2011-03-16
Je tweete, donc j'existe
Twitter – en français : gazouiller - a été créé à New York par Noah Glass et Evan Williams, de la startup Odeo.Inc. Il s’agit d’un miniblog, au format d’un SMS, d’un maximum de 140 signes, soit une ou deux phrases, qui fonctionne en réseau social. Le 21 mars 2006, Jack Dorsey publiait son premier tweet . Voilà donc cinq ans. Un anniversaire à célébrer. En en quelques années, ce nouveau média, auquel bien peu croyaient à l’origine, est devenu un succès incroyable.
Il vaut la peine de donner ici quelques chiffres, publiés par la compagnie en 2011 :
En trois ans, ce site a atteint le milliard de Tweets. Maintenant, on en compte un milliard par semaine ! En 2010, ça gazouillait déjà au rythme de 50 millions par jour. Le 11 mars 2011, on a recensé 177 millions de tweets. Le jour de la mort de Michael Jackson, on en a compté une moyenne de 456 à la seconde. On atteint maintenant 7000 tweets à la seconde. Et le marché ne semble pas encore saturé : en mars 2011, on comptait quelques 600 000 nouveaux comptes par jour. Il faut dire que le téléphone mobile, dont le nombre atteint les 4 milliards sur la planète, a créé un effet d’accélération qui ne semble pas prêt de s’arrêter. Et tout ce gazouillis planétaire n’est géré que par quelque 400 employés aujourd’hui. C’est beaucoup moins que les 20.000 employés de Google.
Alors quoi ? Les gens ont-ils tellement de choses à se dire ? Ces informations sont-elles si importantes ? Il faut plutôt dire que l’expression anglaise de gazouillis choisie par les fondateurs était visionnaire. Comme les oiseaux dans le nid, sur les branches, les humains aiment gazouiller, sans nécessairement avoir grand-chose à se dire. Gazouillis euphoriques, sur la pluie et le beau temps, joie énergique de vivre, de dire qu’on existe ? Voilà un phénomène étrangement anthropologique. Et ça fonctionne hiver comme été, pendant les quatre saisons ; pas seulement au moment des amours. Et comme les oiseaux, les humains en usent aussi, sur un ton plus dramatique, pour donner les alarmes, annoncer les grandes nouvelles le plus vite possible : la mort d’un bel oiseau, d’un serpent ; l’apparition dans le voisinage d’un prédateur ; l’état des lieux : batailles, nourriture, curiosité, les grandes et les petites nouvelles des environs, bonnes ou mauvaises. Voilà le plus démocratique des médias de masse. Et pour ceux que le silence angoisse : du bruit qui apaise. J’existe, tu existe. Je suis ici. Tu es là. Où es-tu ? As-tu entendu ? Attention, il arrive. Le café tweet. Le zinc tweet. Le tweet arabe fonctionne intensément, dans la mesure où les gens ont le bec branché et où le gouvernement ne le leur coupe pas. On vient de le voir en Tunisie, en Égypte.
Le tweet se répand comme l’eau, partout. Il s’évapore comme l’eau dans l’air, au soleil, dans la terre, dans le sable. Je tweete, donc j’existe, se dit l’humain.
Il fallait y penser.
Une belle compensation pour l'anonymat généralisé des masses. Et il devient bien difficile pour nos gouvernants de se cacher lorsqu'ils dérapent et voudraient cultiver le secret.Comme une volée de moineaux, qui part à droite, vire à gauche, revient et repart, le gazouillis tourbillonne au-dessus de leurs têtes. Ce sont peut-être les oiseaux, désormais, qui garantiront le si lent progrès vers la démocratie que l'espèce humaine prétend imposer à ses vieux singes rusés et cyniques.
Hervé Fischer
2011-03-02
Vint Cerf, Larry Roberts and Tim Berners-Lee deserve the 2011 Peace Nobel Prize
The time has come for the creators of the internet - Larry Roberts and Vint Cerf, and of World Wide Web — Tim Berners-Lee, to receive the 2011 Peace Nobel Prize. The internet revolution proves every year more and more its incredible capacity to highly contribute to human dialogue, development and democracy. Internet has been a powerful tool of planetary networking, education, public health and development. Humanitarian organizations have spectacularly increased their capability of promoting human rights, denouncing scandalous human persecution, save lives against barbarian cultures and governments. The internet plays a strategic role for an extensive international information, which is a condition for a better mutual knowledge and respect.
We are aware of its best uses, such as the Wikileaks demystification of governments’ hypocrisies. We cannot doubt about its contribution to the success of today’s . The internet allows many new human behaviours, a creative 2.0 planetary solidarity. It favours personal valorization, cultural diversity, intercultural exchange, an extensive access to public libraries, cultural expressions and masterpieces. Going through frontiers, it is able to limit human abuses and crimes against human rights.
Of course, the internet is good or bad according to its human uses. Nevertheless it has become a strategic tool of global human progress and peace.
I totally disagreed with the attribution of the Times magazine 2011 front page to Mark Zuckerberg, the guru of Facebook. Still social media generally considered have become an important communication tool. It is also a simple application of the internet revolution. Therefore, I vote without any hesitation for giving the Peace Nobel Prize to the founders of the internet and the web. They deserve it. It is highly time to recognize it.
