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2014-11-25

Le numérique est un psychotrope


Ce qui ressort des dépendances à l’endroit de l’Internet‚ ce n’est pas tant la perversité des technologies elles-mêmes que l’évasion du monde réel qu’elles permettent. L’Internet peut alors être considéré comme une drogue au même titre qu’une autre‚ comme un psychotrope d’évasion face à une réalité qui frustre et fait souffrir. La cause du mal doit alors être cherchée moins dans le type de drogue utilisé que dans la vie du patient lui-même. C’est l’origine du mal inconscient qu’il faut soigner‚ non l’abus du psychotrope. C’est notamment le point de vue de l’un des plus grands spécialistes des toxicomanies‚ le Dr William Lowenstein‚ ou de Jean-Pierre Garneau‚ qui a ouvert le site <www.redpsy.com>, à Montréal.
Sans doute‚ mais la nature de la drogue est aussi intéressante en soi dans le cas de l’internet‚ car il ne s’agit pas d’une drogue chimique‚ mais d’une technologie de communication rationnelle: une psychotechnologie. Le monde virtuel auquel elle donne accès apparaît à première vue comme beaucoup plus normal et réel que le monde des trips hallucinogènes.

Vingt-sixième loi paradoxale du numérique:

Malgré sa nature technologique‚ l’internet agit comme un psychotrope et active l’inconscient.

(extrait du Choc du numérique, vlb éditions, Montréal, 2001)

2010-02-20

L'Anthropocène numérique


L'Anthropocène est cette période de l'évolution terrestre caractérisée par la signature humaine. Le terme a été proposé par Andrew Revkin en 1992, puis repris et institué par Paul Crutzen et Eugene Stroemer en 2000. Il signifie que depuis le XIXe siècle, les humains marquent davantage la transformation de notre planète que la nature elle-même, notamment que la géologie. L'Anthropocène succède à l'Holocène, la quatrième et dernière époque du Néogène, l'un des nombreux Interglaciaires du Quaternaire. L'Holocène correspond à l'avènement du Mésolithique, du Néolithique et des cultures ultérieures. C'est le début de l'expansion rapide de l'espèce humaine.
L'Anthropocène n'est manifestement pas une période très nouvelle du point de vue géologique et climatique - ce qui est certain, mais pas nouveau, car notre planète a déjà connu des bouleversements climatiques majeurs. C'est désormais le choc du numérique qui signe le plus en plus profondément notre empreinte humaine sur le globe terrestre.

Le passage de l'énergie à l'information

Et il s'agit désormais moins de géologie ou de réchauffement climatique, ou de hausse du niveau de la mer, que d'une signature cérébrale, technoscientifique. Le numérique acquiet à un rythme exponentiel un pouvoir instrumental d'interprétation et de transformation de la Terre, qui est totalement inédit. Nous sommes passé de la chasse et de la cueillete à l'agro-industriel, de l'exploitation des ressources naturelles à la modélisation numérique, du naturel à l'artificiel, de l'adaptation à la divergence. L'empreinte n'est plus physique, mais mentale. Nous nous rendons réellement, selon l'expression si connue de Descartes, "maîtres et possesseurs" de la nature. C'est là véritablement une révolution copernicienne, la plus importante de notre évolution récente.
CyberProméthée '**)n'est plus seulement notre demi-dieu grec qui a volé le feu à Zeus pour le donner aux hommes et rivaliser avec les dieux. Sa victoire actuelle - et tous les dangers que nopus encourons avec elle - est celle du numérique; non plus celle de l'énergie - qui demeure primitive et incapable de discrimination - mais de la puissance du savoir. Voilà un changement radical de posture. Nous ne nous contentons plus de maîtriser la puissance de l'éclair. Nous repensons Zeus. Nous repensons notre cosmogonie, nous la transformons non plus à l'image de Dieu, mais à notre image. C'est en ce sens que j'ai écrit: Nous serons des dieux (***). L'anthropocène ne légitime vraiment l'audace de son nom que depuis qu'il est devenu numérique.Voilà le constat nouveau qui n'avait pas encore été admis par les anthropologues.

