Avec le numérique nous nous libérons de beaucoup d’entraves du réel. Mais inversement, nous sommes pris dans l’entrelacs des hyperliens que nous tissons sur la toile et qui nous y retiennent jusqu’à la dépendance. Nos trois instincts fondamentaux, Éros, Thanatos et Prométhée y règnent à l’envie. Car ce sont les désirs de plaisir, de destruction et de puissance qui créent beaucoup de ces liens. Et la technologie numérique en augmente la charge émotionnelle. Ignorant, ou oubliant, que ce sont des algorithmes prosaïques qui les régissent, nous lui prêtons des forces irrationnelles. Voilà la magie du numérique. Comme toute magie, elle repose sur des techniques, des rituels, des tensions psychiques et des croyances. Elle semble étonnamment puissante à ceux qui la découvrent. Mais pour les nouvelles générations, elle est déjà ordinaire. Et cette familiarité avec la souris et les consoles de manipulation tend à modifier d’autant plus leurs comportements de base. Le numérique, malgré son apparence technologique objective, se déploie paradoxalement dans le registre de la subjectivité, de l’affectivité, que renforce notre intimité avec l’écran cathodique. On observe d’ailleurs que bien des personnes confient au rectangle de lumière bleutée, dans le clavardage ou dans des courriels, des confidences ou des propos transgressifs qu’elles n’oseraient pas exprimer de vive voix à leurs interlocuteurs. Et nous tolérons dans notre boîte à lettres virtuelle bien des publicités et des images qui feraient scandale dans notre boîte à lettre de maison.
2014-01-30
2014-01-26
La divergence numérique
Pour prendre vraiment conscience de la puissance
radicale des divergences que nous créerons, nous devrions sans doute même
parler des mutations du futur, dont nous n’avons pas encore la moindre idée.
Pas encore pensables ? Mais possibles. Une immense divergence s’esquisse
déjà sous nos yeux depuis deux mille ans au moins, dont nous n’avons pas encore
saisi la nouveauté et encore moins l’importance. Je veux parler de la
divergence éthique. La nature darwinienne est étrangère à toute exigence
éthique. Elle est régie par la loi du plus fort, du mieux adapté. Pas de
compassion pour les faibles, pas de sentiment de justice, pas de retenue face à
la violence. C’est l’espèce humaine qui a inventé cette conscience éthique
contre nature. Nous devons à cet égard beaucoup au christianisme. C’est
assurément la religion qui a le plus contribué à la formulation de cette
éthique au nom de l’amour du prochain et de la charité. Mais aujourd’hui dans
une société athée, nous ne pratiquons plus cette éthique pour assurer notre
salut personnel. Nous sommes à la deuxième étape du développement de cette
conscience éthique : elle n’est plus seulement individuelle, elle est
devenue sociale, collective, planétaire même. Elle repose sur le respect des
droits humains élémentaires de tous également, quelles que soient les
diversités des cultures. Elle nous incite à militer contre toutes les violences,
les exploitations humaines, à secourir les victimes, à devenir pacifistes. Nous
n’en sommes encore qu’aux premiers pas, mais nous sommes de plus en plus
nombreux à en ressentir l’exigence. Ne dit-on pas que certains ont la bosse des
mathématiques, évoquant ainsi par métaphore une augmentation de leur volume
cérébral traitant de pensée mathématiques? Il nous reste à espérer que ce qui
vaut pour les mathématiques vaille aussi pour l’éthique. Une éthique planétaire : la
plus immense, la plus nécessaire, mais aussi la plus difficile de toutes les
divergences du futur pensables aujourd’hui.
La divergence n’est pas nécessairement un bien en soi.
Nous en avons connu de bonnes et des mauvaises. Et ces jugements sont toujours
relatifs. Ainsi, l’impressionnisme n’est pas un progrès par rapport au
classicisme, mais un changement.
Le passage de l’âge du feu à l’âge du
numérique demeure ambivalent, en ce sens que le progrès qu’il nous fait espérer
dépendra en réalité de l’usage humain que nous ferons de sa puissance.
Seule la
divergence éthique est un progrès incontestable, que personne ne peut
raisonnablement nier. Les modalités d’application de l’éthique peuvent varier
selon les diversités historiques et culturelles, mais le principe de l’éthique
planétaire est un absolu, le seul absolu auquel les hommes peuvent prétendre.
Le gouvernail et la quille de l’esquif « humanité ».