Hervé Fischer
2011-02-21
La révolution 2.0 ?
Devrions-nous parler de jasmin digital pour désigner la révolution politique tunisienne qui a donné le signal en janvier 2011 de l’effondrement des régimes arabes autocratiques? Doit-on faire l’éloge de la révolution 2.0, selon l’expression de Whael Ghonim, un Égyptien directeur exécutif de Google Moyen-Orient qui a fait une page Facebook en hommage à Khaled Said, battu à mort par la police et contribué ainsi au démarrage de la révolution égyptienne le mardi 25 janvier? Google, Twitter, Youtube, Facebook seraient-ils les instruments et les symboles de révolutions politiques libératrices? C’est ce que pense Whael Ghonim qui a déclaré : « J’ai toujours dit que si vous voulez libérer une société, il suffit simplement de leur donner accès à l’internet ». Allons donc ! Voilà une affirmation surréaliste ingénue, bien digne des illusions occidentales. Ce sont certes des catalyseurs, mais c'est malheureusement le sang versé, notamment dans ce cas celui des jeunes, qui a fait ces révolutions en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Bahreïn. Et ce sont les grenades, les fusils, voire les bombes qui sont utilisées par la répression. Ni le sang, ni les balles ne sont numériques.
Certes, le numérique constitue une révolution technologique incontestable, aux effets plus radicaux qu’on a bien voulu le dire. Certes, l’internet est un instrument remarquable de développement de la démocratie, un outil très efficace pour les organisations humanitaires et alermondialistes, Est-ce pour autant un droit humain fondamental, comme le déclare Hillary Clinton? Elle-même semble plutôt en contradiction lorsqu’elle réclame que les gouvernements menacés par la rue ne ferment pas l’accès aux sites américains de Google, Twitter, Facebook, MySpace, etc., tout en accusant vertement Wikileaks, et en traitant Julian Assange de criminel. Deux poids, deux mesures, selon les intérêts américains.
Mais nous avons bien vu que la révolution a continué même lorsque l’accès à l’internet et aux réseaux de téléphonie mobile ont été coupés en Tunisie, puis pendant une semaine par le gouvernement égyptien, puis encore en Libye. Bien sûr, Google, notamment, a mis en place des numéros de téléphone gratuits pour accéder à Twitter. Mais cela est demeuré marginal, car nous savons bien, même si les statistiques ne sont pas à jour, que seule une minorité de ces populations dispose d’ordinateurs connectés à l’internet et de téléphones mobiles. C’est plutôt grâce aux médias traditionnels, journaux, radios, télévisions, et notamment grâce à Al Jazeera, que les informations et vidéos numériques ont pu être relayés pour le plus grand nombre.
En fait, ces révolutions ont été intergénérationnelles. Elles résultent de vagues démographiques. Elles ont été le fait des jeunes, des nouvelles générations en rupture avec l’archaïsme des anciennes, qui constituent plus de 50% de ces populations. Certes, elles rêvent d’internet et de sa symbolique moderne. Mais ce sont des jeunes étudiants, travailleurs, souvent des jeunes chômeurs auxquels la société adulte n’a rien à offrir, qui ont fait ces révolutions. Alors que leurs pays connaissent des taux de croissance élevés, ils n’en eu aucune retombée pour eux, car tout cet argent frais a été capté par la corruption des adultes au pouvoir.
Même si l’internet a certainement été un catalyseur, pour provoquer des rassemblements de rue et diffuser de l’information et provoquer de l'indignation contre la répression, ces révolutions sont politiques et non numériques. Elles sont générationnelles. Elles rythment la modernisation de nos sociétés. Mai 68 a été le fait d’une vague démographique, celle des baby-boomers face à une société adulte qui occupait tous les postes. Il n’y avait pas encore d’internet, mais les jeunes gauchistes rêvaient d’autre chose, ce que nous avons appelé « l’imagination au pouvoir » contre des mentalités anciennes. En 1989, la chute du mur de Berlin, la révolte de Tienanmen ont été tout aussi générationnelles. Les révoltes arabes de 2011 le sont à leur tour. En Mai 68, certes, les jeunes étaient fils de bourgeois. En 89, les jeunes d’Allemagne de l’Est voyaient la modernité et la liberté de l’Allemagne de l’Ouest qui leur étaient refusées. Les Nomenklaturas arabes d’aujourd’hui, corrompues et coupées de la réalité, sont de véritables provocations pour les jeunes, souvent éduqués, mais enfermés quant à eux dans la pauvreté et la répression. Voilà la réalité, qui a balayé comme un tsunami les privilèges indécents et la corruption des gens au pouvoir. L’hypocrisie des gouvernements occidentaux, qui ont cru avoir avantage à flatter aveuglément ces potentats arabes, m’a toujours choqué. J’ai participé au Sommet mondial sur la Société de l’information organisé par les Nations Unies à Genève en 2003, mais j'ai refusé d'aller à celui de Tunis en 2005 par ces mêmes Nations Unies et je n’ai jamais répondu aux invitations des associations officielles tunisiennes de multimédia*, connaissant la répression tunisienne qui sévissait contre les libertés d’expression et la censure de l'internet.
