2007-10-16

Le codage à barres de l'ADN

Je publie aujourd'hui ici un texte de Véronique Barker
à propos de Paul Hebert, inventeur du codage à barres
de l’ADN, qui se fait le chef de file d’un effort international
visant à rendre compte de la biodiversité de la Terre.

Ce texte a été publié sur le site d'Innovation Canada.

LE CODAGE À BARRE DE L'ADN
Par Véronique Barker

S’attaquer à la biodiversité

La terminologie propre au combat revient souvent
dans la bouche de Paul Hebert.
Il n’est certes pas pugiliste mais
même dans son champ de recherche, l’arène plutôt
paisible de la biodiversité moléculaire, des
affrontements se produisent. Son parcours montre
bien qu’il ne faut jamais jeter l’éponge.

Ce titulaire de la chaire de recherche du Canada en biodiversité
moléculaire a subi son premier revers alors qu’il n’avait que
quatre ans. Ayant capturé un bourdon dans un bocal, il se hâtait
de rentrer à la maison le montrer à sa mère quand il fit une chute
qui lui ouvrit la main gauche. « J’étais tellement fier de ma capture.
J’étais fasciné par les insectes et toutes les petites bêtes », nous
confie ce scientifique maintenant âgé de 60 ans en brandissant la

cicatrice sur sa main. « Enfant, j’étais attiré par les très petites
choses. Et je suis toujours resté un enfant », ajoute-t-il en éclatant
de rire. Le sang, l’hôpital et, plus tard, la cicatrice n’ont nullement
refroidi sa passion pour la biologie.

Au contraire, il a consacré au domaine la majeure partie de sa vie
et s’est donné pour mission de contribuer à la compréhension de
la biodiversité terrestre. Cette contribution a pris la forme du
codage à barres de l’ADN qui rend possible d’envisager
l’identification et le catalogage de toutes les espèces vivant sur
Terre d’ici quelques décennies. Une entreprise ambitieuse si l’on
considère que 10 millions d’espèces macroscopiques vivent sur
la planète et que moins de 10 % d’entre elles sont connues.

Mais comment ce scientifique est-il passé de la capture des
abeilles au codage à barres de l’ADN? Né à Kingston, en Ontario,
Hebert a démontré très tôt son talent en entreprenant des études
doctorales à Cambridge, en Angleterre, immédiatement après avoir
obtenu son baccalauréat à l’Université Queen’s. « Je voulais
étudierla biodiversité par l’entremise de la génétique des populations,
explique-t-il, mais au Canada il n’y avait pas à l’époque un programme
dans cette discipline. » Pendant ses années d’études à
Cambridge, il se penche sur l’évolution du système de reproduction
en eau douce tout en continuant à collecter des lépidoptères —
papillons et chenilles — dans ses temps libres. Titulaire d’une
bourse de recherche postdoctorale, il se concentre ensuite sur
les espèces tropicales de ce même groupe. Puis, au milieu de la
vingtaine, il reçoit une subvention de la Royal Society of Great Britain
« me permettant de faire ce que je voulais en Australie et en
Papouasie-Nouvelle-Guinée, ce qui était vraiment bien », se rappelle-t-il.
Mais son voyage d’étude ne se déroule pas comme prévu,
les espèces tropicales étant beaucoup trop diversifiées :
« Elles m’ont jeté au tapis! J’avais collecté assez de
spécimens pour m’occuper jusqu’à la fin de mes jours.
Mon cerveau n’aurait pas suffi à analyser la diversité
des espèces faisant partie de ces formations, admet-il
humblement. Quand je suis revenu au Canada,
j’ai donné ma collection d’insectes tropicaux
et j’ai abandonné jusqu’à l’idée même d’en poursuivre l’étude. »

Il oriente alors ses recherches sur les « systèmes beaucoup moins
diversifiés » du Nord canadien. « J’ai passé 20 ans de ma vie à
m’amuser dans l’Arctique », dit-il avec un sourire. Mais son
incapacité à identifier toute la vie qui l’entoure ne cessera jamais
de le contrarier. Quand, dans les années 1990, on découvre de
nouvelles méthodes qui simplifient à la fois la récupération et
le séquençage de l’ADN, Paul Hebert se dit que la technologie lui
permet enfin de poursuivre le projet que lui et beaucoup
d’autres caressent depuis si longtemps : mieux connaître les
espèces vivantes de notre planète. Il s’attelle donc à la tâche.
S’inspirant du système de code à barres utilisé pour les
produits alimentaires, le professeur de l’Université de Guelph
applique une approche similaire pour classifier les espèces à
l’aide d’un segment normalisé de l’ADN de chacune d’elles.
Le morceau d’ADN ciblé est choisi selon un processus rigoureux
afin d’assurer une identification appropriée de l’espèce.

Même après la mise en œuvre de l’initiative internationale
Barcode of Life — qui a réuni 75 scientifiques des quatre coins
de la planète en juin 2007 —, l’invention de Paul Hebert ne fait
toujours pas l’unanimité. « Il y a des poches de résistance,
admet-il. Certaines personnes mettent en doute l’efficacité de
cette approche. » Néanmoins, la méthode mise au point par le
chercheur semble prometteuse et rallie déjà bien des suffrages
malgré la critique. « Nous voyons le codage à barres de l’ADN
comme un moyen d’alimenter le système taxonomique. Il
permettra d’accélérer grandement la classification des
organismes vivants », affirme le scientifique sans se laisser
démonter. Il veut maintenant poursuivre ses travaux grâce
à un projet de recherche en biodiversité de 150 millions de
dollars au nouveau Biodiversity Institute of Ontario de
l’Université de Guelph, inauguré en mai dernier.

http://www.innovationcanada.ca/30/fr/articles/biodiversity.html

2007-08-19

Peinture, écriture et oralité


Guernica, de Picasso, 1937


The legible city, fom Jeffrey Shaw, installation with Dirk Groeneveld, 1989.

Le numérique, est-ce le simple progrès de ce qu’on appelait, il y a une génération, la révolution de l’audiovisuel ? Certes, mais d’une toute nouvelle puissance grâce à la convergence technologique des médias, à la capacité de produire des images de synthèse, à la flexibilité de l’accès en ligne généralisé et à l’interactivité. Ces différences sont si grandes par rapport à la radio et à la télévision traditionnelles, qu’on parle maintenant d’une nouvelle oralité multimédia, donc multisensorielle, qui remet en question la domination de l’écrit dans notre civilisation. Confrontés à ces médias enrichis, certains se sont même interrogés, comme l’anthropologue André Leroi-Gourhan, sur une disparition éventuelle de l’écriture : la lecture gardera pendant des siècles encore son importance, malgré une sensible régression pour la majorité des hommes, mais l’écriture est vraisemblablement appelée à disparaître rapidement, remplacée par des appareils dictaphones à impression automatique (Le geste et la parole, 1965).