2014-01-24
Le numérique exotique
On n’arrête pas l’innovation. Elle cache un tigre rugissant
dans son moteur. Pourtant, Jacques Païtra, un spécialiste du changement social,
qui a été notamment président de l’Université populaire fondée par le
philosophe français Michel Onfray, affirme qu’aujourd’hui, les études le
révèlent, la baisse du désir de consommation le confirme, la production
d’imaginaire semble en panne dans tous les secteurs de la société. La foi
religieuse est en baisse, aucune idéologie politique ne passionne les foules,
les grandes marques ont perdu leur pouvoir de fascination. (…) Seules, ajoute-t-il, les nouvelles technologies
et certaines de leurs applications – comme le téléphone portable, le DVD - paraissent échapper à l’étouffement de
l’imaginaire par le raisonnable, le mesurable, le quantifiable. Et
en effet, dans le domaine du numérique, il est permis de parler de tous les
excès et de beaucoup d’illusions. Nous savons déjà que le marché du papier et
de l’encre électroniques, qui en font vibrer plusieurs, est plus qu’incertain.
Celui du livre électronique a déjà fait couleur beaucoup d’encre rouge, jusqu’à
ouvrir toutes grandes les vannes d’investissements financiers perdus d’avance face
aux tablettes électroniques. Et que dire des autres inventions du siècle telles
que l’écran d’ordinateur qu’on peut rouler comme une feuille de plastique, avec
clavier pliable, des lunettes pour regarder la télévision sur la plage ou en
faisant son jogging, des robots-pets, du parapluie qui annonce la pluie ou le soleil,
des accessoires d’ordinateur et de voiture, et de ces millions de gadgets et
d’applications dignes du confort le plus « mou », sans compter la
gadgetterie de maison, pour la cuisine, pour le jardin, pour le sexe, pour le
vin, pour la plage, pour le camping, pour le sport et pour le bureau, qui
brille du style le plus décadent. Chaque designer entrepreneur cherche une
niche extravagante de plus pour nous en mettre plein la vue et s’enrichir lors
des ventes de fin d’année. Ostentation, luxe et volupté sont devenus
numériques. Les nouveaux riches en raffolent.
Certes, le téléphone bracelet, la clé USB en stylo ou en pendentif d’oreille peuvent être
des bijoux élégants, avec leur air « branché », mais que penser de
l’écran d’ordinateur qu’on porte au cou « pour partager les images », ou du life
phone de Marcelo Joulia, extraplat, qui s’ouvre comme un couteau suisse, ou
des chaussures GPS ? Créer
pour innover, telle est la devise aussi superbe que redondante du designer
italien Stefano Marzano! On nous vante des utilités pour le citadin pressé, ou
adepte de la nature ou des sports extrêmes! Et on fabrique des gadgets
extrêmement fragiles, inutiles et coûteux. La domotique a multiplié les
performances de la maison intelligente au
service de notre paresse depuis l’époque de Jacques Tati. Avec une carte dorée
de crédit, on peut s’offrir tout un éventail de plaisirs hyper-raffinés, qui
annihilent toute idée d’effort physique ou cérébral. Ils sont en vente en ligne
et même hors taxe dans les pochettes des sièges d’avion.
Déjà Salvador Dali avait créé des montres molles. Et j’ai
vu la machine à coudre et à toaster. Bravo pour le surréalisme et sa charge
d’inconscient! Mais dans l’industrie, il ne serait pas inutile de confronter
les imaginaires numériques aux usages sociaux. À moins d’avoir temps et argent
à perdre. Et il semble que ce soit le cas de beaucoup d’innovateurs créateurs
qui sont déjà rendus à l’ère du post-virtuel exotique et somptuaire. Le
décadent virtuel? Il ne manque plus que le web parfumé. Mais si, cela existe
déjà!
Non, vraiment, notre époque ne manque pas d’imagination
pour se donner les signes apparents de son bonheur total et achevé. Et ce
qu’elle ne peut obtenir ici-bas, elle y accède dans le monde virtuel, où l’on
peut satisfaire tous ses désirs : la richesse, la beauté, une vie sociale
prestigieuse, un changement d’identité, d’âge ou de sexe, se créer un avatar,
s’adonner à la débauche sexuelle, à la violence, aux hallucinations, aux
explorations oniriques ou à la magie dans des décors synthétiques somptueusement
décorés. Et même harceler des personnes du monde réel, comme dans les rites
primitifs de poupées qu’on perce d’épingles. Une permissivité totale, sans
effort ni sanction. Mieux que les Romains du Bas-Empire. Le plaisir sans la
chute.