Le numérique est un outil efficace de liberté et de développement, mais pas une baguette magique, comme on l’a vu en Tunisie depuis ce Sommet hypocrite et comme on va le voir avec les lendemains difficiles de ces révolutions politiques. La réalité politique pèse plus lourd sur les vies que les simulacres du monde virtuel. L’apesanteur numérique n’est qu’une illusion. Il ne faut jamais l’oublier.
Hervé Fischer
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* Je suis président de la Fédération internationale de multimédia
Libellés :
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Tunisie,
Whael Ghonim,
Wikileaks
2011-02-16
e-Cuba: un otro mundo digital
Le congrès international INFORMATICA 2011 qui vient de se dérouler à La Havane a célébré les développements de l'industrie avec quelques deux mille participants de seize pays, et en particulier, bien sûr de l'Amérique latine. Un succès évident. Ce congrès coïncide d'ailleurs avec la mise en place d'un câble numérique sous-marin qui relira désormais l'île au Vénézuéla et donc au web mondial avec beaucoup plus de vitesse et de largeur de bande que ne le permettait le satellite, et cela malgré le blocage archaïque de Cuba qu'imposent encore les États-Unis contre les avis répétés des Nations Unies.
On le sait, non seulement Cuba démontre envers et contre tout un engagement politique et une conscience aiguë des inégalités qui fracturent notre planète, mais Cuba a bâti aussi une faculté d'informatique très importante et donc une grande expertise digitale - une expertise unique dans les Caraïbes. L'île a développé des services numériques locaux pour soutenir ses priorités en santé publique, éducation et culture, et cela malgré ses ressources financières très limitées. Il y a à Cuba un ministère dédié à l'informatique, ce qui est rare, des entreprises et des institutions telles que Citmatel, fournisseur de services internet et de solutions multimédia (notamment Bazar de Cuba, Soy Cubano pour le commerce électronique, et des produits pour l'enseignement à distance), Desoft pour les logiciels, Cubarte pour la culture, l'ICAIC pour le cinéma, Cedisap pour la santé, Avante, Disaic, Datazucar, Copextel, et beaucoup d'autres qui constituent un pôle de recherche et développement pour la production de technologies, de services et de contenus qui assurent à Cuba une position enviable. En outre, le projet Nova lancé en 2009 par le gouvernement a permis de développer un système opératoire très complet basé sur le logiciel libre, "fait par les Cubains pour les Cubains", qui permet d'échapper au coût des licences Microsoft.
D'où cette idée qui semble s'imposer que Cuba prenne l'initiative de développer des applications numériques alternatives à celles du Nord pour le développement du Sud. Lorsque nous observons l'inventivité africaine pour développer des services mobiles performants de banque et de micro-payement (Wizzit*, m-pesa, Safaricom), de vérification de l'authenticité des médicaments (mPedigree*), de santé publique, d'éducation, de prévention, d'emploi, etc., nous voyons bien que ce continent, qui compte aujourd'hui sans doute plus de téléphones cellulaires que de prises électriques, est devenu un incontestable développeur d'applications technologiques mobiles pour les pays émergents. Cuba a la pleine capacité de contribuer en première ligne à la création de cet "autre monde possible" dont nous rêvons, dans sa version numérique alternative à celle du capitalisme sauvage des pays riches. Il faut bien sûr espérer d'abord que Cuba rejoindra rapidement les autres pays d'Amérique latine pour la pénétration du téléphone mobile à des prix plus compétitifs qu'aujourd'hui. Et Cuba trouvera certainement de nombreux appuis stratégiques dans ce développement auprès des Nations Unies (coopération Sud-Sud soutenue par l'UNDP), des Fondations et des PME du Nord. La Fédération internationale des Associations de multimédia constitue une plateforme stratégique à cet égard. Cuba devrait désormais compter avec trois domaines d'excellence exemplaire pour les pays émergents: la santé, l'éducation et le numérique pour le développement - trois objectifs qui sont d'ailleurs étroitement liés, car le numérique est devenu une technologie basique pour la santé comme pour l'éducation. Les besoins et le marché du numérique de développement sont immenses, encore plus stratégiques que ceux des industries capitalistes, et beaucoup plus urgents pour l'humanité qui souffre d'une extrême pauvreté.
Hervé Fischer
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* Innovations primées par l'Observatoire Netexplorateur de Paris.
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2011-02-14
¡Viva e-Gutenberg!

Hemos reconocido el choque digital con mucha fascinación e esperanza. Pero es tiempo de combatir algunas ideas superficiales demasiado difundidas. McLuhan fue el último gran pensador de la edad del fuego, que incluye la matriz de la electricidad. El no pensó la innovación de la numérica, que no es un desarrollo de la electricidad, no es una energía, pero sí es un código binario. Por eso, la numérica no constituye una ruptura en relación al alfabeto fonético, pero sí una reducción de 26 o 30 letras a 2.
Es una simplificación que resulta en una increíble potencia instrumental.