D’autres, comme le futurologue américain Peter Drucker, ont prédit la disparition de l’imprimé et du papier face à l’écran. Ce qui a fait beaucoup réagir : on a craint alors un dark digital age, car a beaucoup basé le développement du rationalisme occidental et des Lumières sur l’écriture, puis sur l’imprimerie. Et il est vrai que le multimédia favorise l’expression des émotions sur la pensée rationnelle critique à laquelle nous devons la modernité et je suis de ceux qui, tout en célébrant le numérique, rappellent constamment les vertus du livre. Certes, on oppose fréquemment l’alphabet idéographique et l’alphabet phonétique, l’image et le texte, accordant même souvent une valeur ajoutée à l’écrit, qui favorise l’activité conceptuelle et réflexive par rapport à l’image, plus intuitive et subjective. Mais on se contente le plus souvent de préjugés sur ces sujets si stratégiques pour notre avenir, et cette opposition me semble erronée et abusive. Car, la pensée, qu’elle soit parlée, écrite ou peinte est la même activité mentale sophistiquée, et toujours abstraite. Ainsi, la pensée chinoise, liée à un alphabet idéographique et donc à des configurations associatives de sens, dont la structure agrégative est très différente de la pensée linéaire que suscite l’alphabet phonétique, n’est pas moins complexe que la pensée occidentale ! La calligraphie idéographique chinoise ou phonétique arabe rejettent cette différence que nous croyons pouvoir établir entre écriture et peinture.

Quant à l’opposition entre expressions orale et écrite, il me semble qu’elle est exagérée aussi. Les mouvements de la main qui écrit ou joue du violon, relèvent de la même motricité cérébrale, qui commande ceux du larynx, des cordes vocales et de la langue, lorsque nous parlons ou chantons. Et ils sont aussi complexes. Les mains du pianiste ou du sculpteur démontrent autant et plus de dextérité que celles de celui qui écrit à la plume ou avec un clavier. D.ailleurs, beaucoup d’écrivains dictent, comme Alain Fleischer. Des handicapés comme l’astrophysicien Stephan Hawkings, des aveugles ne semblent aucunement limités dans leurs capacités conceptuelles et créatrices.

Même si le support d’expression change, je ne crois donc pas, contrairement à notre manie institutionnelle de catégoriser et d’opposer, qu’il y ait une grande différence, ni de nature, ni d’intensité de l’activité cérébrale entre l’écriture, les beaux-arts et l’expression vocale. Personnellement, je pratique également l’écriture et la peinture sans avoir le sentiment de changer d’attitude, ni de thème. Et si je remplace les pinceaux et la toile par un clavier et un écran, pour me consacrer à une œuvre d’art numérique, cela non plus ne me semble pas non plus changer mon attitude mentale de création. Je n’opposerai donc pas l’oralité et l’écriture, ni les beaux-arts et les arts numériques, contrairement aux idées reçues actuellement.

La différence n’est pas là où on se plaît à la déclarer avec passion. Elle est cependant majeure. Et elle réside dans la durabilité du message. L’air n’a guère de mémoire, ni davantage les supports numériques, tandis que le papier, la toile, le métal, la terre ou la pierre bénéficient d’une probabilité de conservation considérable. Et je ne peux manquer de vouloir en tenir compte en tant que créateur. La musique classique, si elle avait été produite et enregistrée électroniquement, serait quasiment perdue aujourd’hui. L’éphémérité des arts numériques n’est déjà que trop démontrée et il faut être naïf pour croire qu’elle sera surmontée un jour prochain. Nouvelle oralité inflationniste et sans mémoire, la création numérique peut être certes riche de contenu et d’une puissante expressivité dans l’instant. Mais elle ne peut même pas se conserver comme la musique sur du papier, pour être restituée intégralement dans plusieurs siècles. Comme à toute oralité primitive, il lui manque un langage écrit, un alphabet, qu’il soit idéographique ou phonétique. Il faudrait en noter sur papier tous les algorithmes, en conserver toutes les fiches techniques, tous les croquis d’installation et tous les instruments électroniques et logiciels. C’est une tâche démesurée, imparfaite, parce qu’elle manque de codes et implique des complexités pour lesquelles nous ne pouvons pas investir en temps réel les ressources financières et humaines qui seraient requises. On est réduit à en confier la mémoire à l’instrument, l’ordinateur, comme si on confiait la mémoire des œuvres musicales à des violons, des pianos ou des trompettes. Et on se dit qu’on actualisera régulièrement les œuvres numériques aux nouveaux standards d’une industrie numérique qui, comme pour nous dissuader de tout effort de conservation, cultive légitimement l’accélération du changement au nom de son progrès et de son succès commercial.

Les émissions de radio et de télévision sont déjà disparues en grande majorité de nos silos à mémoire, alors qu’elles étaient beaucoup plus faciles à conserver, sur bande argentique ou magnétique. On a sélectionné, pas toujours à bon escient, quelques programmes vedettes, et c’est une lourde tâche que de les actualiser régulièrement sur de nouveaux supports numériques pour les conserver plus longtemps, alors qu’une lettre ou un dessin de Van Gogh ou d’Antonin Artaud sont encore là pour témoigner, sans aucun investissement. Une écriture sur une plaque d’argile d’il y a 3000 ans aussi, et même une peinture préhistorique d’il y a 32 000 ans !

Je me refuse à établir une hiérarchie de valeur artistique entre les technologies, entre un pipeau et un synthétiseur midi, entre la toile textile et la toile de l’internet, entre le crayon et l’ordinateur, quant à l’expressivité artistique et même quant à sa contemporanéité. Et il ne me déplairait pas de graver dans la glaise un mythogramme numérique, par exemple un code barre ou une séquence d’ADN. Inversement, nous avons vu trop de bouquets de fleurs et de nus féminins dessinés avec des ordinateurs sur des écrans, car il y a aussi peu de génies dans les arts numériques que dans les beaux-arts et inversement. La légitimité et la puissance d’expression artistique ne dépendent pas de l’outil d’expression, mais de l’artiste. Un artiste choisit librement ses outils d’expression, à contre courant s’il le juge utile; il peut créer avec de la glaise, de la toile ou avec des pixels au même degré de médiocrité ou de génie. Si c’est mauvais, il vaut mieux que ce soit avec des pixels, car cela se conservera moins longtemps. Si c’est génial, il vaudrait mieux que ce soit avec de la terre qu’avec des pixels ! Et s’il ne peut s’exprimer à sa convenance qu’avec le numérique, il doit malheureusement admettre – et nous, ses admirateurs aussi – que ce sera très difficile de conserver son œuvre autrement que sous forme documentaire.


