2012-08-19

Intimité et nudité numériques




Ce corps numérique appelle à l’intimité. Il évacue les pudeurs. Après tout, au paradis, on n’a plus rien à cacher, comme dans les camps naturistes – c’était le cas du paradis terrestre -; mais ici-bas, la loi interdit de se déambuler nu dans la rue. Alors pourquoi la tendance actuelle est-elle de se dévoiler sans retenue dans l’espace public des médias sociaux, voire d’y devenir exhibitionniste? Et pourquoi ces anges innocents donnent-ils la clé et le code d’entrée de leur maison aux voleurs. Cette euphorie numérique risque de tourner à l’amertume du cauchemar si une législation réaliste ne lui est pas opposée. Il faut croire que la nouvelle génération des adolescents se croit au paradis terrestre réactivé.
Y-a-t- il encore un peu d'intimité dans le cyberespace? Je ne le crois pas. Tout est enregistré et retraçable. La webcam se charge avec Google de compléter cette transparence du cybermonde qu'on appelle l'information, le panopticon, l'objectivité. On ne peut plus nier cette puissance du numérique, ni dans son aspect positif, ni dans l'effet pervers des médias sociaux auxquels on se confie dans l'intimité et qui s'étale ensuite sur les écrans. Voilà bien aussi l'erreur de ceux qui croient que leurs courriels demeurent privés grâce à un mot de passe, alors que Google les indexe pour vous aider à les gérer et que Facebook vous garantit la pérennité de tout ce que vous lui confiez, même si vous vous déinscrivez.
Pas plus d'ombre dans le cybermonde que dans la peinture primitive : tous les logiciels sont véristes. Même dans les abîmes insondables sous le surf de l'internaute, même dans les profondeurs du web que le commun des mortels ne voit pas, les projecteurs des spécialistes éclairent comme en plein jour.
L’ingénuité de nos adolescents nous apparaît aussi comme un symptôme criant du désir  de cette solidarité tribale originelle que nos sociétés de masse semblent avoir détruite. Seul un profond sentiment de solitude peut inciter des jeunes et maintenant des citoyens de tous âges à aller mettre sur une plateforme publique d’échanges toutes sortes d’informations personnelles au vu de tous et sur lesquelles ils perdent contractuellement tout contrôle.
Et le numérique appelle aussi au débordement de la sexualité. La pornographie est devenue un must du cyberespace. Nous savons tous qu’il existe une virtualité rose, qui est devenue plus que réelle : obscène. Plus réaliste que la réalité, avec ses exploitations, ses prédateurs, ses victimes, ses scandales de pédophilie. Avec ses zooms et ses pénétrations. De vraie chair, de débauche, de perversité et de secrétions des acteurs et des victimes qui y sont exhibés. Anatomique comme sur une table d’opération. Rose comme l'intimité des organes. Rose dans une lumière froide, bleutée du numérique.

2012-08-16

La chute de Facebook


En 2010, j'ai annoncé le déclin prévisible de Facebook, ici dans ce blog, mais aussi dans des journaux, tels que Libération en France et Le Devoir au Québec. Aujourd'hui 16 août, moins de trois mois après son lancement en bourse le 18 mai, Facebook a déjà perdu la moitié de sa valeur. Il est coté en dessous de 20$, alors qu'il avait atteint près de 40$ lors de son lancement.
Site poubelle, sans valeur technologique ajoutée, hors la loi, il est contraint depuis peu par la Federal Commission of Trade à respecter la loi sur la protection de la vie privée et à se soumettre régulièrement à des audits de contrôle. Il perd ainsi une grande partie de sa dynamique commerciale, alors qu'il tire plus de 80% de ses revenus de la publicité. Son élan est ainsi brisé et sa chute se poursuivra inéluctablement, laissant la place libre à d'autres médias sociaux de meilleur aloi.