Nosotros debemos a la imprenta de Gutenberg la invención del realismo, el auge del racionalismo crítico y del humanismo, los fundamentos (siguiendo el mito de Prometeo) del Siglo de las luces, de la creencia en la libertad y en el progreso humano. Más allá de la crisis de la post-modernidad y de su nihilismo desencantador, sería entonces un terrible error sacrificarlos en nombre de una magia de la numérica, en el cual el neo-idealismo es evidente, y la virtualización nos pone en riesgo de conducirnos a un nuevo oscurantismo.
La utopía tecnocientífica de hoy en día es también ingenua y puede devenir también perniciosa como lo fueron las utopías sociales del siglo XIX. La numérica ofrece extraordinarias virtudes de creación de contenidos, comunicación y acceso multimedia en el espacio virtual, pero crea una cultura líquida, sin memoria, emotiva, lúdica. Es necesario defender hoy la importancia de los contenidos y rechazar que el medio sea el mensaje, según la fórmula famosa de McLuhan. El cantó como las sirenas pérfidas y ha sido muy genial en su tiempo, pero demasiado escuchado en nuestros días.
La numérica llama a una fascinación crítica y no implica de ninguna manera renunciar al libro, siendo uno de los mejores apoyos del tiempo detenido que exige el pensamiento crítico. Por el contrario, lo promueve, lo difunde, le sirve. El e-book, que sea el iPad o el Kyndle, o tantos otros, no es una ruptura con el libro de papel, sino una evolución, que no excluye a este, sino que lo completa. El éxito comercial que encontrón hoy se debe a una imitación más fiel del libro de papel. Y lo numérico no es una nueva oralidad multimedia borrando la impresa. Se lee y se escribe más que nunca, con la tecnología de reproducción: emails, sms, chat, blogs, twitter, social media, etc. Gutenberg toma una nueva importancia en la numérica. Más dicho: ¡es el triunfo de Gutenberg !
Hervé Fischer
2011-01-07
Le paradis tahitien avec une tablette magique
La quête du bonheur semble aussi vieille que l’Occident. Les mythes anciens l’évoquent sur le modèle d’un paradis terrestre originel, ou d’un paradis final auprès de Dieu. Faut-il, pour jouir du plein bonheur, être ingénu et ignorant ? Oui, si l’on se réfère au récit biblique d’Adam et Eve chassés pour avoir mordu dans la pomme de la connaissance. Oui, si l’on en croit aussi le mythe du bon sauvage, qui constitue manifestement une déclinaison du mythe biblique du paradis terrestre originel, antérieur au savoir et à la civilisation. Nous essayons, maintenant que nous ne pouvons plus remonter le temps, de construire un bonheur savant, artificiel, de main d’homme. Si nous nous limitons prudemment à l’Occident, nous constatons paradoxalement que notre civilisation, après avoir échoué lamentablement dans la voie des utopies sociopolitiques du XIXe siècle, s’est tournée aujourd’hui vers le mirage d’un bonheur fondé sur la richesse, la consommation matérielle, et les promesses posthumanistes de l’utopie technoscientifique.
Tous les efforts que nous mettrons à progresser sur la voie de la civilisation, de la connaissance, de la puissance, de la maîtrise médicale, sociale, psychologique et même éthique de notre avenir ne suffiront certes jamais à reconstituer ou remplacer ce bonheur originel mythique. Et nous doutons de cette voie, qui semble devoir nous décevoir toujours, au point de célébrer simultanément son contraire : le culte naturiste du corps, la sexualité libre et innocente, l’authenticité et la simplicité, le paradis océanique du Club Méditerranée, les médecines douces, la nourriture biologique, la reconstitution de l’équilibre naturel des écosystèmes, voire l’émigration urbaine et le retour à la vie rurale. Le primitivisme tahitien de Paul Gauguin est devenu emblématique.
Comment pouvons-nous assumer une telle contradiction entre le mythe prométhéen de l’homme créateur de lui-même par la connaissance et le travail, qui est le fondement de notre civilisation occidentale, et ce mouvement régressif vers un bonheur naturel ? Le bonheur sur terre n’est-il pas pourtant la finalité déclarée de notre civilisation occidentale ? Prétendons-nous réellement atteindre ou plutôt reconstruire ce bonheur originel par l’artifice, celui de la vie et de l’intelligence artificielles ? Quel est véritablement le but que nous poursuivons avec tant d’énergie, de persévérance obsessionnelle et au prix de tant de sacrifices ? Le numérique est-il notre potion magique? Notre poudre de Perlimpinpin ? A en juger par l’engouement actuel pour les tablettes numériques au Consumer Electronic Show de Las Vegas de ce mois de janvier 2011, notre bonheur consiste aujourd’hui à posséder enfin l’une de ces tablettes magiques, que nous désirons tant et avec laquelle nous allons pouvoir nous pavaner comme des supermen. Nous mordons dans la tablette numérique, dont nous espérons le pouvoir numérique. Voilà un privilège certain, mais est-il intelligent d'en espérer le bonheur?
En quittant le froid mois de janvier du Québec et en emportant ma tablette magique de Las Vegas à Tahiti j’aurai donc la nature et le numérique réunis sur un hamac branché sous un cocotier. Voilà ce à quoi nous aspirons : disposer de la puissance numérique la plus sophistiquée dans le paradis terrestre le plus naturel ou originel qui soit. Le malheur, c’est que les connections dans ces îles étaient encore très déficientes, rares et d’un coût prohibitif il y a peu. Cela va-t-il changer?