2014-01-23
Le numérique, comme utopie néo-positiviste
L’utopie
est l’écho du futur qu’on imagine/désire, volontariste, ingénu, erratique, ou
erroné, selon les cas. Lorsque nous en appelons à l’utopie du progrès, c’est d’éthique
et non de technologie que nous parlons. Car notre avenir dépendra beaucoup plus
de l’augmentation de notre conscience que de celle de notre puissance
instrumentale. Or, à y bien penser, on se rend compte que les croyants du
numérique – oui, cette religion fait parfois penser à une puissante secte
émergente, qui compte ses prophètes, ses prosélytes et ses intégristes - voient
l’avenir comme l’accomplissement du règne de l’intelligence hybride
numérique/humaine qui permettra, selon eux, non seulement de vivre dans un
monde entièrement intelligent, mais aussi d’en comprendre et maîtriser
totalement l’interprétation et l’instrumentation. N’est-ce pas
l’accomplissement du positivisme dont ont rêvé explicitement Auguste Comte et
implicitement beaucoup de scientistes de laboratoires, notamment américains, mais
aussi de fidèles de l’Eglise de scientologie ? Le numérique a pris le
relais des utopies politiques du XIXe siècle. L'utopie technoscientifique nous
promet à son tour des lendemains qui chantent. Espérons que cette nouvelle
promesse finira mieux que les précédentes.
Et
les prophètes du posthumanisme nous disent que ce sont les ordinateurs qui
prendront notre relève, avec plus d’intelligence, plus d’équité, autant de
sensibilité et moins d’erreurs. Certes, l’homme n’aura plus sa place dans cet
univers soumis à une intelligence artificielle non plus collective, mais
dictatoriale. Ce sont des logiciels sociaux qui nous géreront sans faille. Il
est vrai que l’homme est souvent pervers, tandis que la machine, même
cybernétique, n’a pas de défaut psychologique ou moral.
En
attendant cet accomplissement de la perfection socio-numérique, la religion de
l'humanité fantasmée par un Auguste Comte n'est rien en comparaison des rêves
sociaux libérateurs de nos nouveaux gourous du numérique. Ils nous annoncent
que nous allons tout gérer et contrôler, nous cloner, améliorer
considérablement notre santé, notre longévité, notre bonheur, notre beauté,
notre intelligence, notre mémoire. Ils nous prédisent que le numérique
résorbera les inégalités économiques, effacera les conflits de territoires et
de cultures, assurera l'éducation de tous les citoyens et le développement de
tous les continents. Car, disent-ils, les ordinateurs apprendront à apprendre. Ils nous promettent que le numérique
instituera une démocratie planétaire, le progrès social, l'égalité, la
fraternité (Facebook nous permet d'avoir tellement d'amis!). Enfin, nous
accéderons à une société planétaire intelligente et heureuse. Le magazine
américain Wired, bible de ce
cyber-imaginaire, a fait palpiter l'âme de toute une génération libertaire et
lyrique d'internautes. On trouve dans l’imaginaire numérique tous les rêves,
les peurs et les désirs des hommes du monde réel – tous les mythes archaïques.
La
Raison a été discréditée par les barbaries de notre histoire moderne et le
questionnement croissant de la science elle-même. La postmodernité a cru lui régler
son compte. Et ce que la Raison des rationalistes positivistes du XIXe siècle
n’a pas su atteindre, l’intelligence artificielle des ordinateurs du XXIe
l’accomplirait ? Pour le bonheur de l’humanité ? C’est ce que croient
les ingénieurs ingénus du numérique dans leurs laboratoires de robotique
neurologique, de simulation cognitive et d’intelligence artificielle
posthumaniste.
2014-01-19
la divergence numérique
C’est la loi de la divergence qui domine l’évolution à l’opposé
de la loi linéaire de l’adaptation darwinienne. Cela est vrai dans la nature comme pour l'espèce humaine. L'émergence et la rapide planétarisation du numérique constituent un exemple spectaculaire de divergence radicale.
2014-01-18
Nous sommes tous tagués
Nous
avons tous des cookies dans nos disques durs, qui permettent non seulement
d'afficher rapidement les sites web que nous voulons consulter, mais qui
installent aussi des robots espions dans notre propre maison et informent leurs
répondants de nos activités.