Le pansimulacre du réel



Beaucoup dénoncent l’hégémonie de l’économie dans le monde actuel. Mais ce constat vaut aussi pour l’informatique, qui, d’ailleurs, domine aussi l’économie, aujourd’hui dématérialisée. À elles deux, l’informatique et l’économie ont conquis la planète Terre, comme une déesse-mère pluripotente à deux têtes. Elles sont pour nous tout à la fois maternelles et anonymes, omniprésentes et lointaines, visibles et occultes comme toutes les divinités que l’on prie et que l’on redoute tout à la fois. Et elles ont toutes deux leurs prosélytes, leurs intégristes, comme toutes les religions qui tentent de nous imposer leur vérité totalitaire. Le vendredi était traditionnellement "jour maigre". On faisait pénitence. Maintenant, le vendredi, on rend gorge. Le calendrier financier a pris la relève du religieux. Certes, heureusement, tous les vendredis ne sont pas noirs, ni les lundis non plus. Mais la Bourse rythme le quotidien de nos sociétés. Quel étrange phénomène anthropologique que cette nouvelle religion de l'argent, dont le Vatican est aujourd’hui à New-York et sera demain à Hong-Kong.
Mais le numérique va encore plus loin dans son hégémonie, que l’économie qui se limite à une vision quantitative de la planète Terre. Le numérique nous impose peu à peu un simulacre extensif, diversifié et total de l'univers. Un pansimulacre survalorisé par rapport au réel, parce qu’il nous semble plus vrai (précis, informatif, interprétatif),  plus instrumental (contrôlable et efficace), infiniment grand, petit, et détaillé, illusionniste (trompe l'œil), séducteur, excitant et immersif. Mais aussi un pansimulacre trompeur, parce qu’il se présente à nous comme une technoscience mathématique et donc objective, anonyme et universelle, et cache d’autant mieux derrière l’illusionnisme de son apesanteur sociologique, les redoutables mécanismes de pouvoir symbolique du capitalisme et le cynisme des exploitations et des crises très réelles qu’il déchaîne. Nous vivons aujourd’hui dans un monde tout à la fois trivial et hallucinatoire, tant les rationalisations de détail déshumanisées d’un imaginaire exalté nous surplombent. Jusqu'où irons-nous en ce sens? Plutôt que de coloniser la Lune ou Mars, migrons-nous aujourd’hui dans une redoutable matrice virtuelle?
Nous avons mis en scène le triomphe de CyberProméthée dans un livre précédent.  Nous avons souligné le caractère prométhéen de notre aventure humaine, rappelant que ce titan rebelle avait dérobé le feu de Zeus pour nous le donner et nous permettre d’accéder à la conscience et de transformer le monde à notre image. Mais en célébrant aujourd’hui le culte de l’économisme et du numérique, on peut se demander si nous n’avons pas succombé à une nouvelle aliénation.  Avons-nous défié Zeus, Dieu le père pour tomber sous la coupe d’une déesse-mère à deux têtes ? Le mythe est puissant et nous allons en évoquer plusieurs facettes. Mais non sans en dénoncer  l'abus de mots et de fièvre numérique. Les algorithmes binaires  ne sont que des instruments conçus pour agir sur notre environnement. Il ne faut pas prendre l’outil pour la matière et l’énergie, qui demeurent infiniment plus complexes, obscurs et opaques, résistant à nos désirs et projets et finalement plus réelles que le numérique, même dans toute son enflure mythique et les dérives frénétiques de l’économie imaginaire qu’il a créée et encensée.