Nous sommes donc aujourd’hui dans un débat sur la création contemporaine où nous nous fourvoyons totalement. Du point de vue artistique, il n’y a pas de différence significative a priori entre l’écriture, la peinture et l’oralité, ancienne ou numérique, mais en revanche, on ne peut nier le problème de la fragilité des supports et donc des œuvres. A cet égard, l’avantage n’est paradoxalement pas du côté de la technologie numérique, même si celle-ci symbolise le progrès et reflète la sensibilité contemporaine. Et le défi pour les arts traditionnels est d’explorer cet âge du numérique où l’humanité est aujourd’hui aspirée et qui constitue le plus important événement de notre aventure depuis des milliers d’années, donc un incontournable.

Hervé Fischer

2007-08-13

Hypernaturalité et algorithmes

peinture chinoise classique

construction algorithmique d'une molécule

Projetant leur propre conscience d’appartenir pleinement à la nature et d’avoir un esprit qui pense, souffre, agit, les premiers hommes ont imaginé que les animaux aussi, et les arbres, les montagnes, les rivières, le vent, les pierres, le feu, la terre, le soleil et la lune étaient animés comme nous de conscience, de pensée, de vie affective, d’émotions, et du pouvoir d’agir en conséquence (animisme). L’interface des premiers hommes à la nature s’est donc établi comme un dialogue avec elle, impliquant négociations, pensée et techniques magiques. Les liens que les hommes établissaient avec l’univers et avec ces autres esprits qui l’animent visèrent à se les allier, à s’en protéger, à les conjurer, les supplier, les combattre ou les neutraliser, selon leurs propres intérêts et émotions d’hommes. Aujourd’hui, à l’âge du numérique, il faut admettre que cela n’a guère changé, même si notre représentation de la nature a évolué avec les sciences numériques et la pensée économique dominante qui lui est liée.

Certes, de sacrée et animiste, la nature est devenue le simple décor matériel de la vie. Elle est devenue «naturelle», alors qu’elle était mystérieuse et symbolique. Elle nous apparaît comme la scène choséifiée que l’on peut désormais représenter de façon réaliste, ou objective, et exploiter. L’idée de nature a été radicalement transformée. Comparant la tradition chinoise du paysage, symbolique, au réalisme et à la perspective géométrique, avec des ombres, que nous avons inventé à la Renaissance en Occident, nous prenons conscience que la nature est toujours une représentation culturelle, une figuration idéologique et sociale, construite selon des conventions historiques. Au Quattrocento, en Italie, Alberti et Brunelleschi, avec l’optique et la géométrie soumettent la nature à une représentation en perspective triviale, dont la profondeur n’est plus transcendantale, mais géométrique, encore que le point de fuite garde une valeur symbolique de clef de voûte de l’univers évoquant encore métaphoriquement notre dépendance au dieu unique qui a créé ce monde et garde toute autorité sur son organisation. Ce géométrisme conventionnel, que nous avons pris pour un réalisme objectif, n’est qu’un simulacre des plus artificiels (optique). Les liens géométriques selon lesquels nous y construisons à la règle les proportions et le positionnement de chaque objet, de chaque être humain, constituent un «irréel» auquel nous avons appris à soumettre notre perception en Occident depuis quelque cinq siècles. En fait, notre représentation en perspective géométrique en trois dimensions de la nature est aussi irréaliste que le symbolisme qui l’a précédée. C’est un naturalisme bâti au compas, sur des rapports géométriques, qu’il faut bien appeler un hypernaturalisme, au sens d’une construction du réel, toujours basée sur des liens, qu’ils soient animistes, magiques, symboliques, religieux, géométriques, mathématiques, physiques (les forces), chimiques, utilitaires, ou intentionnels : ils relèvent toujours d’une construction humaine, selon une logique de liens. Si nous considérons donc les représentations symbolistes du Moyen-Âge ou des sociétés premières, ou de la tradition picturale chinoise comme un hypernaturalisme, celles du réalisme ne le sont pas moins, qu’il s’agisse de réalismes euclidiens, optiques, cubistes, chromatiques, etc. Et lorsque nous abordons la physique quantique ou la biotique, et leurs modélisations algorithmiques virtuelles, nous devons bien admettre que ces liens de la matière, de l’énergie, de nos utilités, de nos projets et de l’imaginaire de nos interprétations sont plus abstraits et conventionnels que jamais. Ils ne sont nullement «réalistes» ou objectifs, comme un monde matériel extérieur à nous et distancé, mais seulement phénoménologiques et imaginaires, comme l’ont clairement démontré la philosophie et la mythanalyse. Ce que nous voudrions appeler la nature naturelle, ou la nature naturaliste n’a jamais existé autrement que comme un mythe ou une représentation romantique et sociale, née à l’époque de notre urbanisation, comme un pôle compensatoire de son absence.

Et comment pourrait-il en être autrement? Que serait un réalisme intégral de la nature? Notre représentation de la nature est devenue technoscientifique (en perdant toute dimension perceptive), c’est-à-dire aujourd’hui informatique et algorithmique. Nous avons réinventé le matérialisme pour l’opposer à l’idéalisme religieux, mais cela n’enlève rien à son caractère de construction mentale, à son relativisme sociologique et mythique.

Et à force d’en explorer les liens (les lois), la nature est devenue essentiellement quantifiable. Sa matière est désormais sécable, manipulable, sujette à interprétation théorique en fonction de nos instruments électroniques et de notre science informatique actuels. Son invisibilité, son insaisibilité ne sont plus celle des esprits et des dieux qui l’animent, mais celles de ses lois scientifiques, de son infiniment petit ou lointain. C’est l’invisibilité – pour notre perception sensible - de ses atomes, de ses quarks, de ses gènes, de ses protéines, de ses enzymes, de ses énergies qui font de la nature technoscientifique actuelle le même être imaginaire, puissant et instrumentalisable qu’elle était déjà pour la magie et pour la religion, même si les modes de représentations et les techniques ont changé.

À l’âge du numérique, le réalisme a perdu toute crédibilité au profit de la modélisation virtuelle. C’est en ce sens que nous parlons d’hypernaturalité. Pour autant, nous ne saurions dire que la nature est devenue postnaturelle, ou transnaturelle, voire artificielle : elle l’a toujours été et la technoscience en est partie prenante tout autant que l’imaginaire et la logique cognitive des liens que nous y construisons dans nos interprétations.

C’est en ce sens que je la représente moi-même selon les codes binaires de ses interprétations numériques, selon les codes à quatre lettres des structures génétiques de l’ADN, selon les variations de nos représentations quantitatives ou ondulatoires. Ce sont autant de mythogrammes, ou images iconisées des mythes selon laquelle nous l'interprétons. Ainsi, la nature-paysage ou paysagée, décor cadre du récit humain, la nature impressionniste du plein air, la nature naturante de la création, la nature naturée par les hommes, toutes ces déclinaisons de l’idée de nature au cours de l’histoire relèvent de l’imaginaire métaphysique. Et elle a fourni un langage métaphorique de base à nos interprétations de la vie et de la destinée humaine.