Nous sommes ainsi tagués - c'est-à-dire indexés - par Google et autres moteurs de recherche, qui nous géolocalisent et qui prétendent nous faciliter la vie et les communications, en construisant notre « profil » à partir des archives constamment actualisées de nos navigations et donc de nos centres d'intérêts. A cela s’ajoutent nos déplacements, qu’enregistre notre téléphone intelligent, nos achats, qu’inscrivent nos cartes de crédit, et bientôt les lunettes Google +, qui garderont la mémoire de ce tout que nous voyons. Et que le Diable protège ma vie privée du marketing Facebook ! C'est ainsi que nous alimentons nous-mêmes sans trop y penser des banques de données personnelles, voire intimes sur nos habitudes de consommation, nous goûts et nos comportements. Et lorsque nous utilisons les services de courriel de Microsoft, Google, Apple, etc., ce sont nos propres courriels qui sont tagués et indexés. Nous nous félicitons alors que les moteurs de recherche les retrouvent, à notre demande, en un dixième de seconde. Google nous offre même de jouer au moteur de recherche sur notre propre disque dur. On appelle cela désormais « la transparence » et on la vante !
Nous sommes ainsi tagués - c'est-à-dire indexés - par Google et autres moteurs de recherche, qui nous géolocalisent et qui prétendent nous faciliter la vie et les communications, en construisant notre « profil » à partir des archives constamment actualisées de nos navigations et donc de nos centres d'intérêts. A cela s’ajoutent nos déplacements, qu’enregistre notre téléphone intelligent, nos achats, qu’inscrivent nos cartes de crédit, et bientôt les lunettes Google +, qui garderont la mémoire de ce tout que nous voyons. Et que le Diable protège ma vie privée du marketing Facebook ! C'est ainsi que nous alimentons nous-mêmes sans trop y penser des banques de données personnelles, voire intimes sur nos habitudes de consommation, nous goûts et nos comportements. Et lorsque nous utilisons les services de courriel de Microsoft, Google, Apple, etc., ce sont nos propres courriels qui sont tagués et indexés. Nous nous félicitons alors que les moteurs de recherche les retrouvent, à notre demande, en un dixième de seconde. Google nous offre même de jouer au moteur de recherche sur notre propre disque dur. On appelle cela désormais « la transparence » et on la vante !
Et
pour mieux nous servir, Google nous a annoncé
que désormais la compagnie simplifiait la multiplicité de ses politiques de
confidentialité liées chacune à une utilisation spécifique de ses
fonctionnalités : nos navigations
avec Chrome, nos recherches sur YouTube, nos courriels sur Gmail, nos blogues, nos
données sur Google+, le calendrier-agenda Google, Google Maps, Google View,
etc. sont rassemblés tous dans un seul et même cadre réglementaire de gestion
et de respect affiché de notre vie privée, sans en changer les termes. Une
simplification normale et bienvenue ? Oui, mais aussi désormais la réunion
pour chacun de nous de toutes nos données colligées dans un seul et même profil
individuel. Google nous le présente comme un grand avantage pour chaque usager.
Ainsi, peut-être pourrons-nous vous
signaler que vous risquez d’être en retard à un rendez-vous, en tenant compte
de votre localisation, de votre agenda et des conditions de circulation,
nous annoncent triomphalement les responsables de Google, qui font ainsi l’aveu
de leur pouvoir de centralisation d’informations personnelles.
Face
à ces belles intentions le Consumer
Watchdog, l’association américaine de défense des consommateurs rétorque
vigoureusement : Appeler ça une
politique de confidentialité, c’est du double langage (…) Google ne vous dit
pas qu’il va protéger votre intimité. Il vous explique comment il va rassembler
des informations sur vous à partir de tous ses services, combiner tout cela et
utiliser ce gros dossier numérique pour vendre plus de publicité. (Il faut
rappeler ici que Google est devenue la plus grosse compagnie de publicité au
monde, et qu’elle contrôle déjà 40% du marché mondial). Bien sûr, ce ne sont
que des robots qui font le travail, anonymement; et si nous en sommes
conscients, voire préoccupés, nous pouvons désactiver ces fonctionnalités en
cherchant dans les menus. Mais nous oublions de le faire. Lorsque nous effaçons
nos cookies et notre historique de navigation, nous ne savons pas si les
moteurs de recherche le font aussi. Et nous recommençons le jour même à
accumuler les données et à reconstituer nos profils.
