2010-01-20

Le virage hollywoodien


En 2010, Hollywood a manifestement pris conscience des difficultés grandissantes de son industrie face à la montée en puissance des technologies numériques. Les majors savent qu’ils ne seront pas capables d’imposer le 4K qui leur aurait permis de se protéger du piratage comme les bobines 35 mmm avaient pu le leur permettre jusqu’à présent. Trop cher et inutile du point de vue de la qualité de projection, le 4K n’a aucune justification du point de vue cinématographique. Le coût, comme dispositif anti-piratage, est pire que les pertes de revenus qu’on veut combattre et les propriétaires de salles ne sont évidemment pas prêts à assumer un tel investissement.
Les majors constatent aussi la difficulté de dominer un empire mondial avec un lancement simultané de milliers de bobines qui leur coûtent une fortune avant même que le film ait été testé sur le marché américain. Certes, la logique les a contraints à cette nouvelle politique pour limiter les pertes dues à la prolifération des copies DVD illégales ; mais là encore, le remède est pire que le mal. Jack Valenti les avait avertis. Ils rencontrent de plus en plus de difficulté à tirer profit d’une industrie qui produit trop de navets, dont le lancement mondial est exorbitant.

panem et circum

Quelle solution ? Puisque le numérique est devenu incontournable, autant en tirer avantage, pense Hollywood, en produisant désormais des films IMAX et en trois dimensions, qui coûteront certes très chers, mais qui ne seront plus piratables et qui rapporteront encore plus. L’expérience de James Cameroun avec le film Avatar sorti en salles fin 2009 est concluante.
Bien sûr, le film a coûté près de 500 millions de dollars : un record. Mais il a aussitôt rapporté plus d’un milliard en dix-sept jours ! Un autre record. Et en six semaines il dépassait le dernier record, de 1,8 milliards obtenu lui aussi par James Cameroun, pour Titanic, mais seulement au bout de quarante et une semaines. Si l’on y ajoute une espérance de vie encore à venir, le jeux électronique qui lui est lié, et les produits dérivés, Avatar peut espérer dépasser aisément les deux milliards de dollars. Lorsqu’on atteint ces chiffres, il n’est plus nécessaire de multiplier les productions chaque année. Certes les billets d’entrée pour Avatar (qui incluent des lunettes 3D pour un supplément de trois ou quatre dollars) est élevé. Titanic a attiré quatre-vingt dix millions de spectateurs, alors qu’Avatar n’en a eu que quarante millions pour le même montant de revenus. Mais qu’importe : ce sont les revenus qui comptent, plus que le nombre de spectateurs. On peut même espérer faire un profit supplémentaire sur la vente des lunettes, dont le coût, pour une telle production de masse, est devenu marginal. Et nous aurons bientôt aussi des téléviseurs 3D.
Bien sûr, du point de vue cinématographique, Avatar est un gros navet. Ni le thème, ni le story-board, ni les caractères, ni le jeu des acteurs ne rencontrent les standards minimums d’une œuvre cinématographique de qualité. Au moins la catastrophe réelle du Titanic avait-elle pu créer un minimum de complexité dans l’histoire du film, dans la richesse psychologique des personnages. Dans le cas d’Avatar, une histoire de science-fiction entièrement inventée, James Cameroun laisse voir immédiatement son simplisme navrant. Il a inventé une fable insipide située sur une planète gazeuse bleutée, Pandora, lune de Polyphème, à 4,22 années lumières de la Terre, où de méchants militaires américains détruisent le paradis terrestre de bons sauvages, les Na’vis, pour exploiter un minerai, l’unobtanium, qui permettrait de résoudre la crise énergétique sur la Terre. Certes, la fable est écologique, mais binaire, et les militaires sont stupides et brutaux. L’un d’entre eux trahit le drapeau américain pour essayer de sauver cet environnement féérique et sa population innocente, ce qui a eu pour effet sympathique de déchaîner la droite républicaine américaine contre le film. Mais l’histoire d’amour est aussi mièvre que la fable. Du point de vue scientifique, ce film de science-fiction va à l’encontre de principes les plus élémentaires de la science, sans le moindre souci d’explication de ce minerai fabuleux, des lois contraires à la gravitation et au magnétisme, de la cryogénisation, ou de la création d’avatars humains. On se fait seulement expliquer que la nature de Pandora a plus de connexions neuronales que le cerveau humain, qui ce la rend intelligente.
Rien ne sauve ce film de près de trois heures sauf – et il faut le dire aussi – la beauté des paysages en images de synthèse, la luxuriance merveilleuse de la faune et de la flore, et l’invention d’une langue, celle des Na’vis, concoctée avec de vrais linguistes.
Et ce film mérite aussi d’être vu pour la performance exceptionnelle des animations en images 3D, grâce à une technologie 3D « fusion nouvelle ». Il a fallu plus de un Petaoctet de stockage (1048 576 Gigaoctets), soit deux disques durs de deux Tetraoctets, pour produire ce film dans les studios de Miramar en Nouvelle Zélande, qui dispose aussi d’un serveur Blade ultraperformant avec 40 000 processeurs et 104 To de mémoire vive (RAM). On notera d’ailleurs que les professionnels québécois sont nombreux sur le générique, ceux d’Ubisoft la multinationale du jeu électronique et de sa filiale Hybride fondée par Pierre Raymond et réputée pour sa maîtrise des effets spéciaux. Nous sommes à Wellington, le nouveau « Wellywood » développé par le Néo-zélandais Peter Jackson, à qui l’on doit déjà la réalisation d’un remake de King Kong, du Seigneur des anneaux, de Lovely Bones. Il prépare une superproduction, les Aventures de Tintin. Il intéresse non seulement James Cameroun ou Steven Speilberg, mais aussi Robert Zemeckis (Retour vers le futur, Forest Gump, Le Drôle de Noël de Scrooge). George Lucas, George Miller, David Fincher, etc. Bref, on a le sentiment qu’Hollywood se déplace vers Wellywood pour y produire à meilleur coût des productions en très hautes technologies numériques.
Le projet ne serait pas seulement d’y tourner de nouvelles productions, mais aussi de reprendre les blockbusters de la production hollywoodienne en 3D. Finie, la hantise du piratage, fini aussi le coûteux star system, puisqu’on recourra de plus en plus à des personnages en images de synthèse et au motion capture, qui permet de les animer avec les mouvements fluides d’acteurs réels, mais dont les contrats sont beaucoup plus modestes.
Ainsi voit-on l’industrie hollywoodienne prendre un virage majeur et s’orienter de plus en plus vers le divertissement spectaculaire en 3D, dans un style bande dessinée augmentée, nouvelle déclinaison panum et circus – du pain et des jeux de l’empire romain. On constate qu’aux États-Unis, 80% des spectateurs ont payé le supplément pour voir Avatar en 3D, tandis qu’en France, ce sont seulement 60% qui ont jugé la dépense utile. On peut supposer que le public français, plus cinéphile, espérait encore voir un film de la qualité de Titanic – et il a été évidemment très déçu-, tandis qu’aux États-Unis, le public recherchait plus le divertissement spectaculaire pour lui-même.
Aussi performant technologiquement qu’il puisse être, tout film devrait tendre au grand art cinématographique. Ce n’est plus le cas avec cette nouvelle industrie du divertissement. Aussi voit-on le succès d’Avatar s’éteindre rapidement comme un feu de paille, cédant dès la huitième semaine la première place au box-office à Dear John, un mélo, et à From Paris With Love avec Travolta. Même en 3D, un navet demeure un navet, mais qu’importe s’il a rapporté deux milliards, car telle est la logique de Hollywood qui domine toute autre préoccupation. Lorsque l’attention du réalisateur est détournée presqu’exclusivement vers la technologie, l’art n’est pas bien servi. Peu importe. La recette est pour Hollywood du pain bénit.
On peut prévoir qu’Hollywood laissera progressivement aller la production de films classiques, films d’auteurs, films indépendants, dont les revenus sont de plus en plus aléatoires lorsque la logique de l’empire exige de les lancer simultanément sur toute la planète pour se protéger – brièvement seulement – du piratage, et se consacrera désormais de plus en plus au divertissement spectaculaire 3D.
Sans doute ne pouvait-on pas prévoir en 2004, lorsque j’ai publié ce livre pour la première fois, que cette technologie deviendrait aussi rapidement généralisable. Mais cette évolution – intelligente du point de vue commercial -, qui correspond finalement au core business de l’industrie hollywoodienne, est tout à fait respectable. Elle permettra à Hollywood de continuer à faire des profits, en faisant autre chose que ce que nous appelons du cinéma. Même si les majors continuent à produire quelques films classiques – pourquoi pas : ils ont déjà produit beaucoup de chefs d’œuvres de grands réalisateurs -, ils laisseront de plus en plus le terrain libre pour les producteurs et les distributeurs indépendants, ceux qui nous ont habitués à un cinéma de qualité. L’art cinématographique ne se heurtera plus au monopole funeste de multiplex américains. Il pourra revivre pour notre plaisir et aborder des thèmes importants pour nos sociétés. Rien n’empêchera que ceux qui le veulent puissent aussi aller sucer des bonbons 3D dans les arènes hollywoodiennes. Ce que nous revendiquons seulement, c’est que Hollywood cesse de tuer l’art cinématographique. S’il se consacre à autre chose, nous n’avons plus de raison de le dénoncer.
Dans des pays comme la Chine, où l’on est friand, comme partout ailleurs, de spectacles distrayants à grand renfort d’effets spéciaux, ce virage de l’industrie hollywoodienne peut être bien reçu aussi. Il demeure que la voie est désormais libre pour développer une cinématographie indépendante, chinoise en Chine, brésilienne au Brésil, italienne en Italie dans de nouveaux réseaux de distribution numérique du cinéma, celui qui compte artistiquement, en échappant à l’impérialisme et à l’obstruction hollywoodien, qui vont progressivement céder le terrain. Et que nous importera alors que Hollywood s’enrichisse ou fasse faillite ! Il aura perdu son pouvoir de nuisance.
D'ailleurs, les effets racoleurs du 3D assureront-ils à coup sûr l'avenir de Hollywood? L'avenir le dira, mais je n'en suis pas tout à fait convaincu. Les sièges dynamiques de quelques salles de cinéma, qui permettent d'épouser les mouvements d'un vol de dynosaures ailés ont du succès. Certes, comme plusieurs gadgets nouveaux. Ajoutons les odeurs, comme dans Polyester, le film de John Waters en Odorama, qui date déjà de 1981 et n'a guère eu de suite. Puis le vent, la pluie ou la marée montante dans les salles. La course au gadget est commencée. Elle tuera certainement le cinéma, mais peut-être seulement celui de Hollywood. Elle libérera l'autre, celui de ses grands créateurs qui en ont fait un art majeur.
Hervé Fischer(*)