Il faut donc prendre conscience de la cohérence ou de la pertinence entre notre figuration actuelle de la nature ou de l’univers, à l’âge du numérique, avec la méthode des hyperliens, et ne pas instituer d’opposition entre nature artificielle et nature vivante, nature scientifique et nature pure, entre nature et technologie, entre nature et culture, entre culture et technologie. Nous ne quittons jamais la nature matérielle et demeurons toujours dans une interprétation imaginaire construite sur des liens. Il y a là un rappel philosophique – de philosophie matérialiste – qu’on oublie trop souvent et qui permet d’échapper aux fausses oppositions si fréquentes actuellement entre nature et artifice, perception des sens et algorithmes.

Hervé Fischer

2007-08-12

L’âge du numérique : une révolution anthropologique


Nous avons vu se développer depuis un ou deux ans un regain exubérant de projets et de spéculations sur le potentiel des technologies numériques. La Silicon Valley bruisse à nouveau de toutes sortes de rumeurs et de fièvres entrepreneuriales, évoquant les bons vieux jours d’avant la bulle spéculative de 2000. Les grandes compagnies se consolident par des rachats souvent spectaculaires. Microsoft, soumis à la concurrence agressive de Google, veut racheter Yahoo, tandis que AOL peine à se redéfinir. Les petites entreprises de niche veulent imiter le succès de Youtube et autres innovateurs couronnés par le succès.


Robotique, bionique, biotique, empowerment, intelligence, mémoire et vie artificielles, data mining et télésurveillance progressent exponentiellement. Les moteurs de recherche sur le web sont les vedettes de l’industrie actuelle. Il faut souligner aussi que la technoscience est désormais entièrement numérique, que ce soient la physique, l’astrophysique, la modélisation moléculaire chimique et pharmaceutique, les reconstitutions archéologiques, les matériaux intelligents, la robotique, l’urbanisme, la météorologie ou l’écologie. Sans compter les armements militaires et l’exploration spatiale, qui sont évidemment très demandeurs en électronique et en informatique.

La vie quotidienne elle-même est de plus en plus arrimée aux technologies numériques, qu’il s’agisse de l’information politique, financière, bancaire, culturelle, éducative, du divertissement et du tourisme, des réservations de billets d’avion ou de train, comme de la vie familiale, privée et même intime. Les moyennes d’utilisation quotidienne de l’internet dans les pays développés sont en pleine croissance, atteignant souvent deux heures par jour. Beaucoup de foyers y comptent plusieurs ordinateurs, celui du père, celui de la mère et ceux des enfants (incluant les consoles de jeu, les lecteurs numériques de cédéroms et de DVD. Bref, toute la vie sociale, financière et industrielle est désormais dépendante de l’informatique. Nous sommes entrés de plain pied dans l’âge du numérique et on peut diagnostiquer sans risque de se tromper que nous sommes bien confrontés à une révolution anthropologique aussi importante que celle qu’initia l’âge du feu dans l’histoire de l’humanité.

Conséquemment, les outils numériques se banalisent déjà.

Les logiciels à code source ouverts gagnent du terrain, notamment grâce à leur adoption dans des pays comme la Chine, ou par des institutions et entreprises majeures. Mais nous n’assistons pas au balayage des logiciels à code propriétaire, que plusieurs espéraient, et cela tient beaucoup au fait que ces logiciels demeurent encore souvent peu conviviaux et constituent de pâles imitations des logiciels commerciaux, moins développés, moins performants, et moins compatibles avec les innombrables logiciels et plugs in disponibles sur le marché, souvent téléchargeables gratuitement.

Bien entendu, comme dans la société réelle, la criminalité s’y développe aussi plus vite que la police et le droit. Et cela constitue un très grave problème, dans la mesure ou les serveurs situés dans des pays échappant au contrôle international, et les dispositifs peer2peer quasiment insaisissables, sont abondamment utilisés par les mafias, les organisations de prostitution, les réseaux de pédophilie, les narcotrafiquants, les hackers, les terroristes, etc. Il est extrêmement difficile d’élaborer un droit, nécessairement international des usages licites et interdits sur le web, et encore plus de contrôler et sanctionner les délits et crimes. L’institution du droit est constamment en retard sur ce qu’il faut bien appeler un nouveau Far West, sans shérifs ou un no man’s land hors la loi. Trafics, harcèlements, vols d’identité y sont monnaie courante.

Il faut sociologiser le cybermonde, échapper tant que possible à l'apesanteur euphorisante qu'on croit y découvrir, et en mesurer les structurations politiques, les forces sociales, l'imbriquation instrumentale avec la réalité économique, utilitariste, voire perverse et criminelle qu'elle véhicule. Il s'agit bien d'une utopie technoscientifique, qui a pris le relais des utopies sociales et politiques du XIXe siècle, aujourd'hui abandonnées pour cause d'échec catastrophique, mais qui n'est pas davantage innocente. L'âge du numérique est porteur d'espoir, de progrès, certainement, mais aussi de tous les travers de l'humanité. Et il est de plus en plus puissant. Attention à CyberProméthée: l'homme créateur, mais aussi mi par un dangereux instinct de puissance, qu'il va falloir apprendre à maîtriser.

Hervé Fischer


2007-08-05

Peut-on parler d'intégrisme technoscientfique?

Face à l’énigme du monde, l’homme a souvent besoin de s’inventer une nouvelle religion capable de combler un vide de sens en suscitant une adhésion excessive. Les intégrismes remontent en puissance lorsque nous sommes confrontés à des crises de valeurs dues à des changements de civilisation. Et c’est bien le cas actuellement avec le postmodernisme. Certains se tournent alors vers le nihilisme ou la consommation, d’autres régressivement vers des dieux absolus, qu’ils soient chrétiens ou islamiques, d’autres vers les promesses utopiques de la technoscience. Ainsi voyons-nous des gourous, notamment américains et australiens, inventer des posthumanismes, des transhumanismes ou des postévolutionnismes, qui renient la vie et le carbone pour célébrer les artifices synthétiques et le silicium, dont dépendraient désormais notre bonheur et le futur de notre univers. Je dis univers, puisque nous, les êtres humains que nous sommes, dépassés par les machines n’y aurions plus de place, et j’ai mentionné notre bonheur avec quelque ironie, puisqu’il faudrait plutôt parler du bon fonctionnement de ces androïdes qui nous succéderaient, et pour lesquels les notions de bonheur, de sentiment, ou même de pensée, n’auraient plus de sens.