Faudra-t-il
disperser nos outils, utiliser le moteur de recherche de Google, le serveur de
courriels de Apple et le Skype de Microsoft pour empêcher que se constitue un
dossier ou profil centralisé sur chacun de nous ? Nous avons un sentiment
d’impuissance. Certains se résignent à cette transparence qui semble inévitable
et finalement peu dangereuse. Mais nous savons que les effets peuvent en
devenir pervers si ces banques de données passent entre de mauvaises mains,
celles de dictateurs, de criminels, de prédateurs, ou simplement de commerçants
avides de marketing ciblé. Tous les
jours nous apprenons que des hackers ont réussi à s’accaparer des bases de
données dans des services publics, des compagnies de cartes de crédits, des
banques, avec des milliers de données personnelles sensibles. Bien sûr, nous
comptons sur l’État pour nous protéger. Mais il est encore sous-équipé pour
nous soustraire à ces harcèlements, vols d'identité, violations de notre vie
privée et fraudes en tout genre qui nous guettent sans cesse. Et ce n’est pas
sa priorité, car la police use aussi de ces techniques, supposément dans de
bonnes intentions.
La
STASI n'existe plus. Mais la démocratie est encore rare sur notre planète. Et
il existe encore des centaines de petites stasi,
que les outils numériques rendent invisiblement très efficaces. Lorsqu'on rêve de démocraties
numériques, on devrait aussi cauchemarder en pensant à la généralisation
insidieuse de ces petits robots numériques qui sont essentiels à tous les
moteurs de recherche, et qui prétendent être au service des netcitoyens. Quand
les États vont-ils prendre conscience de leurs devoirs de protection de la vie
privée en régime de démocratie et contraindre les multinationales à respecter
une législation de base plus sécuritaire ? Les écoutes téléphoniques et
l’ouverture du courrier sont interdites sans l’autorisation spécifique et
justifiée d’un juge. Cette loi ne vaut-elle pas pour nos courriels, nos textos,
notre agenda et notre carnet d’adresses électroniques ? L’internet est
aujourd’hui encore plus répandu que les services de poste. Il y a là
manifestement un grave problème de démocratie face auquel nous sommes démunis
et trop insouciants. Et lorsqu’on voit apparaître des réglementations sévères
pour sanctionner les compagnies de serveurs qui ne dénoncent pas les clients
qui chargent illégalement des fichiers de musique, de cinéma ou des logiciels,
force est de constater que les États favorisent nettement les intérêts
commerciaux des multinationales au détriment du droit fondamental au respect de
la vie privée des simples citoyens. Et puisqu’il est fondamental de respecter
la propriété intellectuelle, le problème n’est pas simple. Les robots
numériques sont comme les bactéries : nécessaires à la vie numérique, mais
susceptibles aussi de devenir toxiques et de déclencher de graves pathologies, des
infections fatales pour l’individu mais aussi pour une société dont le système
immunitaire est déficient. L’américain Edward Snowdon, employé de la National
Security Agency américaine, qui a dénoncé en 2013 à ses risques et périls les
agissements de la NSA ; démontrant qu’elle espionne toutes les
communications des citoyens dans tous les pays, y compris celles de ses
dirigeants, présidents, chefs d’Etat, gouvernements, assemblées parlemantaires,
voire celles du président des Etats-Unis lui-même, nous apparaît comme un
héros. Car il fallait un grand courage pour révéler la généralisation de ces
excès extrêmes, incompatibles avec le respect des personnes, et les exigences
éthiques des démocraties que nous prétendons construire.
2014-01-16
La douceur maternelle interactive du web
L’illusion qui nous
berce aujourd’hui tient à la sensation de chaleur conviviale et affective que
nous procure le web, tel un liquide nourricier, doux et tiède, où nous évoluons
sans effort. C’est à se demander si la couleur de la prochaine génération de
nos écrans cathodiques ne va pas virer du bleu azuré au rose chair. A la
tendresse. Nous y retrouvons des « amis », nous y attirons des
« abonnés », les membres de Facebook passent leur temps à cliquer
obsessionnellement l like comme
autant de caresses pour se faire aimer. Nous nous y confions, photographies de
notre vie privée à l’appui. Les adolescents aiment cette intimité numérique.
L’interactivité crée la chaleur des échanges humains et du frottement des
messages. Les utilisateurs, qui étaient au début des receveurs passifs, sont
devenus proactifs ; ils y investissent de la créativité, donc de l’énergie.
La métaphore thermique célébrée par McLuhan pour caractériser les médias
électriques persiste dans l’humanité du numérique. La grande célébration de
l’interactivité à laquelle nous assistons de nos jours, l’emphase mise sur le
web 2.0 et sur l’idée de l’utilisateur-producteur de messages correspondent
manifestement à des utilités, mais aussi à une survalorisation imaginaire de la
chimie virale des échanges. Nous sommes transportés par une nouvelle
sensibilité, celle du contact tactile numérique, de l’expérience virtuelle ou
virtuexpérience : le biovirtuel vécu comme une intensité de l’esprit et de
la peau – la peau électronique que décrit
Derrick de Kerckhove. L’interactivité crée de l’émotion, des sentiments, de la
fébrilité qui excitent les utilisateurs, rapprochent les amis, fidélisent les
abonnés.
