

Émeutes au centre-ville de Montréal après la victoire des Canadiens. Images reprises sur Youtube.

McLuhan a eu le génie d’énoncer que « le média, c’est le message », en un temps où notre tradition humaniste nous empêchait de comprendre que la technologie a un grand impact sur nos structures cognitives, aussi bien que sociales. Nous voyons bien que le téléphone cellulaire, comme l’internet, sont devenus des outils de socialisation extrêmement puissants, alors même que les contenus qu’ils transmettent sont souvent insignifiants, comme dans le clavardage, ou dans les échanges anodins entre jeunes : - Où es-tu? Je suis là. Moi aussi. On se reparle tout à l’heure. *

Cela dit, la formule de McLuhan était aussi simpliste que géniale et il est grand temps de revaloriser l’importance des contenus, si l’on veut résister au « massage » aliénant des mass médias. Nous ne pouvons pas faire l’économie de la valeur des contenus et de la pensée critique.

Je soulignerai donc plutôt un nouveau phénomène : celui de la multiplication démocratique des émetteurs de self médias, qui deviennent susceptibles de créer l’événement dans les mass médias. Les téléphones cellulaires et les appareils photos numériques courants sont désormais dotés d’une minicaméra, qui permet d’enregistrer n’importe quel fait divers ou inhabituel qui surgit devant vous dans la rue. Et le fichier peut être facilement retransmis par internet, presque en temps réel, soit sous forme de courriel, soit sur Youtube. Ainsi des citoyens ordinaires, qui n’avaient rien de reporters professionnels, enregistrent et retransmettent des images d’une catastrophe aérienne, d’un cataclysme naturel, d’un tabassage policier, des allées et venues d’une personnalité connue, etc. Et ces images peuvent faire immédiatement le tour du monde grâce à l’internet et être reprises par les grandes chaînes de télévision.

Ainsi, récemment, lors de la victoire des Canadiens - notre fameuse équipe de hockey -, des jeunes ont décidé de fêter en chahutant dans les rues de Montréal. Ils n’ont pas résisté à la tentation de saccager des vitrines de magasins et de brûler des voitures de la police, qui était là pour veiller au bon ordre public. Et ils en ont incendié d’autant plus qu’ils étaient excités par la possibilité de se filmer eux-mêmes en train d’incendier des voitures, pour envoyer les vidéos sur Youtube. Plus que du narcissisme, c’était l’occasion de se donner de l’importance médiatique et de devenir reporters d’eux-mêmes. On pourra y voir une revanche de jeunes, frustrés par leur marginalité dans la société adulte, et qui découvrent qu’ils ont désormais la technologie qui leur permet d’avoir eux aussi de l’importance, en créant eux aussi l’événement, même sans avoir accès à la rédaction des grands journaux ou des chaînes de télévision. Il semble évident que sans cet exhibitionnisme numérique en temps réel, ils se seraient beaucoup plus vite de saccager. Certes, on fait un sourire ou l’on prend la pose pour une photo, selon des codes gestuels bien établis. Mais ce soir là, on mettait le feu à une voiture de police pour faire des images, pour se filmer et s’associer à l’événement médiatique que l’on avait le pouvoir de créer. J’ai souvent souligné que le numérique est un psychotrope pour celui qui s’évade dans le virtuel, à travers la lumière bleutée de son écran cathodique. Mais on constate ainsi que l’excitation du virtuel peut avoir aussi un effet retour immédiat sur les actes réel dans la rue. Ou, en d’autres termes, que nous vivons dans un monde hybride virtuel-réel. Ces jeunes fabriquait un événement qui serait demeuré obscur sans sa mise en scène médiatique immédiate.

Le cannibalisme médiatique

C’est d’ailleurs depuis plusieurs années déjà la technique des terroristes professionnels : filmer et diffuser un égorgement sur internet, pour que les médias du monde entier parlent d’eux. Les événements du 11 septembre ont manifestement été conçus comme une production hollywoodienne. Le deuxième impact a eu lieu assez de temps après le premier, pour que de nombreuses caméras de télévision soient là pour le filmer et le diffuser en temps réel à l’échelle de la planète. C’est sa diffusion qui fait l’événement, pas l’acte lui-même. Le média crée la mise en scène de l’événement et lui confère son importance politique. Et aujourd’hui, il y a des caméras partout, qui guettent le délit, mais qui pourront créer aussi l’événement en l’amplifiant médiatiquement. Car les grands médias eux-mêmes sont constamment à l’affût de l’événement. Ils sont en quête de sensationnalisme pour capter l’attention de leurs lecteurs et téléspectateurs. Les rédactions envoient des journalistes là où quelque chose pourrait se passer. Pas d’événements, pas de médias. On ne fait pas les journaux, écrits ou télévisuels, avec des non-événements. Il faut nourrir la bête informationnelle tous les jours. Elle est assoiffée. Si non, elle perd son public, comme le bulletin de nouvelles un jour de congé en juillet, et elle meurt. La circularité de l’affirmation s’impose : le média fait l’événement et réciproquement l’événement fait le média. Au risque de disparaître, les médias doivent secréter des événements. Nous parlerons ici d'un véritable cannibalisme médiatique. Le média mange de la nouvelle, la nouvelle se nourrit de médias, sans jamais se rassasier.

Self médias et self contrôle

Le phénomène présente d’ailleurs une deuxième circularité. Nous sommes confrontés non seulement à des self média, mais aussi à un self contrôle. Lors de ces agitations de rue qui ont fait suite à la victoire du Canadien, beaucoup d’autres personnes étaient là aussi, qui ont filmé les violences. C’étaient, soit de simples passants avec leurs cellulaires, soit les policiers eux-mêmes avec des caméras professionnelles. Et l’image constituant désormais un témoignage admissible comme preuve de délit, « l’appel à images » lancé sur les chaînes de télévision par la police au public a été entendu. Il semble, à en juger par le nombre des arrestations opérées les jours suivants, voire par le nombre de jeunes qui, pensant avoir été filmés, se sont présentés à la police « spontanément », que beaucoup de citoyens indignés ont livré leurs enregistrements amateurs.
On a souvent souligné cet avantage nouveau et important du Panopticon numérique : personne, malfaiteur ou policier, ne peut plus jamais être sûr qu’il n’y a pas quelqu’un qui le filme à son insu avec un téléphone cellulaire, et qui pourrait diffuser les images mondialement. On peut même espérer que cela créera de plus en plus de retenue. Nous prenons conscience que les Small Brothers veillent toujours potentiellement partout et en tout temps, et sont peut-être aussi importants que Big Brother. La société va de plus en plus s’autosurveiller.
Il est étrange de voir à quel point le Panopticon numérique se généralise, tel un nouveau phénomène de société, et à quel point nous vivons désormais dans la société du spectacle, une métaphore critique lancée par Guy Debord et les Situationnistes en 1968, qu’il faut prendre maintenant à la lettre - la lettre étant devenue l’image.
Hervé Fischer

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* Voir le livre d’André H. Caron et Letizia Caronia : Culture mobile, PUM, 2005.