(*)Voir Hervé Fischer, Le déclin de l'empire hollywoodien, éditions vlb, Montréal, 2004.

2009-12-17

Papa Noël, le dieu des réseaux numériques

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Cet étrange personnage mythique, qui évoque une sorte de joyeux Bonhomme Hiver, généreux porteur de cadeaux, au moment où le climat se fait rude, a gagné la terre entière, même les pays chauds. Il est drôle à voir en Afrique, avec sa tuque, ses gants et son épais manteau rouge. Le commerce l’a attrapé par la barbe. Décliné du Santa Klaus, le Saint Nicolas de la froide Germanie, qui l’a exporté avec les immigrants à New York au XVIIe siècle, il n’a plus rien à voir avec le christianisme, même si en Occident nous l’avons lié à la naissance du petit Jésus. Il n’est pas cité dans la Bible! Il habite au 1, chemin des nuages, Pôle Nord, HOH OHO, mais il se rencontre plutôt dans les grands magasins. Aujourd’hui, en Chine, il est partout où il y a un commerce, une boutique, un restaurant, une station d’essence.

Le dieu du commerce électronique
Parlerons-nous à la veille des fêtes de fin d’année de e-Papa Noël? En fait, le Père Noël est un personnage mythique quasi numérique avant la lettre. En apesanteur sociologique planétaire, il jouit de la même ubiquité et immédiateté que l’internet. Il surfe avec ses rennes et son traineau sur les réseaux étoilés et entre dans chaque maison. Sans fil! Par le cadre de la cheminée, symbole du foyer, qu'ont remplacé depuis la télévision puis l'écran d'ordinateur. Il livre le bonheur à domicile, qu'il puise dans l'abondance virtuelle. Il semble venir du cybermonde et nous connaître tous par notre prénom, comme dans médias sociaux Facebook ou Twitter. Il est notre ami. Et comme il apporte les cadeaux par magie, il pourrait bien devenir le dieu du commerce électronique. e-Bay et Amazon relayés par Google pourraient en faire le symbole du bonheur numérique. La prochaine génération l'appellera-t-elle le Père Google? En tout cas, il orne déjà chaque année en décembre la page d’accueil de notre célèbre moteur de recherche.
Le bon vieux temps de la poste se terminera bientôt ; les enfants d'aujourd'hui écrivent au Père Noël par courriel. On dénombre des dizaines de sites où ils peuvent rejoindre le Père Noël ppar ordinateur pour lui demander leurs cadeaux. Et comme tous ces enfants donnent des indications précises pour s'assurer de bien recevoir leurs cadeux, le commerce a su y mêler des images bordées d'étoiles à des catalogues de jouets que les heureux parents y retrouveront facilement pour honorer comme il se doit la réputation du Père Noël avec leur carte de crédit. Dans la vie réelle, ces sites ne sont donc pas toujours aussi innocents qu'ils paraissent, même si plusieurs d'entre eux prennent explicitement des précautions pour protéger la vie privée des enfants et de leurs familles.