Il ne faut pas chercher
ailleurs le succès de Facebook, qui est avant tout psychique, presque
biologique. Nous sommes rendus à une pratique sociale où l’important n’est pas
d’avoir quelque chose à dire, mais de communiquer – d’avoir l’illusion de
communiquer, d’être en contact, de coller. Là encore, McLuhan semble avoir été
malheureusement trop perspicace.
La puissance
imaginaire du numérique tient au mythe de l’abondance communicationnelle, de la
fluidité des liens et de l’échange fusionnel qu’il exploite. Cette technologie,
qui est capable de réactiver, voir de bouleverser intimement nos vies, est
décidément sentimentale. Les liens interindividuels que nous développons si
facilement grâce à l’internet nous offrent l’euphorie d’un échange ombilical de
fluides; ils nous rassurent en nous reconnectant au corps maternel de la
société. Nous pouvons désormais clavarder en temps réel à distance, nous croire
en téléprésence, ou nous rencontrer à travers nos avatars dans un espace
collaboratif de jeu ou de vie artificielle tel que Second Life, et nous activer sur des plateformes numériques de
socialisation comme Facebook, Google + et tant d’autres plus explicites de
rencontre, d’échanges intimes, voyeuristes et sexuels. Sommes-nous dans la vie
réelle en manque de cette Seconde Vie
que nous offrent les jeux multiusagers de rôles et de compensations ? Il
semble bien que oui. Ces nouvelles possibilités interpellent évidemment les
philosophes, les psychologues, les psychanalystes, les sociologues et les
phénoménologues : toutes les sciences humaines. Et plus que tous, les
artistes, qui créent ces espaces virtuels, leur donnent forme et les animent. Dans
tous les cas, nous voilà dans ce qu’il faut bien appeler le web amniotique, ou dans cet utérus
numérique qu’on a appelé La matrice
et qui a donné son nom à la célèbre production cinématographique et de jeux
vidéo des frères Andy et Larry Wachowski (1999-2003).
2014-01-13
De l'intelligence dite "collective"
Si, parodiant Blaise Pascal,
j'écris que l'homme est un réseau pensant, je passe d'une cosmogonie religieuse et individualiste à une cosmogonie
technologique où l'homme se situe au carrefour des réseaux numériques dont il
reçoit les informations qui le déterminent, mais aussi où il est producteur et
synthétiseur d'idées. L'homme perd de son unicité psychologique et spirituelle,
mais enrichit sa conscience d'innombrables informations qui l'irriguent, comme une sève numérique. « Je est un autre », disait Rimbaud et
cela devient plus réel dans la cosmogonie actuelle, qui substitue au mythe de
la profondeur (de l'inconscient) celui de la surface (médiatique), et à celui du
monothéisme (centré), celui des réseaux sociaux (l’indivision afocale). Dans
l’évolution de la peinture, cela s’est traduit par l’abandon de la construction
de l’espace pictural en perspective, avec un point de fuite unique
(Renaissance) et l’adoption de la composition sans profondeur en arabesque
configuratrice (Matisse).
Cette cosmogonie est de racine
grecque, polythéiste et prométhéenne. Elle l'emporte donc aujourd'hui sur la
cosmogonie biblique. Et l'homme lui-même change beaucoup aussi. De victime de
Dieu (chassé du Paradis terrestre), donc déchu et soumis, il devient le
vainqueur de Dieu, libre créateur de son propre univers grâce à la nouvelle
puissance - humaine et non plus divine -, qu'il tire de la science et de la
technologie. L'homme qui se voit comme un réseau pensant, comme un hypertexte
vivant, traite les informations qu'il capte et les transforme en idées
créatrices. L'hypertexte humain devient planétairement interactif. Et c’est en abusant de cette idée que
plusieurs ont lancé le concept d’ « intelligence collective », suite
aux réflexions de Douglas Engelbart, l’inventeur de la souris, dans Augmenting Human Intellect: A
Conceptual Framework. Il me semble qu’il est plus pertinent
de parler seulement d’« intelligence connective » ou d’« intelligence
partagée » pour désigner cette possibilité d’une intelligence individuelle
mieux informée et donc plus productrice, plus performante, grâce à un accès aux
connaissances démultiplié par les liens numériques. Donner à l’intelligence
plus de ressources pour s’exercer, ce n’est pas augmenter le QI – le coefficient
intellectuel d’une prétendue intelligence humaine diffuse comme une aura autour
du globe terrestre, car nous ne sommes pas de ceux qui invoquent ingénument une
noosphère ou un cortex planétaire virtuel, qui envelopperait la Terre comme une
couche supplémentaire d’atmosphère. Cette aura n’existe pas. Il serait plus
intelligent de parler d’ « intelligence 2.0 », ou même 3.0 si l’on
veut être emphatique, car c’est le jeu des liens et des échanges interactifs
qui favorise l’exercice de l’intelligence individuelle. Il ne faut pas
hypostasier ces liens et inventer une intelligence fusionnelle planétaire, même
et surtout lorsqu’on veut donner de la crédibilité à la loi de la divergence. Il
n’est pas nécessaire pour être démonstratif de fantasmer théoriquement, comme
il arrive si fréquemment de nos jours aux enthousiastes du numériques. Cette
ingénuité collective bien réelle nuit même au concept d’intelligence collective
dont on prétend démontrer l’existence.
