2014-11-25
Le numérique est un psychotrope
2010-02-20
L'Anthropocène numérique
L'Anthropocène est cette période de l'évolution terrestre caractérisée par la signature humaine. Le terme a été proposé par Andrew Revkin en 1992, puis repris et institué par Paul Crutzen et Eugene Stroemer en 2000. Il signifie que depuis le XIXe siècle, les humains marquent davantage la transformation de notre planète que la nature elle-même, notamment que la géologie. L'Anthropocène succède à l'Holocène, la quatrième et dernière époque du Néogène, l'un des nombreux Interglaciaires du Quaternaire. L'Holocène correspond à l'avènement du Mésolithique, du Néolithique et des cultures ultérieures. C'est le début de l'expansion rapide de l'espèce humaine.
L'Anthropocène n'est manifestement pas une période très nouvelle du point de vue géologique et climatique - ce qui est certain, mais pas nouveau, car notre planète a déjà connu des bouleversements climatiques majeurs. C'est désormais le choc du numérique qui signe le plus en plus profondément notre empreinte humaine sur le globe terrestre.
Le passage de l'énergie à l'information
Et il s'agit désormais moins de géologie ou de réchauffement climatique, ou de hausse du niveau de la mer, que d'une signature cérébrale, technoscientifique. Le numérique acquiet à un rythme exponentiel un pouvoir instrumental d'interprétation et de transformation de la Terre, qui est totalement inédit. Nous sommes passé de la chasse et de la cueillete à l'agro-industriel, de l'exploitation des ressources naturelles à la modélisation numérique, du naturel à l'artificiel, de l'adaptation à la divergence. L'empreinte n'est plus physique, mais mentale. Nous nous rendons réellement, selon l'expression si connue de Descartes, "maîtres et possesseurs" de la nature. C'est là véritablement une révolution copernicienne, la plus importante de notre évolution récente.
CyberProméthée '**)n'est plus seulement notre demi-dieu grec qui a volé le feu à Zeus pour le donner aux hommes et rivaliser avec les dieux. Sa victoire actuelle - et tous les dangers que nopus encourons avec elle - est celle du numérique; non plus celle de l'énergie - qui demeure primitive et incapable de discrimination - mais de la puissance du savoir. Voilà un changement radical de posture. Nous ne nous contentons plus de maîtriser la puissance de l'éclair. Nous repensons Zeus. Nous repensons notre cosmogonie, nous la transformons non plus à l'image de Dieu, mais à notre image. C'est en ce sens que j'ai écrit: Nous serons des dieux (***). L'anthropocène ne légitime vraiment l'audace de son nom que depuis qu'il est devenu numérique.Voilà le constat nouveau qui n'avait pas encore été admis par les anthropologues.
Une éthique planétaire
Mais il faut penser pls loin. Le paradoxe, c'est que cette technologie que nous avons inventée et que nous développons tous les jours selon un rythme effreiné,n'est plus une technologie comme les précédentes. Elle est basée sur un code binaire trivial, et qui pourtant implique aussi une révolution encore plus cérébrale, une mutation éthique de l'être humain, afin que nous soyons capables d'assumer raisonnablement notre nouveau pouvoir exorbitant sans nous détruire nous-mêmes et avec nous la planète. Cette technologien nmérique exige une responsqbilité numérique, celle de l'hyperhumanisme. Pour que l'anthropocène numérique ne soit pas la dernière période de notre évolution terrestre, il va falloir que notre cerveau se transforme. La technologie nous oblige à instaurer une éthique à proprement parler planétaire.
Hervé Fischer
_____________________________________________
(*)Andrew REVKIN, Global Warming : Understanding the Forecast, American Museum of Natural History, Environmental Defense Fund, New York, Abbeville Press, 1992.
Paul CRUTZEN et Eugene F. STOERMER, “The ‘Anthropocene’“, Global Change. IGBP Newsletter, 2000.
(**) CyberProméthée, vlb, Montréal, 2002.
(***) Nous serons des dieux, vlb, 2006.
2008-05-05
Le système des hyperobjets
Nous appellerons donc hyperobjets, tous ces équipements qui peuvent désormais être reliés par les réseaux numériques câblés et sans fil à des serveurs centraux, véritables boîtes noires de contrôle de l’usage des objets et donc de leurs utilisateurs – nous-mêmes. Dans nos sociétés de consommation, ce nouveau système des hyperobjets – pour élargir le titre d’un livre bien connu de Jean Baudrillard* - touchera bientôt non seulement l’industrie des équipements, comme les voitures, mais aussi des contenus et des services. Déjà se généralisent les cartes dont on doit recharger le crédit, pour le métro, pour les péages d’autoroute, pour les téléphones cellulaires, mais aussi pour une connexion satellitaire de télévision. Et les contenus n’y échapperont pas non plus : les fichiers numériques des logiciels, des films, de la musique et de tout ce que l’on peut charger sur l’internet vont comporter quelques lignes de programmation supplémentaires, qui permettront d’y inclure une date de péremption ou d’en renouveler à distance la jouissance avec une carte de crédit. Le système de consommation auquel nous nous soumettons de plus en plus met ainsi en place ses structures numériques de contrôle commercial. La majorité de nos objets quotidiens – nos lits, nos tables – ont quelques chances de demeurer inertes (et encore, bien des objets-fiction sont imaginables!), mais un nombre croissant de nos objets d’usage courant vont devenir hyper : sous contrôle à distance. Nous allons devoir nous adapter à l’hybridité qui s’annonce, celle de la matière et du numérique.
Le Far Digital
Et je ne tomberai pas dans la maladie chronique de la paranoïa numérique. L’entrée dans l’âge du numérique est encore plus fascinante que la découverte du Nouveau monde ou que l’exploit du premier homme sur
Hervé Fischer
* Jean Baudrillard : Le système des objets, Gallimard, 1968.