Le Père Google
On dit que seuls les enfants croient au Père Noël. Certes, mais les adultes croient, eux, au Père Google et à la magie de l'internet! C'est Noël toute l'année pour beaucoup d'internautes!
Vive Cyber Papa Noël, le dieu des réseaux numériques! Il existe. Et la preuve, la voici, dans un courriel de parents désabusés : "Cher Père Noël, viens reprendre les cadeaux que tu as apportés aux enfants. Ils ne les méritent plus, tant ils sont devenus insupportables!" Un sérieux avertissement à ces bambins désobéissants! On n'arrête pas le progrès.
Hervé Fischer
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*http://www.emailsanta.com/noel.htm
Parmi d'autres, citons:
www.perenoel.com/village/lettre/ - France
http://www.freetopia.fr/.../noel/internet-pere-noel.php
http://www.coupdepouce.com/...pere-noel/.../18027

2009-12-16

Pathologie cellulaire


Que ce soit à Beijing, à Rome, à Buenos Aires ou à New York, on observe que l'espèce humaine est en mutation. On dénote même deux variantes principales, celle des individus qui parlent fort tout seul, tout en vaquant à leurs activités usuelles, et celle de ceux qui ont systématiquement une main collée sur l'oreille opposée, tout en monologuant eux-aussi avec eux-mêmes. Les uns comme les autres ont l'air soucieux, les épaules crispées, les vertèbres un peu tordues. Ils font de la peine à voir et semblent prendre des risques en marchant vite sans prêter attention aux obstacles. Plusieurs ont été renversés par des voitures, comme s'ils n'avaient pas conscience de traverser des rues. Est-ce un nouveau virus? En tout cas une pandémie mondiale qui a gagné toutes les populations urbaines. Même réunis en petites groupes, ou assis dans un restaurant, ces individus semblent ignorer leurs proches. Sont-ils autistes? Les yeux agités, ils font des gestes incohérents, notamment des bras. Cela s'appelle la "pathologie cellulaire", du nom du masque miniature portable, dit parfois cellulaire, dont ils semblent se munir pour se protéger du mal, et qu'ils sont manifestement contraints de porter régulièrement à leurs oreilles. Est-ce une infection des oreilles ou du cerveau? Ou de la gorge? Parfois ils se collent le masque sur la bouche.
L'ethnologue, que je suis devenu malgré moi, tant la chose est intrigante, a observé aussi beaucoup d'individus prostrés près d'un arrêt d'autobus, le regard fixé sur l'écran lumineux de leur masque, qu'ils tiennent constamment dans leur main, comme s'ils en attendaient un signal pour se protéger. Manifestement aucun signal ne vient. On en voit alors qui appuient hystériquement sur les touches minuscules du clavier dont l'objet est muni, ou qui passent le plat du doigt sur l'écran, et le caressent dans un sens ou dans l'autre, à la recherche d'on ne sait quelle indication.
Hommes, femmes, adolescents, tous sont atteints du mal. Et la pandémie augmente sans cesse, sans qu'on ait été capable d'identifier le virus, ni de développer une vaccination ou un remède, malgré la multiplication des kiosques et petites boutiques qui affichent les enseignes de la maladie et des masques qu'offrent différentes marques, dans tous les lieux publics. Plusieurs, sans doute plus atteints, portent d'ailleurs à demeure une prothèse sur l'oreille, avec ou sans câble relié à leur veste.
Seules les populations rurales semblent moins atteintes. Il faudrait donc rechercher la cause du mal, comme pour le cancer, dans la pollution de l'air ou l'intensité des champs magnétiques et des radiofréquences des zones urbaines. D'ailleurs le mal est intense dans les aéroports où ils sont nombreux à porter leur masque cellulaire sur leurs oreilles. Et dès l'atterrissage de leur avion, sans même attendre l'autorisation que le chef d'équipage est obligé de leur donner, on les voit tous sortir leur masque cellulaire de leur poche, à juste titre, certainement, car le mal les reprend dès que l'avion approche des bâtiments.
Quelques enquêtes sont occasionnellement publiées, qui font état d'hypothèses et de résultats contradictoires. Chose certaine, les individus sont atteints de plus en plus jeunes. Sans cet objet, ils ont pourtant tous l'air normal, ce qui incite à penser que le masque est un remède qui fait plus de mal que de bien. On l'interdit d'ailleurs en voiture, pour des raisons de sécurité publique.
Hervé Fischer

2009-11-20

Le Québec et le commerce électronique : un rendez-vous manqué ?


Le retard du Québec, un constat unanime

Il ne faut pas beaucoup d’efforts, même au néo-Québécois que je suis, pour se rendre compte à quel point la situation de la vente sur Internet au Québec est inquiétante. En effet il semble que tous les observateurs, mis à part la classe politique, partagent le même constat : le Québec est en retard à tous les niveaux en matière de commerce électronique, ce qui représente une menace réelle pour son avenir économique. Alors qu’ils faisaient partie des pionniers des Technologies de l'Information et des Communications il y a encore une dizaine d’années, le Québec et le Canada sont aujourd’hui en queue de peloton pour le développement du commerce électronique, comme le rappelait Hervé Fischer en février dernier dans son billet « Le Canada et le Québec en perte de vitesse ». A tel point que le regroupement de blogueurs Yulbiz de Montréal publiait il y a un an une lettre ouverte au Premier ministre du Québec Jean Charest, l’exhortant à mettre en œuvre au plus vite un plan numérique d’envergure pour éviter au Québec « d’être laissé pour compte dans l’économie de demain ».

Les manifestations de ce retard

Tout d’abord la faible proportion de Québécois qui effectuent des achats sur Internet. Même si l’Indice du Commerce Electronique au Québec publié chaque mois depuis plus de deux ans fait état d’une progression régulière du nombre des cyberacheteurs, ils sont proportionnellement 2,5 fois moins nombreux qu’en France. Cela s’explique à la fois par le manque d’accès à Internet large bande dans certaines régions (20% des internautes québécois doivent toujours se contenter d’une connexion bas-débit), mais aussi par une relative défiance – totalement injustifiée – à l’égard des transactions sur le web. Pour preuve, moins d’un adulte québécois sur deux (45%) considèrent les transactions effectuées par carte de crédit sur Internet comme très ou assez sécuritaires, alors que les cas de fraude sont en réalité plus fréquents « hors ligne ». Il est grand temps de sensibiliser les citoyens à ces problématiques pour faire évoluer les mentalités.
Le retard du Québec se traduit également par le manque d’audace de ses entreprises en matière de commerce électronique, et c’est ce qui constitue selon moi le cœur de la menace pour l’avenir de la province. En effet très peu de compagnies ont vraiment franchi le pas de la vente en ligne, elles sont à peine 12% à proposer à leurs clients des transactions avec paiement sur leurs sites Internet (contre 7% il y a un an). Cela constitue une offre bien faible pour faire face à la demande grandissante des cyberacheteurs, ce qui permet aux concurrents étrangers de rafler la mise sur le marché québécois. 41% des achats en ligne sont effectués sur des sites non canadiens, un chiffre qui ne prend même pas en compte les versions canadiennes des sites américains – pourtant bien souvent gérés de l’autre côté de la frontière, comme l’est Amazon.ca. A ce sujet, je vous invite à lire ou relire cet article du Devoir paru en février 2009 et intitulé « Commerce électronique : le Québec en mauvaise posture ». Faute de prendre position sur le champ de bataille virtuel, les entreprises québécoises prennent le risque de perdre la guerre bien réelle qui les oppose à des concurrents de plus en plus internationaux ! Car je suis convaincu que l’engouement grandissant pour les achats sur Internet et la globalisation des échanges permettra à terme à n’importe quelle PME européenne ou asiatique de vendre ses produits directement aux consommateurs québécois, sans même avoir d’implantation locale. Imaginez alors l’impact sur le tissu économique et l’emploi au Québec !
Enfin, il convient de souligner le manque d’expertise des prestataires de services dans le domaine du commerce électronique au Québec. Mais comment les blâmer quand on sait le peu d’intérêt que portent leurs clients à cet enjeu, pourtant crucial ? Pour illustrer ce point, intéressons-nous aux firmes certifiées « Partenaire Magento Enterprise », du nom de la plateforme e-commerce Open Source la plus en vogue du moment : sur les 66 compagnies recensées, 18 sont américaines, 10 françaises (dont Baobaz) et… 1 seule canadienne ! Ce triste constat m’a été confirmé par la plupart des experts québécois que j’ai rencontrés jusqu’à présent, comme Jean-François Renaud d’Adviso qui fustigeait déjà cette situation en juillet 2008 dans son article « Le commerce électronique au Québec est-il payant ou pas ? ».