2014-01-12
Empowerment ou l' "homme augmenté"
Il est réaliste et pertinent de parler de l’« homme augmenté », cette
expression qui me semble bien traduire le néologisme anglais d’empowerment, qui fait écho certes à notre
instinct de puissance (CyberProméthée), mais souligne une innovation radicale
dans notre histoire tout à la fois technologique et anthropologique, celle del’apparition
de l’électronique (les transistors) et de l’informatique (la programmation)
dans la conception des outils, qui ne travaillent plus en fonction de l’énergie,
mais de l’information. En fait, l’empowerment
existe depuis toujours et s’incarne dans le mythe de Prométhée. L’homo faber en poursuit l’ambition
pendant des millénaires. Il invente le silex, la roue et toutes les
exploitations successives de l’énergie à l’âge du feu. L’émergence de la
cybernétique et de ce qu’on appelle aujourd’hui la machine intelligente a créé
la divergence numérique dans l’évolution de la technologie. On est passé de la
machine-outil (fut-elle dotée d’un servomoteur, qui relève encore de
l’utilisation de l’énergie mécanique) à l’ordinateur et à toutes ses
applications dans la technologie. Les médias électriques sont devenus
numériques : ainsi le téléphone est-il devenu « intelligent »
lorsqu’on a remplacé son dispositif de vibration magnétique par un ordinateur
miniaturisé. Et c’est une facilité de l’appeler encore un téléphone, alors
qu’il nous offre cette fonctionnalité parmi tant d’autres : photo, vidéo,
courriels, agenda, écriture, calculatrice, navigation sur l’internet, géolocalisation,
etc. Il a remplacé le silex préhistorique, il tient lui aussi dans la main, il est
tout aussi mobile, mais il est beaucoup plus puissant, car il est devenu « intelligent ».
L’homme numérique est toujours et demeurera de chair et d’os. Mais il dispose de plus en plus de
prolongements numériques de son corps, de plus en plus d’objets communicants,
qui décuple ses capacités physiques (exosquelettes), celles de ses sens tactile
et visuel, et augmente sa longévité, sa santé, sa mémoire, son accès aux
connaissances, son pouvoir d’analyse, de contrôle, de gestion, instrumental et
de création, ses moyens de communication professionnels et privés. Puissance,
bonheur et plaisir sont supposés augmenter de même. Et mieux encore : sa « conscience
augmentée », grâce à tous les liens qui lui donnent en temps réel une
information mondiale, les événements, les scandales, la condition des autres
humains, pourra peu à peu générer une éthique planétaire.
progresar como sociedad
14/10/2013 | Entrevista Semanal en La Voz de San Justo, Argentina
“El desafío es aprovechar el progreso tecnológico para progresar como sociedad”
Fischer dijo que el zapping es un acto de libertad para el telespectador
El reconocido filósofo, escritor, profesor de sociología de la cultura y de la comunicación, pintor, artista multifacético, el franco canadiense Hervé Fischer, visitó nuestra ciudad y dialogó con LA VOZ DE SAN JUSTO.
A los 72 años, se convirtió en una de las voces más calificadas en cuestiones de la sociedad de información, alfabetización digital, entre otros temas.
También en sus investigaciones abordó los multimedios y la televisión. Sobre ésta última, Fischer plantea que la actitud del zapping por parte del telespectador resulta un “acto liberalizador”, pues comprende el hecho de poder elegir qué canal o qué programa ver.