La tenue des Etats généraux du numérique à Tahiti en juin 2010, puis les 3e Rencontres Numériques du 8e FIFO – le Festival international du film documentaire océanien – qui se tiendront à Papeete fin janvier vont-elles susciter les changements nécessaires et doter la Polynésie d'un nouveau réseau haute vitesse à large bande?
Pourrai-je bientôt y utiliser ma tablette magique? Etant donné l’isolement périphérique de cette partie du monde et la dispersion des populations de la Polynésie française dans ce chapelet d’îles réparties sur une vaste zone océanique (260 000 habitants sur 2,5 millions de km2, soit la taille de l'Europe), on espère que ce sera une priorité gouvernementale pour aider au développement économique de ces populations, d’autant plus qu’elles vivent très difficilement des exportations et du tourisme. Il s'agit, selon Marcel Desvergne, président d'Aquitaine Europe Communications, l'homme influent de ces Rencontres Numériques, "d'un atout stratégique économique, culturel et identitaire pour le Territoire". Nous ne pouvons pas attendre que la dérive des continents les éloigne de la métropole française et les rapproche encore plus de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie. Le 8e FIFO nous donnera certainement la mesure de l’influence des différents liens culturels qui s’y croisent et de l'avenir qui s'y joue.
Mais déjà un câble sous-marin à haut débit, HONOTUA, qui fonctionne depuis septembre 2010 va changer les choses. En langue Maohi, "Hono", c'est le lien, "Tua", c'est le large, le vaste espace planétaire. "Taura anapa", c'est le lien qui donne des bouquets de lumière: la fibre optique. Le Maohi évolue avec l'âge du numérique, et c'est pour le mieux: l'ouverture sur le monde, le dialogue, le partage des connaissances et la langue identitaire Maohi sur le web.
Hervé Fischer
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utopie technoscientifique
2010-12-31
Changement de cosmogonie
Beaucoup d’artistes actuels travaillent sur la mémoire, l’intelligence et la vie artificielle, les chimères, le bioart, souvent en retard même sur les imaginaires scientifiques de beaucoup de nos chercheurs. C'est ce que j’ai appelé « les arts scientifiques ». Dès que l’on étudie systématiquement les thématiques récurrentes dans les œuvres et les écrits des artistes actuels, on observe que beaucoup d’entre eux s’interrogent sur la disparition d’une image du monde cohérente et unitaire, comme nous en avons toujours connues dans le passé. Cela tient pour beaucoup aux avancées de la science et de la technologie. L’instabilité, l’éphémérité de la matière et de l’énergie, les lois du chaos, le principe d’incertitude rendent le monde évanescent, ou à tout le moins insaisissable et anxiogène. La vitesse, dont la valeur l’a emporté sur la permanence, défait nos images et crée une nouvelle esthétique. Existe-t-il encore des sujets, des objets dans notre cosmogonie aussi bien que dans notre vie quotidienne ? Nous voyons donc se multiplier des pratiques extrêmes, des visions apocalyptiques, voire post-apocalyptiques, mais aussi des conceptions de l’homme postbiologiques, posthistoriques, postnationales, posthumaines, etc. Un sentiment de fin du monde s'impose, souvent associé, à un désir d’exploration d’une « nouvelle frontière » de la vie et de la création artistique, où nous devenons les créateurs du monde lui-même, nous incluant. Les deux postures coexistent.
Lorsque l’image du monde semble se défaire, c’est le plus souvent, comme en témoigne l’histoire de l’art occidental, parce qu’une nouvelle image du monde est en cours d’élaboration, qui fait écho aux nouvelles structures sociales, aux changements idéologiques, aux avancées technoscientifiques, mais dont les contemporains n’ont pas encore conscience. Ce fut le cas lors l’émergence de la Renaissance, du classicisme, du baroque, de l’impressionnisme, du fauvisme, du cubisme, du constructivisme, de l’art abstrait, etc. Comment alors ne pas se demander quelle est la nouvelle cosmogonie qui se met en place aujourd’hui ? Est-ce que les artistes actuels, une fois de plus vont en être les découvreurs, les créateurs ? Ou laisseront-ils cette fois le rôle de pionniers aux scientifiques ? Devrons-nous admettre, pour la première fois, qu'une image cohérente du monde n’est plus possible ? Dans quel univers allons-nous alors basculer ? Ou allons-nous être confrontés à une rupture anthropologique et à une image du monde radicalement nouvelle ?
Hervé Fischer
2010-12-30
El cuerpo transformado, un libro de Naief Yehya

Quisiera subrayar la importancia del libro El cuerpo transformado de Naief Yehya. Este es un trabajo notable por su lucidez crítica así como por la riqueza de la información en la que se apoya, además de que tiene el mérito de haber sido publicado desde 2001 (Paidós, México). Su éxito lo condujo a una reimpresión en 2008.