Quelles solutions pour le Québec ?

En premier lieu, je ne peux que me faire l’écho de ceux qui interpellent les responsables politiques (tant provinciaux que fédéraux d’ailleurs) et en appellent à une prise de conscience collective des enjeux des TIC en général et du commerce électronique en particulier. C’est grâce à une politique incitative volontaire que Montréal est, entre autres, devenue la capitale mondiale du jeu vidéo, créant ainsi des milliers d’emploi. C’est pourquoi les lobbies et autres associations liées au TIC doivent continuer à exercer une pression sur le gouvernement, pour qu’il prenne enfin des mesures concrètes à la hauteur des enjeux.
Toutefois, il me semble que ce sont les entreprises québécoises qui détiennent la clé du problème. Sans volonté de leur part de s’adapter aux nouvelles règles du commerce international, elles risquent de voir leurs parts de marché directement menacées. Les exemples de leurs concurrents américains ou français devraient pourtant leur ouvrir les yeux. Ainsi 3 à 4% de la vente de détail se fait en ligne aux Etats-Unis contre seulement 1 à 1,5% au Québec. En France, on comptait 48,650 sites marchands actifs en 2008, en progression de 32% par rapport à 2007, ce qui démontre bien que le commerce électronique y a depuis bien longtemps dépassé le cercle fermé des gros joueurs. La technologie n’est plus un obstacle tant les solutions sont nombreuses et adaptées aux différentes problématiques. A mon sens, Internet représente une formidable opportunité pour les compagnies québécoises, par nature bilingues et multiculturelles : en abolissant les frontières (ou presque), le web leur permet d’élargir de manière considérable leur modeste marché local. Combien de nouveaux clients potentiels les attendent dans le reste du Canada, aux Etats-Unis, en France ou encore en Grande-Bretagne ? Car ce n’est pas une utopie : si le commerce électronique implique une solide organisation logistique, il existe bel et bien des exemples d’entreprises qui font de l’argent sur d’autres continents avec leurs sites marchands opérés centralement. J’invite donc les compagnies québécoises à étudier de près ces cas d’affaires, en espérant qu’elles les trouveront inspirants !
Julien Galtier *

Sources :
Indice du commerce électronique produit par le CEFRIO et Phéromone (anciennement VDL2), en collaboration avec Léger Marketing
Fédération E-Commerce et Vente à Distance (FEVAD)

*Julien Galtier est directeur associé chez Baobaz, une agence web française spécialisée en commerce électronique et marketing interactif. Installé au Québec depuis septembre, il crée à Montréal le bureau nord-américain de Baobaz.
julien.galtier@baobaz.com

2009-10-29

Nuages numériques


Une nouvelle technologie est apparue dans le ciel bleu du cyberespace, celle du cloud computing, le nuage numérique. Voilà une intéressante métaphore, qui complète l’océan internet sur lequel nous surfons dans le paysage digital. Plus optimiste encore, Microsoft parle plutôt de l"azur" numérique. L’image désigne la possibilité de faire migrer (encore une autre métaphore significative d’un passage entre le réel et le virtuel, comme entre deux univers parallèles) les données et les logiciels des ordinateurs de bureau d’une compagnie sur le web, où elle seront constamment et immédiatement accessibles par un moteur de recherche. L’exemple de base le plus fréquent et facilement compréhensible est celui du courrier e-mail opérationnel et stocké en ligne avec toutes les archives personnelles, ce qu’on appelle le web mail. Tout usager de Google Mail en sait les avantages. Pas besoin de voyager avec un portable pour retrouver toujours l’ensemble de ses échanges de courriels disponibles en ligne à partir de n’importe quel ordinateur connecté à l’internet, par exemple dans un café électronique. Avec le nuage numérique l’homme d’affaires nomade – une espèce en voie de multiplication dans le monde actuel – a donc ainsi toujours accès à toutes les données de ses ordinateurs de bureau, où qu’il soit. Pourquoi parle-t-on d’un nuage? Manifestement parce que ce bureau virtuel flotte dans le ciel numérique, qu’il est flexible dans sa taille et sa forme, tout en offrant aussi l’usage en ligne de tous les logiciels requis pour accéder à ses dossiers, les créer ou les modifier, comme s’il travaillait sur son ordinateur de bureau. On retrouve même dans le nuage des logiciels constamment actualisés et plus nombreux que ceux dont on dispose au bureau. L’avantage supplémentaire est magique : le nuage semble se déplacer avec vous. La prochaine étape est évidemment de travailler avec son nuage, même lorsqu’on est au bureau. Les employés n’ont alors plus besoin de puissants ordinateurs : seulement de terminaux connectés à haute vitesse et large bande avec le gardien du nuage.
Mais alors, pourquoi ne pas aller plus loin, être encore plus branché et innovateur ! Car la scénographie nuagiste est molle et peu attractive. Pourquoi ne pas bâtir un bureau au design futuriste et interactif dans Second Life ? Vous y mettrez des plantes, des fenêtres, des secrétaires sexy ; vous y disposerez d’une salle de conférence et de réunion avec les avatars de vos employés et de vos clients. Pourquoi payer encore pour un bureau réel, pas toujours bien situé, difficile à agrandir ou à réduire selon votre chiffre d’affaire, cher à rénover, et fixe, alors qu’un bureau dans Second Life voyagera avec vous, où que vous alliez ! D’ailleurs, vous rencontrerez vos clients et partenaires importants dans Second Life. Plus besoin de voyager.
Un entreprise transnationale compte éventuellement des employés à Chicago, Dubai,Sydney et Londres. Ceux-ci pourront non seulement user de logiciels et d'un intranet en ligne, mais aussi d'une plateforme de socialisation qui deviendra leur espace de rencontre commun. Il faut prévoir dans le nuage une kitchinette bien scénographié, avec une machine à café autour de laquelle on peut se retrouver et développer un sentiment d'appartenance; il faut aussi une salle de conférence virtuelle. Quand on parle de nuagisme d'entreprise, il ne s'agit pas seulement d'une boîte à outils commune en ligne, mais aussi des paramètres requis pour créer une communauté virtuelle réelle.
Quelques risques ? Bien entendu, il faut espérer que le fournisseur de nuage auquel on confie toutes ses données et archives est fiable, car c’est lui qui a la clé maître de votre bureau virtuel, pas vous. Il faut espérer qu’il ne cessera pas ses activités, car vous mettez le sort de votre compagnie entre ses mains ! Il faut espérer que vous connaissez assez bien ces mains pour leur faire une si grande confiance, qu’elles sont propres et en bonne santé (prospérité corporative). En cas de piratage de vos données stratégiques, que pourrez-vous faire? En cas de litige, à quel tribunal, de quel pays, vous adresserez-vous pour obtenir justice? Il est connu que les nuages sont volatiles, se font, se défont et disparaissent à l’horizon. Il faut espérer qu’il protège vos informations sensibles de toute autre main malveillante. Beaucoup d’internautes confient sans crainte à Googol Mail toutes leurs communications électroniques, professionnelles et privées. C’est faire preuve d’une grande confiance, surtout vis-à-vis d’une compagnie qui fait preuve de capacités exceptionnelles d’indexation et de tagage, sans avoir démontré un égal souci de respecter la propriété intellectuelle et la vie privée.
La mode est donc au nuagisme informatique. Pour être in, efficace et prospère, il faut désormais confier ses données personnelles et privées – ce qu’on a de plus précieux -, à des faiseurs de nuages. Les gourous corporatifs l’affirment. On voit bien l’intérêt d’affaires pour les grosses compagnies de services informatiques. Espérons seulement que nous n’abuserons pas à tort de la métaphore nuagiste. Ou, comme on dit en québécois, qu’on ne se fera pas un jour pelleter avec les nuages. L’apesanteur numérique est une autre métaphore dont la séduction est un leurre. Les vents économiques, technologiques, sociologiques et la dureté de la compétition d’affaires ne sont pas moins forts là-haut qu’ici bas. Il n’existe pas de paradis numérique. Les nuages peuvent se mêler, devenir sombres, lourds, orageux et retomber sur terre en cataractes.
Hervé Fischer