2012-08-13

Cyberprimitifs




Après l’âge du feu, voici venir l’âge du numérique, dont l’émergence, la nouveauté radicale, puis l’accélération stupéfiante ont été un choc. Médias, technoscience, écologie, biologie, structures sociales, politique, économie,  éducation, médecine, culture : rien n’y échappe, tant à l’échelle mondiale que dans le détail de nos vies individuelles. Avec le tournant du millénaire, le monde réel a basculé dans le virtuel. L’économie imaginaire a entraîné l’économie réelle avec elle dans une crise mondiale dévastatrice. La bioinformatique déchiffre et manipule audacieusement nos gênes. L’astrophysique n’affiche plus sur nos écrans que des fichiers numériques. La mécanique quantique et les nanotechnologies sont devenues fabulatoires. Les nouvelles générations s’évadent dans les médias sociaux avec le sentiment d’y accéder à une existence plus réelle que ce qu’on appelle encore la réalité.
Cette opposition entre le monde d’ici-bas que nous dévalorisons et celui d’en haut que nous survalorisons a une histoire, on pourrait dire des hauts et des bas. Le monde animiste, qu’on a appelé « primitif » était d’une seule pièce. Les hommes faisaient partie de la nature dont ils célébraient les esprits. Cette unité a été déchirée par Platon, qui nous voyait ici-bas dans la pénombre d’une caverne, enchaînés par des simulacres et des ombres trompeuses, sans pouvoir nous retourner vers la pure lumière de la vraie réalité qui resplendissait dans le ciel des idées, que seul le sage voyait. Le christianisme a renforcé cette opposition, qualifiant de vallée des douleurs et de péché la terre d’ici-bas et glorifiant la lumière pure de Dieu pour nous inviter à nous tourner vers le ciel.
Puis, cette curieuse topologie a été inversée par les hommes de la Renaissance qui ont substitué la trilogie de l’humanisme, du rationalisme et du réalisme d’ici-bas à celle du Dieu du ciel incarnant le vrai, le bien et le beau.  Revalorisant la vie terrestre et contestant la théologie de l’Église, on a dénoncé de plus en plus l’obscurantisme du Moyen-âge. La science expérimentale nous libérés de la superstition et s’est affairée à représenter et explorer la réalité matérielle d’ici-bas.
Mais après avoir bâti pendant cinq siècles, un réalisme qui semblait répondre à nos exigences rationnelles et humanistes, c’est la science elle-même qui a décrédibilisé ce  réalisme si difficilement conquis. Elle n’y croit plus. Elle a abandonné l’observation matérielle et l’instrumentation optique et opté pour la modélisation numérique. Elle s’est rapprochée de l’imaginaire de la science fiction et explore des hypothèses de plus en plus idéelles. Elle s’est dématérialisée et flirte avec les chimères. Avec l’émergence de l’âge du numérique, notre cosmogonie s’inverse encore une fois. Nous revenons à  une sorte d’idéalisme platonicien. Nous dévalorisons  à nouveau la réalité d’ici-bas, ce monde trivial de nos sens, pauvre en informations, qui n’intéresse plus la science, tournée désormais vers l’exploration des complexités invisibles qu’elle modélise numériquement. Nous le dévalorisons aussi parce qu’il nous résiste, nous déçoit et nous frustre dans nos désirs, en comparaison de l’ailleurs numérique des réseaux sociaux où nous avons le sentiment d’accéder à une existence plus reconnue, plus gratifiante, plus réelle.
Nos sociétés humaines actuelles ont délaissé la métaphore de l’énergie et adopté celle de l’information. Notre science n’interprète plus l’univers avec des concepts thermodynamiques de chaleur et d’énergie, mais avec le code binaire des algorithmes que nous programmons.  L’homme du numérique ne frotte plus deux cailloux pour faire jaillir une étincelle et allumer un feu. Il a en main un silex intelligent dont jaillit l’information. Avec  cet ordinateur miniaturisé, il téléphone, il se connecte à l’internet, gère et joue. En un mot, nous sommes passés de l’âge du feu à l’âge du numérique.
Étions-nous à ce point blasé de la grande épopée de l’énergie, du vent, de l’eau, du feu, du soleil, de l’électricité, du nucléaire ? Comment cette révolution anthropologique a-t-elle pu être tout à la fois si douce, si subite et si puissante ? Notre évolution humaine, une fois de plus, a basculé vers de nouvelles idées, de nouveaux projets, de nouvelles aventures. Nous migrons vers un ailleurs virtuel. L’Âge du numérique met un terme à la crise de la postmodernité et ouvre la voie à une nouvelle aventure de l’humanité, sous le signe de la divergence et de la création, avec les enjeux fabuleux, les excitations et les risques qu’implique cette liberté. Mais ce qui explique le succès quasi immédiat du numérique, c’est qu’il réactive en fait nos mythes les plus archaïques et répond à notre irrépressible fascination pour la pensée magique. Nous sommes devenus des cyberprimitifs.