La estrategia intelectual de Naief Yehya es totalmente filosófica. Frente a la utopía emergente de la clonación humana, de los cyborgs y del posthumanismo, Naief Yehya elige llevar hasta las últimas consecuencias lógicas —si no previsibles—las afirmaciones ingenuas de algunos gurús norteamericanos que nos anuncian la revolución antropológica del silicio inteligente para demostrar su asombrosa imprecisión. Estos supuestos grandes pensadores del posthumanismo, son de hecho autores exitosos como Ray Kurzweil, investigadores de grandes laboratorios de inteligencia artificial, de robótica, de genética, de neurología cognitiva, como Hans Moravec, Marvin Minsky, James Bailey, etc. A quienes les hace enormemente falta el gen de la inteligencia crítica y un mínimo de formación filosófica.
Hoy a esta lista añadiríamos algunos artistas como Stelarc o Eduardo Kac quien introdujo un gen de artista (suyo) en una flor de petunia, lo que produjo una Edunia (un híbrido de Eduardo y petunia). Este cruce entre especies aparece supuestamente, en las venas rojas de la planta. Estamos en una utopía biotecnológica que interesa naturalmente a todo artista que se encuentre bajo la tutela del mito de la creación. El conejo transgénico fluorescente firmado en 2000 por Kac y otras quimeras ejecutadas por artistas que exploran el genoma y la vida artificial tienen por lo menos el mérito de forzar el debate social sobre los nuevos poderes que reivindicamos con respecto a la naturaleza y la vida.
Naief Yehya, un ávido lector de ciencia ficción, no puede ser acusado de timidez. El humor y la ironía que utiliza contra los que piensan que pronto se podrá superar la complejidad y la creatividad casi ilimitada de la naturaleza son muy significativos. De hecho, todavía hay un abismo de conocimientos y experiencias entre la prótesis electromecánica de una mano y el funcionamiento de una mano viva. Y podríamos decir lo mismo de la piel, de la visión, de la inteligencia artificial, etc. Ciertamente, hay en la naturaleza cosas más o menos complejas, más o menos vivas, más o menos mecánicas, eléctricas, químicas. Y ya es posible contemplar una terapia genética personalizada, tal como lo propone aquí en Quebec el Dr. Pavel Hamet, y es probable que surja una medicina preventiva altamente eficaz. Es posible jugar con el libro del genoma, reescribir secuencias - la mayoría de las plantas de nuestra agricultura son el resultado de esos procesos. Transformar el cuerpo para reparar las deficiencias genéticas, reemplazar las piezas (brazos, riñones, corazón, etc.) se vuelve posible y prometedor. Las prótesis sofisticadas que somos capaces de fabricar hoy en día son de gran valor para un amputado o una persona con discapacidad. Pero declarar a nombre de la tecnociencia y sus promesas actuales, supuestamente posthumanistas, que el cuerpo es obsoleto, como lo repite Stelarc al imaginar el implante de una tercera oreja en el antebrazo, o de un tercer brazo robot es ingenuo.
Naief Yehya subraya la importancia del mito eterno del empowerment humano que se ha amplificado por el progreso de las tecnologías digitales. Para esto evoca la importancia de la literatura y cine de ciencia ficción, como Blade Runner (Ridley Scott, 1982). Yehya cita con humor al robot historiador del libro La guerra en la era de las máquinas inteligentes, de Manuel de Landa (Nueva York, 1991) el cual en un futuro trata de entender la evolución de la "humanidad", a partir del origen de la vida hasta sus transformaciones robóticas.
Es legítimo que el hombre busque mejorar su cuerpo (belleza, fuerza, inteligencia, memoria, longevidad, etc.) no únicamente mediante la gimnasia, el maquillaje y la moda, sino también por la tecnociencia. Acabamos de enterarnos que investigadores de Harvard han descubierto la posibilidad de invertir con la telomerasa, una enzima que actúa para acortar los telómeros, el proceso de envejecimiento de las células de ratón, y por lo tanto de rejuvenecerlos. ¡Bravo! Este deseo humano, asociado con el instinto de poder, que yo mismo he analizado en mi libro CyberProméthée (VLB, Montreal, 2003), que es exaltado ahora más que nunca, sin duda nos conducirá a una comprensión mayor de la vida, de la materia y por lo tanto de nuestro cuerpo. Todavía estamos en la infancia de este tipo de medicina. Pero en lugar de soñar que nos hemos convertido "por fin" en robots cyborgs con un mégachip en el cerebro y una gran computadora central en la nube - el Cloud Computing - que curiosamente hemos ubicado en el cielo como el Dios de ataño que era el amo de nuestra alma, debemos comenzar a prestar más atención a la transformación del cuerpo a causa de la obesidad y la contaminación ambiental y alimentaria, que hoy por primera vez han disminuido notablemente las expectativas de vida de los norteamericanos. Es menos emocionante, pero más real, y esta desoladora observación trivial nos regresará pragmáticamente a la tierra para gestionar de forma eficaz más efectiva e inmediata la evolución de nuestra especie.