Nous avons souvent dénoncé les thèses naïves des champions du posthumanisme, notamment de Ray Kurzweil ou de Max More, ou, dans un autre registre, de notre effacement devant l’empire des mèmes, que nous a proposé Richard Dawkins – ces idées virales qui contamineraient tout et se serviraient de nous, les hommes, comme de simples supports pour établir leur règne. Il y a des fous de la technologie, ou de la sociobiologie, comme il y a des fous de dieu, capables de sacrifier leur propre corps et leur esprit à la technologie comme à dieu.

Des artistes se laissent évidemment fasciner par ces idées, notamment dans les arts scientifiques, en bioart, en intelligence artificielle ou en robotique. Et c’est bien le rôle des artistes que d’explorer ces limites. Ils développent ainsi des fantaisies ou des utopies jusqu’au-boutistes dont le radicalisme enthousiaste peut favoriser des questionnements philosophiques et éthiques et des retours de conscience éclairants.

L’artiste australien Stelarc mérite à cet égard toute notre attention. Par sa pratique de performances sur lui-même et en rejetant tout humanisme au nom d’un nouveau machinisme prophétique, il a été un pionnier de l’hybridation entre le corps et la technologie. Dans un texte publié par la revue Leonardo en 1991, il affirmait déjà : Il est temps de se demander si un corps bipède, aérobie, à vision binoculaire, et possédant un cerveau de 1400 cc est une forme biologique adéquate. Il considère donc des stratégies post-évolutionnistes. Rejetant la reproduction sexuée (cela rappelle la caricature du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley), il affirmait : ce qui a du sens, ce n’est plus le rapport homme-femme, mais l’interface homme-machine. Le corps est obsolète. Nous sommes à la fin de la philosophie et de la physiologie humaine. La pensée appartient maintenant au passé de l’humanité. Et il en a tiré depuis de nombreuses conséquences dans des déclarations provocatrices. Ne se contentant pas de discours et de pensée, il a soumis en effet son corps à des expériences limites, à des explorations machinales et s'est harnaché de prothèses visant à démontrer la supériorité, l’empowerment du corps artificiellement hybridé. Il a rejeté aussi toute idée de solidarité de l’espèce humaine pour célébrer sur un ton nietzschéen la technologie qui donne à chacun la possibilité de progresser individuellement dans son développement. Et il concluaitt, mettant le dernier clou au cercueil de l’humanité : la signification de la technologie pourrait être de finir dans une conscience étrangère – post-historique, transhumaine et même extra-terrestre. Rejetant donc la philosophie, il provoque la méditation philosophique ! Et son audace ne manque pas de panache. Peut-on parler dans un tel cas de sectarisme et d’intégrisme technologique ? Il est difficile, certes, d'être plus radical, mais du moins n’est-il pas prosélyte. Il parle plutôt d’une démarche de précurseur individualiste : la cohésion de l’espèce n’a plus d’importance dès lors que la technologie donne à chacun la possibilité de progresser individuellement dans son propre développement. En outre, il rejette évidemment toute idée de croyance en un dieu supérieur à l’homme, pour affirmer au contraire la capacité de l’homme lui-même de s’assumer librement et de poursuivre audacieusement sa création jusqu’au point de s’accomplir dans meilleur que lui-même. Sa pétition de principe est donc extrême, mais tournée vers le futur et radicalement opposée à l’attitude régressive de l’intégrisme religieux. Elle est une affirmation de liberté, et non d’aliénation. Elle est utopique et non religieuse.

Reste à examiner cette utopie machiniste avec esprit critique. Elle rejette frontalement l’utopie hyperhumaniste que je lui préfère. L’utopie technoscientique de Stelarc, si nous la mettons à plat sans lyrisme, repose sur sa croyance en la supériorité de la robotique future par rapport à aux limites d’un corps humain qu’il juge défectueux, obsolète et médiocre. C’est là une vision qu’on pourra juger très enthousiaste,mais ingénue. Certes, la robotique va connaître d’extraordinaires développements, dont nous tirerons de grands avantages. Mais la complexité du vivant nous demeurera encore longtemps inaccessible, et je dois dire qu’elle me fascine encore plus que celle de la robotique. On peut admirer les progrès de la technoscience – c’est évidemment mon cas -, sans l’opposer à la vie. Je ne défends pas archaïquement l’homme contre la machine, mais pas davantage la technologie future face à la nature comme le proclament Stelarc ou Ray Kurzweil, car la technologie actuelle et à venir fait partie de la nature et de notre humanisme. Aussi fascinante soit-elle, il est clair qu’elle n’imite encore que de très loin les dispositifs prodigieux de la vie. Notamment, l’intelligence artificielle et robotique est programmée par l’être humain et l’inverse n’a aucune chance crédible de jamais se produire, contrairement à la pétition de principe naïve de tous les intégristes de la technoscience, champions de la singularité et du mur du futur. Même lorsque nous serons capables de créer nous-mêmes la vie, non seulement par clonage, mais en combinant des éléments chimiques dans des machines, nous ne ferons encore que développer des scénarios de vie et de création qui sont déjà en nous et inclus dans l’intelligence et l’imagination créatrice de la nature. et procéderont de nous. Lorsque les artistes rejoignent la science-fiction, ils nous intéressent au même titre que des écrivains ou des cinéastes, ils provoquent le questionnement philosophique et l’imagination créatrice, mais leurs œuvres ne sont pas nécessairement prophétiques ! Et leurs rêveries ressemblent tout aussi souvent à des cauchemars qu’à des évocations de paradis terrestres. Entre les utopies, comme entre les mythes, il faut savoir choisir ceux qui peuvent inspirer un progrès possible de l’humanité, et critiquer ceux qui tourneraient au désastre.

Or l’un des problèmes fondamentaux de l’utopie technoscientifique, telle que la proclame Stelarc, c’est qu’elle renie la vie et la nature, dont l’homme, qui en est partie intégrante et un scénario avancé, mais aussi qu’elle ignore toute exigence éthique et de solidarité humaine. Ce dernier point est pour moi rédhibitoire. Je l’ai souvent dit, le progrès humain résidera beaucoup moins dans le développement de la technoscience que dans celui de notre éthique planétaire. Et ce n’est pas l’extrémisme des performances de Stelarc qui pourra évidemment garantir en aucune façon la pertinence de ses propos. Il n’affirme ainsi que son audace et sa conviction personnelle. C’est en ce sens que Stelarc est fascinant et nous aide à philosopher (malgré lui ? contre lui ?) Son excès nous permet de prendre la mesure de pensées ingénues qui sont aujourd’hui dans l’air du temps avec lesquelles nous flirtons aimablement souvent sans prendre assez la peine de les examiner jusqu’au bout, dans leurs conséquences, que Stelarc, lui, explicite et assume. Il nous aide ainsi à penser, à choisir et à raffermir nos valeurs hyperhumaines.