2012-08-12

De la tragédie grecque à la violence des jeux vidéo




Nous sommes de plus en plus anxieux pour l’avenir. Bien des signes sont préoccupants, pour celui qui regarde autour de lui les bouleversements structurels, tels que le bouleversement climatique, la violence du capitalisme néolibéral, la persistance de la crise financière, le chômage parfois extrême, les migrations et les scandaleuses inégalités humaines, les famines, la corruption généralisée dans une immense majorité de pays, mais aussi les turbulences événementielles qui en résultent inévitablement, les révoltes arabes, la montée en puissance des intégrismes, le terrorisme qui resurgit constamment. Mais il ne suffit pas d’observer ces flux tumultueux de destruction. Nous sommes aussi dangereusement étrangers à nous-mêmes dans notre propre technoculture. Que pouvons-nous faire ? Rejeter notre sentiment d’impuissance face à ces tragédies. Il faut choisir nos valeurs et décider, car aucun progrès, ni aucune fatalité ne sont des automatismes. L’Histoire ne le fera pas à notre place.
Les jeux vidéo d’extrême violence et les films de science-fiction et qui envahissent nos écrans reflètent nos inquiétudes et les dangers réels de notre époque.  Il ne faut pas les sous-estimer : c’est dans le passé que nous cherchons l’imagination du futur et ce sont des déclinaisons des tragédies grecques anciennes, au goût technoscientifique du jour. Ils continuent à nous assurer la même catharsis de l’horreur qui est toujours en nous. Comme il est étrange que nous nous soyons crus modernes, nous qui avons survécus à des guerres mondiales et à des shoahs ! La puissance du numérique réactive tant d’instincts compulsifs dans la psyché humaine, que notre imaginaire numérique n’est pas futuriste, comme on pourrait s’y attendre, mais régressivement archaïque.  Quel est donc l’algorithme de ces immenses pulsions de violence qui circulent dans les mass médias ? Serons-nous capables de nous sauver de nous-mêmes et de nouvelles destructions ? De nous libérer de nous-mêmes, de la répétition de ce catastrophisme pour construire des visions alternatives ? 

2012-08-11

la nouvelle Cyber



Nous embarquons tous pour cette nouvelle Cyber mythique. Autochtones et immigrants y cohabitent sereinement, mais sans s’y croiser. Les immigrants envoient encore des courriels traditionnels à leurs familles. Les jeunes surfent fébrilement sur les plateformes des médias sociaux et chattent sur leurs écrans de cellulaires; ils s’agitent sur Twitter, Youtube, Facebook, Google + et autres. Ils téléchargent de la musique et des films et suivent les nouvelles de leurs tribus. Ils remuent frénétiquement les consoles des jeux. Ils font des photos et des vidéos avec leurs portables et les envoient tous azimuts. L’ancienne génération navigue sur Google plus calmement; elle y cherche ses destinations de vacances et réserve des gites chez l’habitant. Elle y consulte la météo, les infos médicales, les soins pour les chats et les chiens. Elle y gère ses comptes de banques et autres utilités qui demandent de l’attention. Elle magazine dans les boutiques virtuelles et hésite entre une liseuse et une tablette électroniques. Progressivement, les diverses générations d’internautes établissent leurs quartiers respectifs, dans la fébrilité du centre ville, dans les agglomérations de banlieue, ou au contact de la nature en campagne, avec une totale insouciance de la rapidité du temps numérique qui les illumine et les efface sur les écrans à un rythme impitoyable, comme les lucioles sur une lampe. On voit passer dans le ciel étoilé des multitudes d’oiseaux bleus, puis les lumières de Tokyo-Ginza. Il y a déjà plusieurs planètes dans le cybermonde, les plus anciennes et les cyberpunks. Sur Ginza, la différence s'estompe entre le réel et le virtuel. Le numérique s'impose à nos sens, et ce sont les parcs et les temples qui semblent devenir irréels.