Une éthique planétaire

Mais il faut penser pls loin. Le paradoxe, c'est que cette technologie que nous avons inventée et que nous développons tous les jours selon un rythme effreiné,n'est plus une technologie comme les précédentes. Elle est basée sur un code binaire trivial, et qui pourtant implique aussi une révolution encore plus cérébrale, une mutation éthique de l'être humain, afin que nous soyons capables d'assumer raisonnablement notre nouveau pouvoir exorbitant sans nous détruire nous-mêmes et avec nous la planète. Cette technologien nmérique exige une responsqbilité numérique, celle de l'hyperhumanisme. Pour que l'anthropocène numérique ne soit pas la dernière période de notre évolution terrestre, il va falloir que notre cerveau se transforme. La technologie nous oblige à instaurer une éthique à proprement parler planétaire.
Hervé Fischer
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(*)Andrew REVKIN, Global Warming : Understanding the Forecast, American Museum of Natural History, Environmental Defense Fund, New York, Abbeville Press, 1992.
Paul CRUTZEN et Eugene F. STOERMER, “The ‘Anthropocene’“, Global Change. IGBP Newsletter, 2000.
(**) CyberProméthée, vlb, Montréal, 2002.
(***) Nous serons des dieux, vlb, 2006.

2008-05-05

Le système des hyperobjets


L’accélération du choc du numérique ne cesse de nous surprendre et d’exiger de nous une adaptation, que les uns jugent stressante, et les autres excitante. Mais ces humeurs demeurent bien anecdotiques face aux enjeux démocratiques et éthiques que soulèvent ces nouveaux défis. En voici un nouvel exemple.

De la veille passive…

Notre environnement réel et quotidien est de plus en plus tagé et indexé par des réseaux numériques qui relient ses objets point à point, et leurs attribuent des métadonnées non visibles è l’œil nu. Je ne me réfère pas ici seulement aux cookies, aux robots informatiques des moteurs de recherche, ou aux logiciels espions, qui truffent nos logiciels et les disques durs de nos ordinateurs. Je ne parle pas seulement des codes barres omniprésents sur nos objets manufacturés, voire sur nos dossiers bancaires ou médicaux. Je ne limite pas davantage mon propos aux puces d’identification par radiofréquence RFID qui sont insérées dans de nombreux objets de consommation, voire dans des bracelets ou sous l’épiderme d’animaux ou d’êtres humains. Je n’évoque pas seulement nos cartes de crédit, nos cartes à puces, et nos téléphones cellulaires qui permettent de suivre et d’enregistrer pas à pas tous nos gestes, nos déplacements, voire nos messages. Je ne mentionne pas seulement nos GPS qui suivent constamment les déplacements de nos véhicules ou de nous-mêmes, ni les satellites qui enregistrent des images de nos habitats et repèrent tout changement visible de notre colonisation de la planète. On pourrait qualifier cette première phase de numérisation de notre milieu de vie de veille passive. Préparons-nous à la suite.

… au contrôle actif

Car nous entrons manifestement dans une deuxième phase plus active de cette invasion numérique de notre espace privé aussi bien que public, pour le meilleur et pour le pire, comme à chaque avancée de CyberProméthée. Je ne parle pas seulement des systèmes Bluetooth de réseaux sans fil qui relient des objets entre eux à partir d’ordinateurs qui contrôlent donc la domotique d’une maison, aussi bien que nos imprimantes et nos webcams. La crise financière qui sévit actuellement aux États-unis, notamment à la suite des abus de crédit hypothécaire, dite des subprimes, a favorisé la commercialisation de mouchards électroniques d’usage courant. Certes, les maisons dont les propriétaires ne sont plus capables de rembourser les hypothèques ne bougent pas de leurs fondations et sont donc facilement récupérables par les prêteurs. Mais le mal s’est étendu aux automobiles. Pour contraindre les clients à payer leurs mensualités, et pour récupérer éventuellement les voitures dont les baux ne sont plus honorés, les compagnies de financement installent désormais sur les voitures des mouchards qui clignotent lorsque la date mensuelle du payement approche. Et si le client ne satisfait pas à ses obligations, les services financiers peuvent envoyer à distance un signal informatique qui provoquera tout simplement l’arrêt du véhicule. Dès qu’il a payé, le client reçoit un code qu’il peut entrer sur le clavier du mouchard, et qui lui permet de redémarrer. Si non, la localisation du véhicule par GPS permettra à la société de récupérer l’auto. Bien sûr, pour ne pas créer de danger, le dispositif fonctionne selon plusieurs avertissements préalables pendant 48 heures avant l’immobilisation du véhicule. C’est un marché en pleine expansion pour des sociétés comme Payteck de l’Ohio, ou Sekurus en Californie, qui a équipé quelques 250 0000 autos. Ces sociétés, en pleine expansion, exportent désormais leurs systèmes en Chine, en Europe et au Moyen-Orient. Car l’efficacité de ces petits dispositifs incontournables peut s’appliquer non seulement aux automobiles, mais aussi aux photocopieuses, et demain à nos équipements de cuisine – réfrigérateur, machine à laver, etc. -, à nos téléviseurs, à nos systèmes de son, de chauffage ou de climatisation, bref à tout ce qui s’achète fréquemment à crédit et qui fonctionne à l’électricité.