C’est le mérite et la dignité de l’homme créateur que de penser son évolution et d’imaginer son avenir. Et il faut souligner, que ces utopies actuelles sont infiniment moins dangereuses que les utopies politiques du XIXe siècle, et que les prosélytismes religieux et les intégrismes sectaires de ce début de XXIe siècle.

Hervé Fischer


2007-08-02

Ligands, hyperliens et création

J’ai souvent insisté sur le fait que notre logique comme notre éthique planétaire reposent sur des liens, ceux de nos syntaxes et ceux de nos solidarités humaines. Ces liens qui sont aussi la structure même de l’organisation du web avec les hyperliens, constituent beaucoup plus qu’une métaphore. Ils sont à la base même de l’organisation de notre cerveau, comme la neuroscience contemporaine le démontre. Et elle appelle ligands ces liens neuronaux dont elle nous décrit la constitution et le mode de fonctionnement chimico-électrique.

Comme une plaque argentique impressionnée est fixée chimiquement, ce sont dans le cerveau de l’enfant des configurations neuroélectriques, celles du marquage indélébile des premières impressions de la vie, qui deviennent durables, constituant ainsi une infrastructure réseautique originelle des activités cognitives et affectives futures. Ce sont ces premiers circuits acquis qui relient les neurones entre eux par les dendrites et aux organes du corps humain par les axones. Ces ligands pourront être réactivés automatiquement pour le gestuel du corps comme la marche, la natation, la pratique du violon, etc. Ou ils le seront par la mémoire involontaire en relation avec un contexte évocateur du passé, par exemple à partir d’un odeur ou d’un goût (celui de la madeleine de Marcel Proust à la recherche du temps perdu), rappelant à la conscience des souvenirs lointains qu’on ignorait même avoir pu conserver. Bien entendu, la mémoire est aussi un exercice volontaire.

Ces ligands sont donc les premiers liens, les premières configurations sur lesquelles se construit notre structure mentale – logique et syntaxe langagière - et c’est en ce sens que j’ai pu soutenir que la logique est biologique autant que sociologique.

La science nous dit que ce marquage est créé par la circulation des ions de neurone en neurone, selon des différences de potentiel électrique. Leurs mouvements ouvrent puis renforcent des circuits par des modifications chimiques locales, qui jouent un rôle de neurotransmetteurs synaptiques. Ces traces chimiques sont en quelque sorte des facilitateurs des liens de la conscience, des supraconducteurs acquis, qui favorisant la réactivation des configurations originelles du cerveau. Les spécialistes ont observé le rôle de plusieurs ions dans ce marquage chimique, notamment par fixation de diverses concentrations de deux éléments chimiques courants, le potassium (K+) et le sodium (Na+), dont les ions créent des polarisations irréversibles,les LTP, ou Long Term Potentation – potentialisation à long terme, liant des affects, des émotions et des idées pour longtemps, ou inversement des LTD, ou Long Term Depression, qui jouent en sens inverse. Bien sûr, il y a aussi des conductivités suractivées qui créent des mémorisations cellulaires plus éphémères selon les usages sociaux et individuels répétitifs ou occasionnels. Aussi naïve qu’elle ait pu paraître, la métaphore cartésienne des petits trous du cerveau par lesquels la pensée repasse et qui constituent notre mémoire, ne manquait pas de vision!

Il faut y ajouter le rôle d’excitateurs disponibles chimiquement dans le cerveau, tel que le glutamate et de multiples protéines et enzymes, qu’on considère comme des facteurs transactiveurs subcellulaires. Enfin d’autres substances neurotrophiques ont pour rôle de créer et faire croître des dendrites et des arborisations de boutons synaptiques là où de nombreuses activités neuronales exigent d’augmenter les connexions entre les neurones.

On nous apprend aussi que cette circulation des ions diminue avec la distance, de sorte que nous observons dans le cerveau des zones spécialisées, correspondant à des secteurs associatifs de différents domaines de mémoire ou d’actualisation fonctionnelle. Certains axones sont ouverts et donc plus polyvalents, d’autres sont gainés de myéline, une substance qui les isole et favorise leur spécialisation à distance, par exemple pour les commandes musculaires.

Ce sont donc des mécanismes neurocérébraux extrêmement sophistiqués, qui évoquent évidemment les hyperliens que nous créons selon les besoins de nos recherches sur le web et le marquage de la mémoire artificielle sur les supports synthétiques de nos ordinateurs, mais beaucoup plus complexes comme chaque fois que la matière vivante est comparée aux algorithmes du silicium. Et cela démontre la pertinence de la logique associative des liens biologiques que j'ai déjà maintes fois évoquée, en relation avec la métaphore des hyperliens, mais aussi de leur nature électronique, puisqu'on peut rapprocher le rôle des ions dans les connexions neuronales avec celui des circuits de transistors dans les puces.

Ces ligands créent des traces mnésiques infrastructurelles selon lesquelles l’adulte configurera encore des années plus tard sa conscience et la logique de ses pensées, selon ses émotions de naissance et les impressions ses premières années.

Ainsi, on observe que chez le nouveau-né, ou chez le petit animal, le rituel alimentaire crée un lien émotionnel ou affectif fort et durable avec le parent nourricier. La tétée, le piètement du chat qui a massé avec ses pattes les mamelles nourricières de sa mère pour augmenter le débit du lait, la régurgitation de l’oiseau dans le bec des oisillons ne seront jamais oubliés par l’être adulte, qu’il s’agisse du chat satisfait, de l’humain qui suce des bonbons ou des gommes à mâcher, tête sa cigarette ou son téléphone cellulaire, ou de l’oiseau adulte qui veut combler la femelle qu’il a séduite en lui offrant de la nourriture régurgitée. Mes love birds le font aussi avec moi, selon une sorte d’automatisme associé au lien affectif. De même, j’observe chez eux qu’ils préféreront toujours à l’âge adulte une miette de gâteau dans ma main au gâteau entier sur la table, assurément parce qu’ils ont été nourris à la main quand ils étaient petits.

Et inversement, chez l’être humain adolescent ou adulte, la boulimie pourra compenser un manque affectif grave de l’enfance, dans la mesure où la nourriture demeure associée à l’amour parental, et joue physiologiquement un rôle d’ersatz affectif de complétude dans une situation de manque et d’anxiété. En ce sens, la boulimie et l’anorexie se traiteront autant par une psychothérapie que par l’intervention chimique de tranquillisants ou neutralisateurs synaptiques.