2012-08-10

Vibration numérique en temps réel




Plus de 5000 tweets par seconde lors de la capture de Bin Laden, plus de 12000 t/s lors du Super Bowl. Pour dire quoi d'intéressant? D'original? Ce ne sont que des frémissements numériques à la surface de la Terre, des e-vibrations du corps social planétaire qui a la chair de poule ou une petite excitation.
Les twitteurs aiment se brancher sur le flux planétaire et se sentir portés par la vague. Un petit coup de talon sur la planche à surfer. L’instantanéité du clic et l’ubiquité numérique sont au diapason de nos nerfs et de nos anxiétés.
Il est très significatif que nous tendions de plus en plus à vouloir interagir sur le web en temps réel. Des enquêtes montrent que l’usage des courriels serait en recul. Les nouvelles générations s’en détourneraient à cause du temps différé des échanges de courriel. Elles veulent l’immédiateté de réaction du cybercorps numérique dans lequel elles fusionnent et qui est l’interlocuteur direct que l’internaute veut rejoindre plus encore que le destinataire nominal. Comme si le cyberespace devait avoir une conscience immédiate de lui-même, de ses pulsions et vibrations, de ses membres, de ses pensées, et de ses gestes et que nous sétion s une parcelle de cette conscience. Possédés par cette sensation, aspirant à en être partie prenante, nous cherchons même quoi dire qui pourrait permettre de cliquer. Le contenu du message demeure secondaire, une sorte de prétexte, mais qui doit nous donner bonne figure. Et c’est précisément cette immédiateté qu’offre Facebook. Tous y clavardent en temps quasi vertical avec leurs amis, de façon spontanée, sans avoir même à suivre la procédure d’envoi d’un courriel, sans avoir à se languir pour attendre la réponse qui confirmera notre existence. Ce temps réel, c’est celui de la vie, celui d’un corps vivant, qui ne saurait être fragmenté, dispersé, éclaté, distendu dans l’espace et le temps. Par l’instantanéité il annule les distances qui séparent ses membres, il les agglutine en corps serré, dense. Il est un, hyperactif, entièrement et immédiatement transducteur de tous les signaux vitaux qu’il échange simultanément à tout instant avec toutes ses cellules.