Nous appellerons donc hyperobjets, tous ces équipements qui peuvent désormais être reliés par les réseaux numériques câblés et sans fil à des serveurs centraux, véritables boîtes noires de contrôle de l’usage des objets et donc de leurs utilisateurs – nous-mêmes. Dans nos sociétés de consommation, ce nouveau système des hyperobjets – pour élargir le titre d’un livre bien connu de Jean Baudrillard* - touchera bientôt non seulement l’industrie des équipements, comme les voitures, mais aussi des contenus et des services. Déjà se généralisent les cartes dont on doit recharger le crédit, pour le métro, pour les péages d’autoroute, pour les téléphones cellulaires, mais aussi pour une connexion satellitaire de télévision. Et les contenus n’y échapperont pas non plus : les fichiers numériques des logiciels, des films, de la musique et de tout ce que l’on peut charger sur l’internet vont comporter quelques lignes de programmation supplémentaires, qui permettront d’y inclure une date de péremption ou d’en renouveler à distance la jouissance avec une carte de crédit. Le système de consommation auquel nous nous soumettons de plus en plus met ainsi en place ses structures numériques de contrôle commercial. La majorité de nos objets quotidiens – nos lits, nos tables – ont quelques chances de demeurer inertes (et encore, bien des objets-fiction sont imaginables!), mais un nombre croissant de nos objets d’usage courant vont devenir hyper : sous contrôle à distance. Nous allons devoir nous adapter à l’hybridité qui s’annonce, celle de la matière et du numérique.

Le Far Digital

Bien entendu, ces changements nous confrontent aussi au défi, qui semble chaque fois plus volatile, difficile à saisir et à relever, de l’encadrement législatif qui s’impose face à tous les abus que permet le développement de cette nouvelle frontière électronique. À quel rythme et jusqu’à quel point allons-nous être capable de réguler ce no man’s land numérique qui émerge chaque jour davantage autour de nous? Les Groupes de consommateurs veillent aussi, mais ils ont inévitablement la gâchette moins rapide que les développeurs de technologies! Il nous faudrait un Lucky Luke du Far Digital.
Et je ne tomberai pas dans la maladie chronique de la paranoïa numérique. L’entrée dans l’âge du numérique est encore plus fascinante que la découverte du Nouveau monde ou que l’exploit du premier homme sur la Lune (qui en est d’ailleurs l’une des manifestations les plus marquantes). Et nous nous adapterons certainement. On tend curieusement à oublier, lorsqu’on s’inquiète, que ce n’est pas un sorcier ou un démon, mais nous-mêmes qui avons inventé l’informatique, et qui en détenons les codes sources et les algorithmes.
Hervé Fischer

* Jean Baudrillard : Le système des objets, Gallimard, 1968.

2008-02-12

Les émotions numériques



Il est d’usage d’opposer les technologies et les sentiments, le froid et le chaud. Voilà une grande erreur ! J’ai déjà eu l’occasion de parler de romantisme numérique*. J’évoquais ainsi cette fébrilité quasi religieuse de quelques gourous qui font de l’internet une question de foi et de religion, dans la lignée de Teilhard de Chardin revisité par une spiritualité numérique. Et Derrick de Kerckhove, l’un de nos meilleurs philosophes canadiens des technologies numériques, directeur du Programme McLuhan de l’Université York de Toronto, a plusieurs fois souligné l’importance du psychotechnique.

De façon générale, notre poussée occidentale de rationalisme nous a incités depuis des siècles à éliminer les émotions et les sentiments de nos connaissances dites objectives. Ils sont interdits dans la recherche scientifique et dans la technologie. La science serait la raison sans cœur. Plusieurs théoriciens ont redécouvert, il est vrai, depuis quelques années, l’importance de l’intelligence émotionnelle, plus intuitive et compréhensive. Allons plus loin. Il est temps de reconnaître l’importance dans le monde contemporain de la technosentimentalité ou du psychonumérique.