Ces connexions émotives premières constituent d’abord notre première infrastructure cérébrale, d’autant plus fondamentale que nous allons en nous en servant constamment l’oublier et perdre tout pouvoir de la modifier. S’y ajoutent d’autres marquages, selon les événements de notre vie, qui vont aussi inscrire des connexions, qu’on pourra considérer importantes, mais secondaires, plus ou moins importantes et donc signifiantes, voire très occasionnelles et dont notre mémoire n’a aucun intérêt à se surcharger.

Lorsque nous parlons de divergence, cela signifie à la lettre que l’être humain sera capable requestionner des premiers ligands cérébraux biologiquement acquis au cours de ses premières années de vie et quasiment institués. Il sera capable de les modifier malgré leur force d’inertie conformiste. Cela demande donc un véritable effort et éventuellement de nouvelles émotions, une déstabilisation, des obsessions ou une grande volonté, ou une situation de crise, pour qu’une personne se libère de ces ligands et crée des liens inédits entre des idées, des valeurs, des comportements, c’est-à-dire de nouvelles configurations conceptuelles ou imaginaires, instigatrices de divergences innovatrices. La création humaine, n’est donc possible que grâce à cette neuroplasticité du cerveau que les neurologues ont démontrée récemment, et qui semble plus développée dans l’espèce humaine que dans les autres espèces vivantes. Ces dernières sont manifestement moins innovatrices et évoluent donc beaucoup plus lentement que nous.

À travers la culture ambiante et l’éducation – l’Autre dans la matrice parentale -, ces nouveaux liens, établis selon de nouvelles configurations, pourront donc devenir aussi des ligands acquis durablement,engageant des mutations neuronales chez l’être humain. Pensons au développement de certaines zones neuronales, à la diminution d’autres – par exemple celles de l’odorat –, à l’accroissement du volume du cerveau, à l’équilibre de la locomotion verticale, etc. Et peut-être aujourd’hui, pour assurer notre survie, pouvons nous espérer le développement de configurations associatives nouvelles, dans une zone spécifique de notre cerveau, qui comporterait davantage de ligands associant des valeurs d’éthique planétaire à nos comportements individuels et collectifs, et qui augmenteraient notre volume cérébral avec une zone spécialisée dédiée à l’éthique, qui semble encore bien réduite dans l’humanité d’aujourd’hui! Ne dit-on pas que certains ont la bosse des mathématiques, évoquant ainsi une augmentation du volume cérébral traitant de pensée mathématiques? Il nous reste à espérer que ce qui vaut pour les mathématiques vaille aussi pour l’éthique. Et décidément les hyperliens du monde numérique ont plus qu’une valeur instrumentale et métaphorique. Ils renouent avec la chimie et l’électricité même de la vie.

Hervé Fischer

2007-07-29

Réinventer l’art contemporain

L’art contemporain semble disparaître du radar. Il semble errer de crises en paradoxes. Que s’est-il passé ? Où en sommes-nous ? Quel avenir pouvons-nous entrevoir ? Pourquoi l’art technologique ne s’est-il pas encore inséré dans le circuit général de l’art contemporain?

Il est vrai que les artistes des beaux-arts et ceux des arts numériques ne se parlent pas. Il faut rappeler ici que les défenseurs des beaux-arts ont rejeté sans nuance les arts numériques dès leur émergence, et que les artistes multimédia, aujourd’hui célébrés, n’ont cessé en retour de dénoncer avec arrogance le passéisme de la peinture et de la sculpture. Il est devenu d’autant plus difficile de surmonter le fossé creusé par ces controverses, dignes d’une nouvelle bataille entre les anciens et les modernes, que l’art contemporain a été accusé de médiocrité par des intellectuels aussi connus que Jean Baudrillard, qui n’hésita pas à déclarer dans le journal Libération, en 1996, «L’art contemporain est nul», tandis que les arts numériques sont boudés par les musées et par le marché de l’art. Au-delà des polémiques, analysant ce qu’il faut bien appeler une double crise, celle des beaux-arts traditionnels et celle des arts numériques naissants,

il est grand temps que les raisons de cette mésentente soient abordées explicitement.

Après avoir mené la bataille en faveur des arts numériques depuis vingt-cinq ans, parfois même sur un ton polémique, je crois avoir acquis quelque légitimité à en proposer une analyse critique. Je suis aussi l’un des rares à avoir choisi de défendre aujourd’hui à la fois les arts numériques et les beaux-arts - et d'y dédier ma pratique artistique -, même si c’est une position encore très difficile, car il faut bien admettre que leurs différences paraissent au premier abord irréconciliables. En voici quelques-unes :

- La création traditionnelle semble s’en tenir à une esthétique spatialiste des arts visuels, tandis que les arts numériques explorent une esthétique temporelle, événementielle, multimédia et participative.

- Les concepts esthétiques des beaux-arts ne s’appliquent pas facilement aux arts numériques, sans que pour autant ceux-ci aient élaboré un nouveau système de concepts esthétiques critiques du multimédia et de l’interactivité, ce qui ne favorise pas l’émergence de critiques professionnels des arts numériques.

- Beaucoup ont le sentiment que la peinture et la sculpture sont des langages épuisés, impuissants à évoquer le monde actuel, qu’explorent au contraire audacieusement les arts numériques.

- Les beaux-arts étaient individualistes et légitimés par une signature fétiche, alors que les arts numériques sont des créations d’équipes pluridisciplinaires.

- Comme les arts numériques ne créent plus d’objet unique, mais élaborent des processus, des dispositifs immatériels et reproductibles sans distinction d’authenticité, ils ne peuvent être pris en considération par le marché de l’art.

- Comme ils ne bénéficient pas du financement et de la diffusion du marché de l’art, ils sont dépendants de la commande publique ou privée. Une situation qui a ses vertus, mais aussi ses limites, idéologiques, esthétiques et de disponibilité.

- La création des arts numériques est liée le plus souvent à la possibilité de leur diffusion.

- Les arts numériques sont très coûteux. Et il est devenu quasi impossible, contrairement à ce que l’histoire de l’art moderne démontre, que des artistes pauvres, individualistes, marginaux, asociaux puissent créer des œuvres d’art numériques, même s’ils sont géniaux.

- Les arts numériques à contenu critique deviennent de ce fait improbables.

- Liés à des technologies complexes et fragiles, les arts numériques ne sont pas admis dans les musées, qui n’ont les ressources ni financières, ni humaines de les exposer, d’en faire la maintenance régulière, et encore moins de les conserver.

- Événementiels et éphémères, les arts numériques présentent un problème majeur de conservation. Celle-ci ne peut consister actuellement qu’en une documentation, qui recourt aux médias traditionnels : fiches techniques, photos, films, vidéos, qui en trahissent donc inévitablement la spécificité et ne saurait remplacer l’œuvre originale.