El escritor agregó que elegir un canal u otro, resulta una suerte de ilusión para el telespectador. “Es una ilusión y una utopía, la posibilidad de pertenecer y hacer desde el lugar de la elección, sabiendo que él también construye la noticia o lo que dictan los medios”, comentó.
Etapa self-media
Fischer reconoció que en la actualidad asistimos a una etapa self - media, que supera a la anterior, la de los medios de comunicación de masa. Sobre la etapa actual, el intelectual explicó que a pesar de que aún hay una brecha digital, ésta se va disminuyendo poco a poco y lo atribuyó a la posibilidad de la interactividad. “La brecha está disminuyendo poco a poco porque los seres humanos están consumados de información y contenido web 2.0. Es posible ver en las cadenas de televisión los videos vivenciales de hecho, el aquí y ahora del suceso a través de la grabación de una persona que estuvo en el lugar del hecho”, señaló Fischer. “Hay una necesidad de contar y decir lo que pasa, de hacer noticia”.
Cultura digital “líquida”
Según Fischer, en la cultura de lo virtual, todo es “líquido” y el contenido se desvanece de inmediato. “Para el profesor de literatura inglesa, crítica literaria y teoría de la comunicación, Marshall McLuhan, el aforismo `el medio es el mensaje´, resultaba fuerte en los’60. Hoy sabemos que esa idea es impensada. Si seguimos pensando así, perderemos la densidad del contenido, porque lo que importa hoy es el vínculo, lo que provoca la capacidad de pensamiento crítico”, dijo Fischer.
Aunque admite que la tecnología restó vínculos, afirma que alimenta las relaciones. “Hay diferencias intergeneracionales que pueden no entenderse, por ejemplo, la relación de los hijos con sus amigos por Facebook, pero al mismo tiempo pueden hacerse comunicaciones a distancia, permitiendo el acercamiento de la familia vía Skype”, aclaró Fischer.
Los jóvenes y la necesidad de “pertenecer”
Para Fischer, los jóvenes, usuarios más frecuentes de las redes sociales, buscan una suerte de afecto que no encuentran en el mundo no virtual. “Estamos ante una sociedad de masa y los jóvenes muchas veces faltan a la integración de su familia por cuestiones de espacio y tiempo, es decir, por estudios o por vivir su vida de manera diferente. Los jóvenes están faltos de amor y ellos encuentran eso en las redes sociales y en los dispositivos electrónicos”, señaló el intelectual.
“Además, -remarcó Fischer-, necesitan del vínculo virtual para tener existencia social”.
Contar herramientas como celulares, tablets y otras en demasía, “maduran” al joven y logran posicionarlo en un status en la sociedad que le permite permanecer y diferenciarse a la vez de su grupo social.
“Perder el idioma, es perder la identidad”
A pesar de que el idioma chino mandarín y español están al mismo nivel ,según Fischer, la lengua más importante sigue siendo la española a pesar de las diferencias económicas.
Fisher aseguró: “A pesar de que Internet se desarrolló con el idioma anglosajón, vivimos en constante evolución. El español supera ampliamente en las páginas webs a nivel mundial y muy por detrás quedan idiomas como el francés y el alemán, demostrando la poca intención de pertenecer al mundo virtual que tienen”, confesó Fischer.
“La pérdida del idioma, -siguió Fischer-, es perder la identidad. Los países deben procurar cuidar sus idiomas que son los que hacen a la identidad de los pueblos”.
“El papel nunca desaparecerá”
El formato digital de las publicaciones, los afamados I books, ganan cada vez más espacio, sin embrago no lograron derribar a los soportes convencionales. “Los libros digitales tratan de hacer copias fieles de los libros en papel, pues cada día lo imitan mejor, desde el sonido de la movilidad de las hojas hasta se han creado ‘perfumes’ que imitan a la tinta, sin embargo, estas producciones no son más que parte de la cultura digital líquida en la que nada queda. Si bien internet es la virtud del acceso, tiene el defecto de la desmemoria. Todo se olvida”, manifestó el escritor.
En cambio, “el papel produce diferentes sensaciones en el lector y da la posibilidad de perpetuar la información, el contenido, a modo de archivo. La sociedad no cambia a la velocidad de la tecnología. Los hombres prefieren el diario en papel, su flexibilidad y poder sostenerlo en sus manos”, acotó Fischer.
“El futuro depende de lo digital porque es claro que la tecnología progresará. Lo importante será saber cómo utilizarla. Nuestro futuro depende de nuestra conciencia. Se debe trabajar por el progreso de la conciencia humana. El desafío es aprovechar el progreso tecnológico para progresar como sociedad”, concluyó el entrevistado.
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