2009-10-27

Non-lieux


Le Festival ATOPIC organisé par le Human Atopic Space à la Cité des sciences et de l'industrie à Paris nous propose de devenir metanaute dans les espaces virtuels des réseaux numériques et de découvrir tout un univers de cinéma d'animation détéritorialisé. Les lieux atopiques - du grec sans lieu - sont imaginés comme des lieux de nulle part, libérés de toute attache locale. Existe-t-il de tels lieux, qui seraient sans racines, en quelque sorte transculturels, transnationaux, flottant dans l'espace comme des stations spatiales ou comme des hôtels internationaux, et appartenant donc potentiellement à toutes les cultures, universels sans distinction? N’est-ce pas le cas des jeux électroniques ou de la science fiction, comme des stands des marques internationales de parfums ou de vêtements dans les grands magasins, ou comme les aéroports internationaux ? On peut penser au prime abord qu’un jeu d’échec est un objet culturel qui ne se plie guère aux démonstrations de diversité culturelle, pas plus que le cercle ou le carré, tant qu’on n’entre pas dans des considérations ethnographiques. Quelques que soient les marques, les voitures ou les bicyclettes sont les mêmes dans chaque pays. Tant que je ne suspends pas un Mickey mouse, un grigri ou un crucifix au rétroviseur intérieur, elles sont interchangeables. J’oublie vite que c’est une voiture de marque coréenne, allemande ou américaine. Je m’y sens chez moi. Il semble de même que les nouvelles technologies ignorent les diversités culturelles. Nous retrouvons les mêmes logiciels courants sur l’ordinateur de n’importe quel pays et pouvons naviguer à vue, par simple habitude, pour nous connecter à un réseau sans fil, même sans savoir lire les idéogrammes chinois ou la calligraphie arabe.
Les jeux électroniques nous semblent dépasser tout particularisme culturel. Ces lieux virtuels sans épaisseur, sans attache terrestre distinctive, nous annoncent-ils une atopie utopique? Font-ils de nous des citoyens d’un monde apatride ? L’idée rejoint évidemment l’invention contemporaine d’une globalisation mondiale, qui permettrait de mieux se comprendre sur toute la terre, de devenir plus solidaires, de faire plus de commerce, qui soit plus profitable pour tous, etc. Nous voilà au cœur du nouveau paradigme d’une sorte de dépassement des frontières – devenues archaïques -, qui nous annoncerait l’avènement politique et numérique d’une planète défragmentée. Nous avons développé simultanément aujourd’hui ces deux idéaux contradictoires – ou peut-être complémentaires – d’une mondialisation idéale et d’une valorisation des diversités culturelles.
C’est manifestement ignorer deux évidences. D’une part, toute mondialisation signifie la domination d’un empire. D’autre part, tout lieu est expressif d’une culture. Le cercle est magique ou laïc, géométrique ou ludique. Le cadran de montre, analogique ou digital, reflète une culture où les minutes comptent. Les jeux électroniques sont des espaces de tehnoscience et souvent de violence, sans rapport avec le monde rural. Disneyland, bien qu’il mette en scène des animaux, est imprégné de culture américaine. Un logiciel est constitué d’algorithmes qui reflètent l’âge du numérique. Le jeu de dames qu’on rencontre aujourd’hui dans nombre de cultures, et dont nous ignorons même, pour la plupart d’entre nous, l’origine, probablement africaine, peut paraître totalement atopique. Mais le rituel, le lieu où l’on y joue, le comportement des joueurs, sont marqués culturellement.
Il est clair qu’il faut ici faire la balance entre les excès de globalisation comme de fixisme culturel ; faire la part entre les avantages pratiques des utilités et les enjeux culturels majeurs. Je peux avoir une montre suisse et ignorer tout de la culture suisse. Une grosse montre en or peut être un symbole de richesse, plus que d’une exigence d’exactitude. Mais dans tous les cas, le fait d’avoir une montre influence certainement mes valeurs culturelles. Avoir un ordinateur ou un téléphone cellulaire fait de moi le citoyen d’une civilisation nouvelle. Mais les options culturelles demeurent infiniment riches et ouvertes au sein de l’âge du numérique. Je peux porter un turban sikh ou une kippah juive et voyager à bord du même avion russe ou américain ou utiliser un iPhone sans mettre en jeu ma religion, ni l’avenir de ma culture. Certes les Amishs ne le pensent pas ainsi et s’interdisent même la bicyclette. Leur attitude est tout à fait légitime, mais on constate à quel degré de marginalisation ils s’exposent, se coupant ainsi des bénéfices du dialogue culturel et du progrès technologique. Je peux boire du Coca Cola sans m’américaniser au point de mettre en jeu ma culture africaine ou japonaise, ou du saké sans devenir bouddhiste. Il n’est pas question de rejeter la richesse des autres cultures pour préserver la sienne. Bien au contraire : ces échanges sont nécessaires à la dynamique vitale de chaque culture.
Il n’en est pas de même quant à la globalisation dont on parle tant aujourd’hui. On ne peut en nier l’importance lorsqu’on s’inquiète des changements climatiques. Pas davantage lorsqu’on aspire au respect des droits fondamentaux de l’homme et à l’émergence d’une éthique planétaire. Mais il faut aussi résister à la volonté de domination et d’uniformisation des pays du Nord. On ne peut que rejeter les abus de l’économie ultralibérale qui tente de s’imposer au non de cette prétendue mondialisation et faire de la planète un marché domestique qu’elle exploite. La globalisation est un rêve d’hommes d’affaires nord-américains et un cauchemar pour les pays pauvres. Il ne faut pas confondre à nouveau colonialisme et progrès humain, comme à l’époque des conquêtes du catholicisme qui a détruit des cultures indigènes et exterminé des populations au nom de la foi. Nous devons lui opposer les valeurs du périphérisme et des culturelles identitaires. Non pas seulement comme une charité envers des cultures marginales, ou comme une démarche de sauvegarde patrimoniale, mais comme une réaffirmation de leur valeur dans nos échanges culturels. Il y a autant de planètes Terre que de sociétés. Nous devons développer une conscience de galaxie Terre et des dialogues périphériques. Le coureur de planètes découvre sur chacune d’elle d’autres fleurs, d’autres animaux, d’autres imaginaires, d’autres histoires, d’autres intelligences, d’autres rationalités, d’autres valeurs. De même, les espaces virtuels ne sont pas des non-lieux, des no man’s land ; bien au contraire, ils expriment des valeurs culturelles très fortes et suscitent des réactions de dépendance ou de rejet, et dans mon cas, de fascination critique.
Seule l’éthique planétaire, celle qui exige le respect intégral des droits humains fondamentaux, dépasse toutes ces diversités et les unit au service d’une solidarité humaine mondiale basée sur le respect des hommes et des différences. Mon toit peut être fait de palmes, de blocs de glace, de tôle ou d’ardoises ; et l’eau potable n’est pas la même en Amazonie et à Genève, à Dakar et à New York. Mais elle est potable pour chacune de ces populations. Et il importe que j’aie un toit et de l’eau potable, quelle que soit ma culture.
La mondialisation est tout à fait acceptable lorsqu’on parle d’une montre, indispensable du point de vue écologique, urgente en ce qui concerne l’éthique planétaire. Elle est une menace pour le reste. Elle présente des avantages évidents, tant du point de vue utilitaire que culturel dans le domaine des technologies numériques ; mais celles-ci ne sont pas neutres. Elles ont un impact majeur sur nos activités humaines, sur nos valeurs et vont faire évoluer toutes nos cultures. Elles peuvent redonner leurs chances à des cultures indigènes, autant que nous imposer l’american way of life. Ce ne sont pas elles qui sont bonnes ou mauvaises, mais les humains. À nous de décider ce que nous voulons.
Hervé Fischer