Hervé Fischer
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cyborg,
eduardo kac,
evolucion,
Hans Moravec,
James Bailey,
Marvin Minsky,
Paidos,
Pavel Hamet,
poshumanismo,
Ray Kurzweil,
Stelarc
2010-12-28
Le "numérisme" : un néo-platonisme technologique
Depuis l’émergence de l’âge du numérique, nous voilà replongés dans l’obscurité de la caverne de Platon. Le réel est dévalorisé et passe pour un jeu de simulacres et d’ombres, dont nous nous échappons en nous tournant vers la lumière bleutée de nos écrans d’ordinateurs, où nous apparaissent les « eidos » numériques, beaucoup plus vrais et riches en informations scientifiques et instrumentales que les perceptions de nos cinq sens en basse résolution. L’intelligence dite « collective » se répand dans la noosphère qui entoure désormais la planète Terre, et nous pouvons connaître et concevoir grâce au numérique le monde virtuel auquel nous aspirons. Oublions le réalisme trivial, la science d’observation et d’expérimentation : la vérité se situe dans la pensée d’un irréel invisible. C’est cette attitude mentale, quasi spirituelle, que j’appelle « le numérisme », et qui est une nouvelle déclinaison technologique de l’idéalisme platonicien.
Il n’y manque plus que Dieu. Le numérisme n’a pas manqué de créer une sorte de religion, avec ses communautés virtuelles, telles les églises Apple, Microsoft, Google, Facebook, ou les paroisses Myspace, Youtube, Twitters, Skype, leurs fidèles et leurs infidèles, des codex pour les initiés, une discrimination entre ceux qui sont connectés, sans cesse connectés à ce monde supérieur - les intelligents -, et ceux qui ne le sont pas - les païens, les obscurantistes. Et le posthumanisme nous annonce une sorte de paradis intelligent à venir sous le règne du numérique.
Il est étonnant de constater que le réalisme, né avec la Renaissance, pourtant si instrumental de notre puissance occidentale, n’aura guère duré plus de cinq siècles, un instant en comparaison des milliers d’années d’évolution de notre espèce. Nous n’aimons pas les païens, ni les athées, ni les démystificateurs. Nous voulons des dieux, des intelligences supérieures – aujourd’hui celle du Grand Ordinateur* -, nous avons besoin d’excommunications, de dépendance, de soumission. Nous nous berçons encore d’illusions et de chimères, un doux mélange d’idéalisme platonicien, de magie numérique, avec ses rites, ses initiations, ses célébrations, ses marchands du temple, ses prêtres, ses gourous, ses chamans et les formules de sorcellerie de ses algorithmes. Et dire que nous nous croyons modernes ! Et même postmodernes ! Posthistoriques !
Paradoxalement, seuls les philosophes nous invitent quasiment tous à nous détourner de ce nouvel idéalisme. Ils n’en ont pas encore perçu le pouvoir intellectuel et spirituel. Ils se gargarisent encore de Platon, de ses leurres et de ses fantasmes, sans avoir compris que nous y sommes revenus, étonnamment par le biais de la technologie, comme avait su le comprendre McLuhan. Au nom d’un humanisme vieillot, au nom de la philosophie, ils veulent nier l’importance radicale de la révolution informatique et son impact sur notre civilisation et précisément sur nos idées. Ils se sont trompés d’adversaire. Ils devraient plonger dans le numérisme avec ferveur.
Nous voilà donc confrontés à de grands malentendus, comme il est arrivé si souvent dans l’histoire des idées. Les philosophes ont raison de se méfier du numérisme, mais ils ne le critiquent pas pour les bonnes raisons ; d’ailleurs ils le méconnaissent presque tous. Nous avons un besoin urgent de cyberphilosophie face à la révolution numérique, pour la comprendre, la démystifier, mais aussi en reconnaître les valeurs, la puissance créatrice, mais aussi l’immensité des responsabilités qu’elle nous impose et la solidarité qu’elle éveille. Au-delà de l‘utopie technoscientifique et de ses excès, c’est notre liberté et notre lucidité qu’elle exige à un niveau inédit dans notre histoire humaine.
Lorsqu’on prend conscience de l’influence immense de l’idéalisme platonicien sur l’évolution de l’Occident, alors que ce n’était qu’un phantasme philosophique, à quoi ne devons nous pas nous attendre avec le numérisme, qui est, quant à lui, technoscientifique et donc porteur d’un pouvoir instrumental exorbitant !
Ce sera sans doute, la puissance technologique même de cette révolution numérique, qui nous imposera, par un de ces paradoxes dont l’histoire a le secret, le « supplément d’âme » dont nous avons le plus urgent besoin pour assurer la survie de notre espèce, beaucoup plus encore que des progrès de la science et de la technologie : un profond consensus humain pour nous soumettre aux exigences d’une éthique planétaire.
Hervé Fischer
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* C'est Jacques Perret, professeur de philologie latine à la Sorbonne, qui a proposé en 1955 de traduire le mot américain "computer" par "ordinateur", un mot emprunté au vocabulaire théologique. « C’est un mot correctement formé, écrit-il, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde. »
2010-12-27
Les mutations de l’humain
Il est difficile de dire ce qu’est l’être humain en dehors des représentations visuelles successives qu’il s’est fait de lui-même. Et celles-ci, essentiellement culturelles, se sont étrangement transformées au fil des siècles. Les images paléolithiques nous montrent plus d’animaux que d’hominidés. Et les dessins des animaux des grottes préhistoriques sont très réalistes et précis, tandis que l’homme se représentait seulement sous forme symbolique : sculptures magiques de la fécondité (Venus de Willendorf 23000 ans avant notre ère) ou pictogrammes de silhouettes humaines en quelques traits schématisés. Dans l’art premier, notamment africain, il en est de même : c’est plus l’esprit que le corps qui est évoqué, son statut social et ses pouvoirs animistes. La civilisation égyptienne ancienne a magnifié le corps humain, mais elle aussi selon des conventions symboliques, religieuses et politiques abstraites, et en l’hybridant souvent aux animaux sacrés.