2012-07-23

Le ruissellement numérique



Nous rencontrons de nombreuses variantes du mythe aquatique originel du web, qui se métaphorise en ruissellement, flux, cultures numériques « liquides », et même en flots océaniques originels de la création du monde. Nous sommes dans le numérique comme des poissons dans l'eau, tantôt chaude, tantôt froide, tantôt polluée, tantôt cristalline, tantôt poisseuse, tantôt nourricière, tantôt agitée, tantôt sereine, qui peut geler ou s'évaporer. Et nous-mêmes, les poissons, nous y sommes nombreux et divers, gros et petits, solitaires ou grégaires, prédateurs ou victimes, bigarrés ou invisibles, beaux et laids, rapides ou lents, ludiques ou immobiles, lubriques ou apathiques, lisses ou hérissés, intelligents ou stupides, vieux sages ou ingénu fretin. Et nous nous côtoyons sans toujours respecter les bonnes mœurs, calculateurs, compétitifs, agressifs, pervers, sentimentaux, ambitieux, vaniteux ou distants. Mais tous, nous tentons d'y survivre et d'y trouver notre pitance, ou nous rêvons d'eau paradisiaque, équitable, utopique, frôlant le désir sans cesse sans pouvoir l’attraper. L'eau numérique n'est pas de l'eau bénite. Elle est vite obscure en profondeur.
Nous usons souvent de métaphores aquatiques pour évoquer le surf sur la toile océanique, ou les profondeurs du web caché. Nous naviguons sur l’internet. Nous piratons des fichiers. Il est vrai que les flux numériques sont envahissants et puissants. Comme l’eau, ils se répandent, inondent le réel, traversent les frontières, et fécondent même les dunes de sable des Émirats arabes unis, où numéraire et numérique fusionnent dans des cités du multimédia innovatrices.
En 2012, au Palais des congrès de Montréal, lors de la WCIT (World Conference on Information Technology), l’un des grands congrès mondiaux sur les technologies de l'information, c’est avec une « rivière numérique » que les organisateurs ont accueilli les visiteurs et invité à s’y baigner leurs invités de marque, tels Carlos Slim, magnat mexicain des télécommunications qui trône au premier rang des hommes les plus riches de la planète, Justin Rattner, directeur de la technologie de l'information chez Intel, Robert Youngjohns, président de Microsoft pour l'Amérique du Nord, Don Tapscott, célèbre gourou des TI et l'animateur de télévision américain Larry King.   On avait même mis des roches pour traverser cette rivière constituée d’un flot de 0 et de 1 projetés sur le sol et encadrés de photographies de paysages canadiens. Et grâce à la réalité augmentée, les participants qui pointaient leur téléphone intelligent vers cette rivière voyaient défiler sur leur écran des noms d'entreprises canadiennes actives en technologies de l'information.
Les flots de pixels bigarrés qui coulent sans cesse des robinets de la communication nous submergent quotidiennement. Je ne parlerai pas encore d’un déluge, mais nous sommes confrontés à un ruissellement numérique incessant, qui ramollit le réel, ou l’entraîne, et nous avec lui, vers des deltas incertains. Je ne pense pas ici seulement aux médias de masse, mais aussi aux arts dits numériques, dont les images ont désormais la fluidité insaisissable d’un fleuve qui nous noie. Nous ne pouvons plus même y naviguer et nous y orienter. Ces flots d’images interchangeables, transparentes, qui se mêlent comme les masses d’eau d’un torrent impétueux, perdent souvent toute existence réelle et tournent vertigineusement, indistinctement dans les siphons cathodiques de nos écrans.
Le mouvement et la vitesse détruisent les images. Nous ne sommes plus dans la société de l’image, mais dans celle des flots chromatiques. Il suffit de tenter de suivre du regard l’histoire et les images d’un vidéo clip, pour prendre conscience de notre impuissance face à ce débordement stochastique de pixels. Guimauve numérique? Chaos irisé? En tout cas, plus d’image. Le rythme les cannibalise, et c’est leur seul message, car les flux cannibalisent le sens, et nous avec elles, si nous n’y prenons garde, dans un massage émotif qui frise l’obscurantisme.
L’interactivité éventuelle que des artistes multimédia leur imposent ne fait qu’ajouter au divertissement ou à la performance d’effets spéciaux écraniques ou rétiniens qu’il est vain de vouloir ralentir, ordonner ou interpréter.
Je suis de ceux qui résistent et suggèrent de redécouvrir les vertus iconiques de l’arrêt sur image. Je ne suis pas prêt à renoncer à l’image au nom de la vitesse. Face au flot chaotique des impressions que captent nos sens, la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat, notre cerveau a appris au cours des millénaires à distinguer des formes, les séparer du fond confus dans le quel elles circulent, à les construire, les structurer, les catégoriser, les lire et leur donner un sens. Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas seulement d’ordre culturel. C’est un comportement biologique, que nous partageons avec les animaux, et sans lequel nous ne pourrions survivre. Les expériences avec les champignons hallucinatoires que décrit Aldous Huxley nous le confirment. Nous allons devoir apprendre à nouveau, face au ruissellement d’octets, à faire émerger un cosmos lisible, un ordre et un sens de ce chaos numérique. C’est précisément le rôle des artistes. Ainsi, le monde numérique, en ce stade primitif, se présente à nous comme une nouvelle et fascinante aventure. Mais l’art n’est pas celui qu’on croit. Ou, en d’autres termes, après avoir détruit l’image, les artistes vont devoir la reconstruire. Après nous avoir plongé dans la confusion chaotique du multimédia, les artistes vont devoir réinventer le système iconique des beaux-arts! Car la culture est devenue liquide et le robinet ne ferme plus. 