La première des lois paradoxales que j’ai énoncées dans Le choc du numérique ** s’énonce ainsi : La régression de la psyché est inversement proportionnelle au progrès de la puissance technologique. Les émotions sont parties prenantes de nos rapports au monde, aux autres et à nous-mêmes. Elles déterminent constamment nos attitudes et nos actes, souvent à notre insu. Inversement, elles affectent nos rapports avec les technologies numériques, et en particulier avec les gadgets. Nous y satisfaisons nos désirs de puissance ou d’évasion, nos désirs ludiques ou communicationnels, nos désirs amoureux ou de destruction. Eros et Thanatos s’exacerbent dans le numérique. C’est ce que concrétisent les logiciels de clavardage, les sites de socialisation, les jeux vidéo, notamment de rôles et de violence, les sites adultes. Bien des histoires d’amour, éphémères ou durables, et bien des adultères virtuels sont nés de ces rencontres sur l’internet. Catharsis de nos instincts, thérapie de nos inconscients, ces technologies sont le terrain de jeu de nos psychés, parfois les plus débridées. Et de plus en plus de psychanalystes étudient les vertus du numérique pour mener des thérapies à distance.

Voilà longtemps que les médias de masse nous ont habitués à identifier des objets technologiques à des émotions. Il suffit de penser à la publicité qui évoque la puissance virile en identifiant des voitures à des femmes. C’est de ces émotions bien connues, mais qui sont démultipliées par la magie des technologies numériques, des consoles de jeux, des sites de rencontres, des multiples navigations de l’internet, que vivent beaucoup d’industries culturelles actuelles. Le numérique catalyse nos émois. On peut parler d’émotions numériques comme des émotions cinématographiques. Mais elles sont décuplées par l’interactivité, qui crée une implication personnelle dans ces univers de désirs et d’actions. Nous nous y projetons, nous y investissons nos imaginaires les plus personnels et les plus émotifs. Ce sont autant de stimuli de la psyché.

Nous nous y libérons des entraves du réel. Mais inversement, nous sommes pris dans l’entrelacs des hyperliens du numérique que nous tissons sur la toile, comme des attachements qui nous y retiennent jusqu’à la dépendance. Car ce sont les émotions qui créent les liens. Autrement dit la technologie numérique crée des charges émotionnelles humaines, telles des charges électriques. Et ignorant tout des algorithmes prosaïques qui les régissent nous leur prêtons des forces irrationnelles. Voilà la magie du numérique. Une magie ordinaire déjà, surtout pour les nouvelles générations, si familières avec tous ces écrans et ces consoles, mais qui tend à modifier d’autant plus nos comportements de base. Le numérique, malgré son apparence technologique utilitaire, se déploie paradoxalement dans le registre de la subjectivité, de l’affectivité, que renforce notre intimité avec l’écran cathodique. On observe d’ailleurs que bien des personnes confient au rectangle de lumière bleutée, dans le clavardage ou dans des courriels, bien des confidences ou des propos transgressifs qu’elles n’oseraient pas exprimer de vive voix à leurs interlocuteurs. Et nous tolérons dans notre boîte à lettres virtuelle avec le spam d’internet bien des publicités et des images qui feraient scandale dans notre boîte à lettre de maison.

Mais reprenons de la hauteur ! Oublions aussi les sites de transactions bancaires et autres utilités, encore qu’ils aient aussi leur magie. Le virtuel bleuté nous ouvre un espace d’apparitions, de rêves, d’images esthétiques, de symboles qui font de nous des rêveurs éveillés devant nos écrans. Le virtuel est un monde émotionnel, tel un monde intérieur du social où nous pénétrons, en perte du principe de réalité, ou en réalité augmentée par nos sentiments et nos désirs. Et les réseaux numériques où nous côtoyons les attitudes subjectives des autres, démultiplient nos propres émotions. Et voilà que des gourous, tels Ray Kurzweil, prennent ces observations à la lettre, hypostasiant nos émotions numériques pour les prêter aux technologies elles-mêmes, qui deviennent anthropomorphiques. Et il écrit de gros ouvrages sur les machines intelligentes, puis sur les machines spirituelles, bientôt sur les machines sentimentales. Les Japonais aiment tant leurs petits chiens robots, les Tamagochis, les Furbies et autres peluches numériques !

* Le romantisme numérique, édition FIDES, Musée de la civilisation de Québec, 2003.

** Le choc du numérique, vlb, Montréal, 2001.
(images de Furbies)