2009-10-03

C'est la consommation qui fait tourner la Terre


Ce furent les démons et les dieux, le sexe, l'instinct de puissance et l'instinct de destruction, mais aujourd'hui, c'est la consommation qui fait tourner la Terre. Tout se consomme, le sexe comme la bouffe. La consommation détruit son dû. La logique de la technologie a rejoint au point de s'y fondre, la logique de la consommation. Elle s'autodétruit. Le progrès se canibalise. Le temps se consomme, se consume. La vie se consomme, la mort se consume. Consommer, consumer se confondent. Les distances, les nouveautés, l'information, les nouvelles, les journaux télévisés se canibalisent. Un jour chasse l'autre, une seconde chasse l'autre. Un clou chasse l'autre. Un homme ou une femme chasse l'autre. Et on ne peut cesser de recommencer. La culture elle-même est devenue une industrie de consommation. On consomme, on épuise, la terre, l'air, l'eau, la nature, les liens de famille et d'amour, les idées, les philosophies, les musiques, les grands et les petits plaisirs, la beauté, la laideur, les émotions, les esthétiques, les mouvements artistiques, les croyances, comme la glace à la crème. Les champions de la grande simplicité, les méditations de nos grands sages, comme les feuilles printanières des arbres, ont leurs saisons éphémères. La vitesse est désormais venue s'en mêler et accélère ce processus de digestion excrétion. Le vidéoclip, emblématique de notre temps, n'a ni angoisse, ni ulcères. Il se contente de succéder. Succéder suffit désormais. Succéder suffit à remplir l'existence. Succéder à quoi? À ce qui précède et qui n'est plus. Succéder à l'abolition. Au vide distrayant des impressions chaotiques précédentes. La consommation est devenue aussi toxique que vitale. Et le numérique n'en est qu'à ses débuts. Il est peut-être en passe de devenir le grand ogre cosmique de notre temps. Le mythe couvait sous la cendre de l'Âge du feu. Il se réveille et secoue ses membres et sa machoire. Allons-nous savoir écrire l'algorithme de la consommation? Et celui de son contrepoison? La consommation est-elle le principe fondamental de l'univers et de la vie? Nul doute que je consomme ma propre énergie et ma chaleur jusqu'au seuil de la mort. Consommerons-nous jusqu'à extinction l'énergie solaire? Et l'univers son énergie noire? Jusqu'à l'apocalypse biblique? Toute création est-elle grande consommatrice de cette énergie? Les experts ne nous disent-ils pas, en pleine récession, que c'est en relançant la consommation que nous allons faire redémarrer l'économie? Entropie, néguentropie? Consommateurs obsédés, allons-nous faire tourner la planète toujours plus vite sur elle-même, comme un chien qui essaie d'attrapper sa queue pour la mordre? Le numérique est le grand accélérateur cosmique de notre civilisation quantitative. Jusqu'au vertige ? Jusqu'à retomber par terre, hébétés?
Nous n'avons pas encore conscience de notre dépendance à la présomption numérique. Au moment d'écrire cette conclusion qui ressemble plutôt à une question, je sonde le brouillard d'automne au-delà de ma fenêtre, mêlé aux feuillages rouges et dorés de ma campagne, et je retrouve la sérénité du cycle pérenne des saisons. Même sans prêter foi au temps cyclique des cultures primitives, ni davantage au propos flou de Nietzsche sur ce genre de nostalgie, je me questionne: à l'âge du numérique, malgré nos six milliards et demi d'être humains, n'est-ce pas devenu un archaïsme, une incongruité, une aberration de devoir encore et toujours retourner la terre pour survivre? Allons-nous la retourner comme des fous?
Hervé Fischer