2012-07-21

le clapotis du web




Les flux et les reflux du web, les reflets des écrans liquides, le va et vient quotidien des messages, des images, des fichiers, qui y flottent comme des bouchons qu’on retrouve d’une fois à l’autre près de la rive, ce petit bruit régulier des alarmes, le clapotis cathodique sur les rochers du monde réel, le rythme des jours, des matins et des soirs sur l’horizon bleuté, les objets surprenants qu’on y trouve ou qui s’échouent sur la plage, les lignes de pêche qu’on y lance, assis sur un tabouret Google, en variant les hameçons et les appâts pour attirer les gros poissons, le brouhaha des autres vacanciers de la station balnéaire, tout cela a un air de vacances au bord de mer, qui me rappelle la Bretagne de mon enfance.
Le mouvement coloré des baigneurs, des voiles qui évoluent, des plus gros bateaux qui passent au lare, offre un divertissement agréable et sans fatigue, toujours le même et toujours renouvelé. Et quand le clapotis durcit avec les marées, agité par des vagues plus profondes, il fait remonter à la surface des algues ou des coquillages plus intéressants. Mais dans l’ensemble, le clapotis du web est d’une régularité apaisante. Le soir, généralement le vent tombe et la surface de l’écran devient lisse et plate comme un miroir, effaçant toute profondeur, toute trace de vie.
Au cours de ces longues heures passées quotidiennement au bord de l’eau, je me sens toujours en vacance, tantôt pêcheur, tantôt crabe, tantôt mollusque, tantôt baigneur, tantôt voyeur, tantôt surfeur, tantôt plongeur dans le bleu et l’écume de cet écran qui reflète le monde sans en laisser voir le fond.

2012-07-20

Une Atlantide liquide




Les précieux dossiers, les idées géniales, les images créatrices que nous confions au clapotis du web, ont une espérance de vie fragile. Leur vieillissement prématuré est flagrant. Le cybermonde est plein d’épaves qui flottent à la dérive sur les réseaux numériques. Et l’océan du cybermonde engloutit dans ses cimetières marins et ses gouffres abyssaux les sites web à peine nés, dont on perd déjà la mémoire. Les années se succèdent au rythme des seuls printemps. Se mêlent à ces milliards de pages Web disparues à jamais, d’autres milliards de courriels, de textos, de photos numériques, de données, d’archives, qui ne laisseront pas le moindre fossile pour la postérité dans les sédiments du web. Les arts numériques des années 1980, 1990, 2000, 2006, 7, 8 ne sont déjà plus que des fantômes d’eux-mêmes, des descriptions, des articles de revues, des vidéos, quelques photos d’écrans ou d’installations difficilement recensés et sans commune mesure avec les œuvres qu'ils évoquent. Le cybermonde est plein de continents perdus. Un nouvel Atlantide y disparaît au fur et à mesure qu’il se forme par simple renouvellement constant des vagues de 1 et de 0, sans faire plus de bruit que le clapotis de l’eau, sans même que des big crushs soient nécessaires pour hâter son effondrement liquide.
C’est un paradoxe bien étrange que ce rythme de disparition constante du cybermonde, dont l’horizon avance devant nos voiles, sans que nous puissions regarder en arrière, comme dans le mythe d'Orphée. Et s’il existe une Méduse du cybermonde, elle ne pétrifie pas les aventuriers qui regardent le passé, mais les liquéfie à jamais. Les archéologues futurs qui fouilleront les dépotoirs d'aujourd'hui en quête d’une culture glorieuse et innovatrice du passé y découvriront des couches de sédimentation informatique de plus en plus fines comme un feuilleté de plastiques et de métaux lourds comprimés, mais aucun contenu. L’archéologie du numérique s’annonce comme une tâche impossible.