Les Grecs anciens ont été les premiers à célébrer dans leurs temples la beauté plastique du corps humain et son anatomie musculaire précise et réaliste, plutôt que de multiplier les sculptures animistes de serpents, dragons, singes, chats, oiseaux ou végétaux des autres civilisations. Pour en glorifier l’image, ils ont recouru à la noblesse lumineuse du marbre blanc. Puis nous observons, selon les époques, les sociétés et les cultures, des tendances tantôt très réalistes, tantôt abstraites, religieuses et symboliques. Dans l’islam et le protestantisme, c’est même l’interdiction de toute représentation visuelle de dieu et de création, y compris l’homme qui s’est imposée.
La représentation de l’humain, spirituelle ou corporelle, est iconique de chaque culture ; elle synthétise les rapports que l’homme construit entre lui et l’univers, donc sa propre image dans celle du monde, selon la cosmogonie et les interprétations idéologiques qu’il adopte. Qu’en est-il alors de l’homme de la modernité occidentale. Il était nécessaire de faire ce rappel historique pour mieux comprendre la signification des mutations actuelles.
La sculpture et la peinture européennes ont transformé nos représentations classiques de l’humain, principalement du point de vue perceptif de la réalité visible : convention réaliste, impressionnisme, naturalisme, fauvisme, cubisme, surréalisme, hyperréalisme, etc. Le sentimentalisme romantique, puis le symbolisme (qui a eu un fort impact dans la sculpture qui a suivi), ont maintenu une tradition plus spirituelle. Le futurisme et le réalisme socialiste, mais aussi un Fernand Léger, ont tous célébré, quoique de façon très différente, la nouvelle puissance de la technologie et de l’homme prométhéen, constructeur d’un monde nouveau.
Les artistes qui ont rapporté des dessins des camps de concentration, et les postmodernes deepuis, comme Christian Boltanski, Arnulf Rainer, mais aussi des sculpteurs comme Giacometti, Eva Hesse, Louise Bourgeois, Betty Goodwin, ont exprimé le malaise, la souffrance, la fragilité, l’éphémérité, la destruction de l’homme, cédant souvent à une grande morbidité. Mais ce sont les artistes de la performance et de l’art corporel des années 1960 et 1970, des artistes comme Hermann Nitsch, Gina Pane, Michel Journiac, Vito Acconci, Chris Burden, qui ont exprimé de la façon la plus extrême la douleur, le désenchantement, le catastrophisme, voire le nihilisme de notre époque. Ces représentations doloristes, masochistes évoquent nettement la tradition chrétienne biblique de flagellation, de la punition du corps. Certes, l’intention n’en était nullement exprimée clairement par ces artistes, mais les références nombreuses et explicites que faisaient Michel Journiac et les actionnistes viennois à la religion en témoignent clairement.
Il est d’autant plus étrange qu’en 40 ans nous soyons passés d’un extrême à l’autre : nous optons aujourd’hui pour une attitude extrêmement optimiste, mais selon deux directions étonnamment contradictoires, du moins en apparence.
D’un côté nous valorisons le corps naturel, nous l’icônisons dans la publicité, qui promeut et vend les produits d’une industrie florissante de la beauté du corps – naturisme, nudité, gymnastique, body building, maquillage qui rehausse le naturel, chirurgie plastique qui permet de lutter contre le vieillissement, santé par les produits naturels, etc.
D’autre part, des gourous nous proposent une nouvelle représentation du corps grâce aux technologies numériques. Cette utopie technoscientifique posthumaniste correspond à un nouvel espoir cosmogonique et nous annonce une superpuissance humaine arrimée aux technologies informatiques. Des représentants majeurs des arts scientifiques, tels Stelarc, Eduardo Kac, le mouvement australien Symbiotica usent de prothèses, manipulent l’ADN, rêvent de nanotechnologies, conçoivent l’espoir d’un être humain chimérique, qui cèderait son pouvoir cérébral à l’informatique pour une nouvelle ère de notre évolution humaine, jusqu’à un dépassement radical de l’humain par le silicium intelligent.
Quelle que soit l’opposition de ces démarches, l’une naturaliste, l’autre numérique, c’est dans les deux cas par l’artifice que nous tendons à doter notre corps de beauté et de force supérieures. Dans les deux cas, il s’agit d’un rejet de l’idéologie biblique et d’un retour à la pensée grecque, celle de la beauté du corps humain, à célébrer, et à renforcer selon notre instinct prométhéen de l’homme créateur de lui-même. Un rêve de puissance. Nous voulons devenir à notre tour des dieux, beaux comme des dieux, puissants comme des dieux*.
Hervé Fischer
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*"Nous serons des dieux", éditions vlb, Montréal, 2007
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