2009-09-29

Le papier et le numérique



On nous annonce depuis quinze ans le papier et l’encre numériques, comme pour s’assurer que le papier traditionnel lui-même se diluera rapidement dans le grand océan du numérique, tel un ultime débris de l’ère Gutenberg, bientôt englouti à jamais dans les flots du progrès. On s’étonnera de devoir encore imprimer ses billets électroniques d’avion ou de théâtre reçus par courriel pour se présenter au comptoir, alors qu’il devrait suffire de les apporter avec soi sur une clé USB qu’on brancherait sur le boîtier de contrôle. Puis, on sera surpris de devoir encore utiliser une clé USB, alors qu’une inscription ondes courtes sur la puce électronique RFID de notre téléphone cellulaire – et demain de notre lobe frontal - devrait suffire à nous ouvrir fluidement le guichet et sauver d’autant plus d’arbres.
Ainsi donc, les gourous qui nous prédisaient il y a vingt ans l’ère zéro papier devront encore attendre un peu pour triompher.
Ayant publié moi-même directement en ligne un livre inédit complet de plus de 300 pages en 2000 (Mythanalyse du futur*), puis mis en ligne avec accès gratuit deux livres plus anciens devenus introuvables**, je ne crains pas d’être accusé de m’opposer stupidement au progrès des technologies numériques. Pour autant je ne suis pas un intégriste du numérique. Je fais plus souvent qu’à mon tour l’éloge de cet objet ergonomique quasi parfait que demeure le livre papier. Et je ne comprends pas la vindicte des champions du numérique – j’en suis depuis 1984 -, qui croient nécessaire de condamner le livre papier pour garantir le succès de l’édition et de la distribution numériques. On tire aujourd’hui de tous côtés, dans une confusion totale, comme si c’était une nouvelle bataille des anciens et des modernes, comme si la disparition du papier, ce pelé, ce galeux, était requise pour assurer la victoire incertaine du numérique. De jeunes enthousiastes– c’est sympathique cette excitation, mais ils sont souvent intolérants – nous annoncent qu’ils ont signé des accords mirifiques avec des éditeurs pour avoir le droit de publier des livres entiers sur les écrans des téléphones mobiles. L’écran d’ordinateur fixe est devenu vieux jeu. Il faut absolument être mobile!
Nous écrivons tous avec un clavier, mais qui lit plus de cinq pages de texte sur un écran d’ordinateur pour son plaisir? Personne! Alors qui lira 10 pages d’écran de cellulaire, même en basculant son bivalve à l’horizontale? Et celui qui le ferait ne serait pas rendu très loin dans sa lecture! Chacun sait que les e-books, ces livres électroniques lancés successivement à grand renfort de fanfares promotionnelles, se fracassent tour à tour contre le papier des livres, emportant avec eux l'enthousiasme et le papier monnaie de ces vaillants entrepreneurs incultes. On devinera qu’eux-mêmes ne lisent jamais un chef-d’œuvre. Ils me font penser à Steve Jobs affirmant pour vendre ses iPods que plus personne ne lit de livres! Et ce propos de Steve Jobs me fait penser à Goering sortant son revolver en entendant le mot culture! Le iPod est-il une arme de destruction? C'est bien mal le vendre!
livre et numérique: même combat!
Le e-book est trop cher, trop fragile, trop peu ergonomique, trop peu jouissif pour un vrai lecteur désireux de retrouver le calme d’une lecture inspirante. Il a cependant des vertus incontournables pour les utilités, les encyclopédies, les laboratoires de langues, le scolaire, etc. Au lieu d’opposer sans cesse le numérique au papier, pourquoi ne pas reconnaître calmement les vertus spécifiques des deux médias? Ils sont si différents! L'un ne remplacera pas l'autre. L’internet est un prodigieux outil d’accès, mais il est bien plus fragile que le papier. Il peut assurer très efficacement la promotion et la vente d’un livre, et même adresser la facture. Mais ne confondons pas la facture et le livre. Il peut même permettre l’impression à la demande. Il donne accès à ces 99,5% des livres, de ces livres qui ne sont plus accessibles (anciens, épuisés, protégés dans des iconothèques, ou en vente lointaine, dans d’autres pays, ou simplement en ville, lorsqu’on vit à la campagne. Le papier est un médium calme, le numérique un médium agité. L'un incite à la réflexion, l'autre à la proactivité. La complémentarité du numérique et du papier est évidente. C’est la même bataille, celle que je fais. Pourquoi nous opposer? Ne voit-on d'ailleurs pas des journaux et magazines en ligne initier des versions papier? C'est le cas de Rue Frontenac, le site web des journalistes en lock out du Journal de Montréal, lancé en édition papier, ou du site internet Backchich à Paris ***On observe aussi la multiplication des journaux papier gratuits de métro, de quartier, plus lus que n'importe quel journal en ligne, car présentés au bon moment, sur le bon lieu, faciles de maniement, aisés à financer par la publicité locale et adaptés à des groupes de lecteurs spécifiques. Une redifinition des rôles et des paramètres des médias papier est devenue indispensable, mais elle ne signifie aucunement leur disparition. Le transfert de la publicité des journaux papier vers l'internet force à cette redéfinition. Les journaux en sortiront renforcés. La solution n'est certes pas que les journaux imitent le web, en moins bien, puisque le succès d'un journal plus exigeant comme Le Devoir, au Québec, atteste de l'existence d'un lectorat plus exigeant. Les enjeux de la bataille qu’il faut livrer sont autres. Ce qui vaut pour les journaux s'impose encore plus pour les livres et leur espérance de vie . Ce n’est pas contre le livre papier qu’il faut lutter, mais contre les prédateurs qui s’assurent à bas prix des droits de numérisation et de diffusion numérique, voire qui ne se soucient même pas du respect de la propriété intellectuelle. La Fondation québécoise Fleur de Lys a bien raison de dénoncer les usages d’entrepreneurs basés à l’étranger qui voudraient prendre le marché québécois. N'oublions pas que le livre est une industrie culturelle, avec les lois, les forces et les faiblesses que cela implique. Et lorsqu’on prétend défendre notre identité et notre culture, on devrait commencer par inscrire dans le budget de l’État une ligne de financement consacrée aux contenus culturels québécois en ligne, comme il existe des lignes avec chaque fois quelques millions, pour la danse, le cinéma, le patrimoine ou le livre papier. Faute de quoi, on laisse toute la place aux contenus puissamment diffusés des autres pays, États-Unis, France, ou Canada anglais. Même le gouvernement fédéral actuel conservateur a cru devoir fermer le portail http://www.culture.ca/ institué et financé par le gouvernement précédent. Une économie jugée évidente, sans doute… Toute minorité culturelle se doit de prendre avec détermination sa place sur le web. Et ses éditeurs papier seront aussi les premiers à y trouver un appui efficace. Méeme un immense pays comme la Chine consacre des millions de RMB à mettre sa culture en ligne.
Jamais la diffusion d'un livre sur le web n'a fait diminuer sa vente papier.
On s'informe, on cherche et on gère sur le web. On ne lit pas sur le web.