2008-02-12
Les émotions numériques
Il est d’usage d’opposer les technologies et les sentiments, le froid et le chaud. Voilà une grande erreur ! J’ai déjà eu l’occasion de parler de romantisme numérique*. J’évoquais ainsi cette fébrilité quasi religieuse de quelques gourous qui font de l’internet une question de foi et de religion, dans la lignée de Teilhard de Chardin revisité par une spiritualité numérique. Et Derrick de Kerckhove, l’un de nos meilleurs philosophes canadiens des technologies numériques, directeur du Programme McLuhan de l’Université York de Toronto, a plusieurs fois souligné l’importance du psychotechnique.
De façon générale, notre poussée occidentale de rationalisme nous a incités depuis des siècles à éliminer les émotions et les sentiments de nos connaissances dites objectives. Ils sont interdits dans la recherche scientifique et dans la technologie. La science serait la raison sans cœur. Plusieurs théoriciens ont redécouvert, il est vrai, depuis quelques années, l’importance de l’intelligence émotionnelle, plus intuitive et compréhensive. Allons plus loin. Il est temps de reconnaître l’importance dans le monde contemporain de la technosentimentalité ou du psychonumérique.
La première des lois paradoxales que j’ai énoncées dans Le choc du numérique ** s’énonce ainsi : La régression de la psyché est inversement proportionnelle au progrès de la puissance technologique. Les émotions sont parties prenantes de nos rapports au monde, aux autres et à nous-mêmes. Elles déterminent constamment nos attitudes et nos actes, souvent à notre insu. Inversement, elles affectent nos rapports avec les technologies numériques, et en particulier avec les gadgets. Nous y satisfaisons nos désirs de puissance ou d’évasion, nos désirs ludiques ou communicationnels, nos désirs amoureux ou de destruction. Eros et Thanatos s’exacerbent dans le numérique. C’est ce que concrétisent les logiciels de clavardage, les sites de socialisation, les jeux vidéo, notamment de rôles et de violence, les sites adultes. Bien des histoires d’amour, éphémères ou durables, et bien des adultères virtuels sont nés de ces rencontres sur l’internet. Catharsis de nos instincts, thérapie de nos inconscients, ces technologies sont le terrain de jeu de nos psychés, parfois les plus débridées. Et de plus en plus de psychanalystes étudient les vertus du numérique pour mener des thérapies à distance.
Voilà longtemps que les médias de masse nous ont habitués à identifier des objets technologiques à des émotions. Il suffit de penser à la publicité qui évoque la puissance virile en identifiant des voitures à des femmes. C’est de ces émotions bien connues, mais qui sont démultipliées par la magie des technologies numériques, des consoles de jeux, des sites de rencontres, des multiples navigations de l’internet, que vivent beaucoup d’industries culturelles actuelles. Le numérique catalyse nos émois. On peut parler d’émotions numériques comme des émotions cinématographiques. Mais elles sont décuplées par l’interactivité, qui crée une implication personnelle dans ces univers de désirs et d’actions. Nous nous y projetons, nous y investissons nos imaginaires les plus personnels et les plus émotifs. Ce sont autant de stimuli de la psyché.
Nous nous y libérons des entraves du réel. Mais inversement, nous sommes pris dans l’entrelacs des hyperliens du numérique que nous tissons sur la toile, comme des attachements qui nous y retiennent jusqu’à la dépendance. Car ce sont les émotions qui créent les liens. Autrement dit la technologie numérique crée des charges émotionnelles humaines, telles des charges électriques. Et ignorant tout des algorithmes prosaïques qui les régissent nous leur prêtons des forces irrationnelles. Voilà la magie du numérique. Une magie ordinaire déjà, surtout pour les nouvelles générations, si familières avec tous ces écrans et ces consoles, mais qui tend à modifier d’autant plus nos comportements de base. Le numérique, malgré son apparence technologique utilitaire, se déploie paradoxalement dans le registre de la subjectivité, de l’affectivité, que renforce notre intimité avec l’écran cathodique. On observe d’ailleurs que bien des personnes confient au rectangle de lumière bleutée, dans le clavardage ou dans des courriels, bien des confidences ou des propos transgressifs qu’elles n’oseraient pas exprimer de vive voix à leurs interlocuteurs. Et nous tolérons dans notre boîte à lettres virtuelle avec le spam d’internet bien des publicités et des images qui feraient scandale dans notre boîte à lettre de maison.
Mais reprenons de la hauteur ! Oublions aussi les sites de transactions bancaires et autres utilités, encore qu’ils aient aussi leur magie. Le virtuel bleuté nous ouvre un espace d’apparitions, de rêves, d’images esthétiques, de symboles qui font de nous des rêveurs éveillés devant nos écrans. Le virtuel est un monde émotionnel, tel un monde intérieur du social où nous pénétrons, en perte du principe de réalité, ou en réalité augmentée par nos sentiments et nos désirs. Et les réseaux numériques où nous côtoyons les attitudes subjectives des autres, démultiplient nos propres émotions. Et voilà que des gourous, tels Ray Kurzweil, prennent ces observations à la lettre, hypostasiant nos émotions numériques pour les prêter aux technologies elles-mêmes, qui deviennent anthropomorphiques. Et il écrit de gros ouvrages sur les machines intelligentes, puis sur les machines spirituelles, bientôt sur les machines sentimentales. Les Japonais aiment tant leurs petits chiens robots, les Tamagochis, les Furbies et autres peluches numériques !
* Le romantisme numérique, édition FIDES, Musée de la civilisation de Québec, 2003.
** Le choc du numérique, vlb, Montréal, 2001.
(images de Furbies)