Demeurent quelques entrepreneurs dévoués, comme Jean-Marie Tremblay, qui numérise lui-même dans son sous-sol et met en ligne une riche bibliothèques de « classiques des sciences sociales », ou comme Serge-André Guay, président de la Fondation littéraire Fleur de Lys, ou Éric Le Ray, l’organisateur à Montréal des premières Assises internationales de l’imprimé et du livre électronique, qui assurent la tenue d’un grand débat public, avec tous les acteurs importants, afin de sortir peut-être de la confusion actuelle des idées.
Hervé Fischer
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*Mythanalyse du futur
. http://www.hervefischer.net/
**http://classiques.uqac.ca/
*** Voir Paul Cauchon: Pourtant, ils tâchent les doigts, Le Devoir, 28.09.09

2009-09-19

Le sentiment numérique de la nature


Qu'est-ce que la nature? Voilà une bien grande question ! La nature a beaucoup changé ! Du moins en avons-nous eu des interprétations successives très différentes. Ce qu’on appelle aujourd’hui le sentiment de la nature a d’abord relevé d’une conception magique. Puis polythéiste. En Occident, les émotions de désir ou de frayeur qui en résultaient, n’ont pas été apaisées par l’interprétation biblique et théologique qui a suivi. Nous aurions été chassés d’un paradis terrestre mythique pour découvrir la dure réalité. Nous aurions été condamnés au labeur rustique. Alors que la civilisation japonaise célèbre l’harmonie entre la nature et les hommes, en Occident, la nature a été identifiée à au péché, à la lourdeur de la matière par opposition à l’esprit, à l’âme, à Dieu, dont ont résulté des idées d’hostilité, de la malédiction, et une souffrance. C’est la Renaissance, puis la philosophie mécanique de la matière de Descartes, qui ont inversé notre attitude en Occident. Nous avons réactivé ainsi le mythe prométhéen de la conquête et de la transformation de la nature par les hommes. Descartes nous a invité à nous rendre maître et possesseur de la nature. Passant de la crainte à l’exploitation de la nature, donc à sa domestication et conséquemment à sa transformation et à la destruction de l’état de nature rousseauiste, l’homme s’est engagé dans l’exploitation des ressources naturelles et le développement des manufactures. Le mouvement s’est bien sûr amplifié exponentiellement au XIXe siècle.
Mais c’est cette industrialisation et l’urbanisation qui lui est liée, qui ont sans doute déclenché en contrepoint aussi ce retour émotionnel vers une nature romantique. Les poètes allemands, français, anglais évoquèrent une nature nostalgique, fragile, nocturne, sauvage, celle qui éveille le rêve ou les émotions amoureuses.
Parallèlement, les Encyclopédistes ont inspiré le développement d’un rationalisme qui s’est appliqué aussi aux sciences de la nature. Et aujourd’hui nous retrouvons ces deux pôles, l’un émotif et l’autre scientifique dans notre conscience écologique contemporaine. Toute l’écologie est constituée par une imagerie scientifique et des fichiers informatiques. Nous ne pensons pas au climat aux océans, au soleil, à la ville, sans y introduire des connaissances scientifiques des variations des trous d’ozone, ou des masses de plancton dans les océans, des mesures de pollution, des déséquilibres de la biomasse. Non seulement nous sommes fascinés par les images de nature en haute définition, à l’échelle macro, virtuelles, en simulations, mais nous avons désormais aussi développé une conscience écologique, une sorte de vision savante de la nature, qui suscite en nous ce que nous pouvons appeler le nouveau sentiment numérique de la nature, et les émotions, les craintes, les engagements militants qui y sont liés. La nature est devenue verte. Et éconumérique.
Hervé Fischer

2009-09-08

La pomme numérique







Voilà 40 ans, depuis le 2 septembre 1969 qu’est né l’internet. En fait, ce ne fut encore que la communication, fort laborieuse et limitée, entre deux ordinateurs reliés par un câble de 4,50 m de longueur, à l’université de Californie de Los Angeles. Puis on a élargi les distances avec les universités de Stanford, Santa Barbara et l’Utah. On peut discuter la date, souligner le rôle de Licklieder, du MIT, qui eut la vison de l’importance de ces futurs réseaux de communication. On doit citer Leonard Kleinrock, qui théorisa dès 1961 la commutation et la transmission d’informations par « paquets », Paul Baran et Douglas Engelbart, dont nous allons reparler. Les auteurs sont plusieurs. Ce fut une histoire militaire autant qu’universitaire, comme le rappelle la signification d’Arpanet, créé par la Defense Advanced Research Projects Agency pour assurer la sécurité de ses communications en temps de guerre grâce à un réseau (Network) décentré et multipolaire, qui deviendra notamment le MILnet (Military Network).
Voilà 60 ans aussi, que Douglas Engelbart a inventé au Stanford Reearch Institute la fameuse souris dont nous nous servons encore aujourd’hui pour déplacer le curseur sur nos écrans d’ordinateur. C'était un mécano élémentaire dans un boîtier en bois. Il n’en reçut aucun dividende financier, mais le SRI vendit le brevet à Apple qui a donné à ce petit rongeur à queue numérique l’expansion que l’on sait. On attribue aussi généralement à Engelbart le concept d’intelligence collective, dont il a exposé la philosophie dans Augmenting Human Intellect: A Conceptual Framework.
Aujourd’hui, seulement deux générations plus tard, alors que nous comptons plus de un milliard de personnes connectées sur la planète à l’internet grâce au Web et au sans fil, il est bon de rappeler que c’est avec un câble de 4,50 m que tout a commencé. De petites inventions peuvent avoir un impact immense sur toutes nos activités humaines en quelques décades. C’est cela qui caractérise l’évolution de notre espèce, avec l’accélération que nous expérimentons à l’époque actuelle. L’âge du numérique commence à peine. Nous changeons déjà drastiquement nos valeurs, nos comportements. Saurons-nous maîtriser le choc du numérique?


La pomme numérique
La boîte grecque de Pandore que nous avons ouverte - ou la pomme, son équivalent biblique - sont aujourd’hui numériques, nous donnant accès à plus de pouvoir, plus de connaissance, plus de conscience planétaire, plus de bien – le progrès non seulement technique mais aussi humain – et plus de mal aussi. Faut-il diaboliser une fois encore cette pomme numérique et accuser le Satanford Research Institute, ou assumer les responsabilités éthiques qui viennent avec Prométhée et avec la conscience? Est-il pertinent de parler d’une « augmentation de la conscience collective » ou d’une « intelligence collective augmentée »? Souhaitons que l’idée se réalise. C’est manifestement l’utopie la plus en vogue aujourd’hui parmi les philosophes du numérique les plus optimistes. Mais cela demeure encore à démontrer, tandis que les raisons d’en douter augmentent elles aussi. Le défi nous confronte à nous-mêmes. Il n’est plus religieux, mais humain, collectif et éthique.
Hervé Fischer