- Liés aux technologies complexes les plus récentes et en constante évolution, les arts numériques ne peuvent être constamment actualisés au point de vue des équipements électroniques et des langages informatiques qu’ils utilisent. Paradoxalement, ils vieillissent mal, et beaucoup plus vite que les arts traditionnels.

- Les technologies sont soumises à une exigence incessante de progrès. Or les arts ne sauraient dépendre de cette logique de progrès. Une peinture préhistorique est aussi importante qu’une animation par ordinateur, une gravure de Dürer qu’une peinture de Picasso. Le concept de progrès n’a pas de sens en art. Ce n’est pas la puissance de l’ordinateur qui produit la valeur artistique, bien au contraire le plus souvent ! Nous rencontrons donc une sérieuse difficulté en liant la création artistique actuelle au progrès constant des ordinateurs et des logiciels.

- Paradoxalement, les arts numériques du XXIe siècle renouent avec la tradition orale collective, rituelle, éphémère, multisensorielle des arts primitifs, après cinq siècles de réduction de notre civilisation occidentale à une dominante visuelle et spatiale. C’est là une constatation fort intéressante, mais il faut aussi rappeler que les sociétés dites « premières» ne comportaient ni musées, ni galeries, ni signature individuelle, ni marché de l’art.

- Les sociétés tribales cultivaient cependant une mémoire orale sacralisée et durable, tandis que les technologies numériques actuelles, non seulement sont fragiles, mais revendiquent avec un excès évident de confiance la mémoire des machines. La neuvième des lois paradoxales du numérique que j’ai soulignées dans Le choc du numérique (2001) se formule ainsi : Plus les technologies numériques sont puissantes et sophistiquées, plus la mémoire artificielle qu’elles sont censées garantir risque de devenir éphémère.

- Les peintures préhistoriques d’il y a 32.000 ans dans la grotte de Chauvet sont demeurées intactes, tandis qu’un cd ou une page web d’il y a seulement dix ans sont déjà illisibles ou disparus. Il est assurément très préoccupant que nous créions ainsi aujourd’hui une culture artistique sans mémoire.

Quelles sont donc les options qui se présentent actuellement pour les arts numériques ?

On peut prévoir que les arts numériques se lient davantage aux industries culturelles dans une consommation ludique. Ils exprimeront alors la réconciliation tant désirée de l’art avec la société, celle de classe moyenne, mais se dilueront dans le flux éphémère des mass média, des jeux vidéo et de la société du divertissement, comme le cinéma hollywoodien, le cirque et les spectacles festifs.

On ne saurait prétendre que les arts numériques reconquièrent sans effort leur place dans le système des beaux-arts qu’ils ont rejeté, tout en s’en différenciant radicalement. Nous savons bien qu’il aurait été impensable que le cinéma réintègre le théâtre, ou que la télévision se fasse une niche dans le cinéma et la radio.

Une autre possibilité, celle qui nous intéresse le plus, consisterait à ce que les arts numériques renouent les liens brisés avec les beaux-arts en restaurant le dialogue nécessaire quant aux questions artistiques fondamentales explorées pendant des siècles par les beaux-arts. Ainsi, dans le domaine des transports, nous voyons avec intérêt le retour de la bicyclette et du tramway dans les villes, pour résoudre la même exigence de transport urbain qu’autrefois, en répondant au problème nouveau de pollution. et de style de vie. Nous apprenons même à recycler. Or les grandes questions esthétiques et mythiques de notre rapport au monde, de notre sensibilité, de la souffrance, nous opposent toujours les mêmes exigences que jadis, quelle que soit leur évolution sociologique, technologique et culturelle.

La première des lois paradoxales du numérique que j’ai formulée souligne que : La régression de la psyché est inversement proportionnelle au progrès de la puissance technologique. Le numérique est un psychotrope technologique. On le voit bien dans les pathologies de dépendance au virtuel. Et plusieurs artistes en ont fait le thème de leur création, tels Diana Domingues, au Brésil, qui crée des installations virtuelles évoquant la magie afro-indienne primitive. On ne peut nier la magie évidente de la communication à distance, des interfaces numériques, des consoles de jeu, des écrans tactiles, des capteurs de mouvement, des effets spéciaux au cinéma, et de la majorité des installations interactives dès les années 1980.

Quant aux problèmes d’expression, Oliver Grau a rappelé dans un livre récent (From illusion to immersion, MIT Press, 2003), qu’il n’y a pas de rupture, mais au contraire une continuité esthétique évidente entre les fresques des villas de Pompéi, les peintures en trompe-l’œil et panoramiques du XVIIe siècle et les œuvres actuelles d’immersion virtuelle. Et je soulignerai à mon tour qu’on oublie trop que l’art visuel a aussi remarquablement su exprimer le mouvement, que ce soit avec les animaux à pattes multiples des peintures préhistoriques, dans les luttes d’athlètes qui décorent les amphores grecques, dans les scènes de bataille, dans bien des œuvres de Rubens, de Delacroix, dans la peinture et la sculpture futuriste, dans l’art cinétique, etc.

De même, le silence des tableaux résonne dans les musées du fracas des armes, du hennissement des chevaux, du vacarme des tempêtes, des coups de feu du Tres de Mayo de Goya, qui y côtoient le bruissement des fêtes foraines, les jeux d’enfants, la musique des joueurs de pipeau ou de fifre, de violon, de piano et les batteries de tambour, la Liberté sur les barricades de Delacroix ou l’angélus de Millet, les confidences de Renoir, les conversations du déjeuner sur l’herbe ou du Moulin de la galette, le cri d’Edward Munch, les orchestrations sonores de Kandinsky, les stridences chromatiques de l’expressionnisme abstrait, les hurlements du Guernica de Picasso, , qui nous impose plus que la multisensorialité, car on y voit de la souffrance aïgue, même s, ce n'est pas une oeuvre multimédia. Et de la sentimentalité, on en retrouve plus récemment dans l’art narratif, comme dans les atmosphères de la littérature. C’est une étonnante exposition que j’aimerais consacrer un jour à ces tableaux si sonores, dont la bande son, à elle seule, pourrait servir de trame à un film numérique. Il y manque pourtant les bruits du monde actuel.

Même les odeurs suggérées par les peintures y sont fortes parfois, celles des gibiers ou du tabac des tavernes, des forêts humide, des fleurs ou des halles au poisson, sans oublier l’encens des intérieurs d’églises, ni les parfums acidulés des coquettes.

Quant au sens du toucher, on admettra que la matière de la peinture et de la sculpture est beaucoup plus tactile que les productions immatérielles des arts numériques, quelles que puissent être parfois les performaces des écrans tactiles et des effets kinesthésiques.

Inversement, cette fameuse interactivité, reconnue comme une extraordinaire vertu du numérique, est une fabuleuse commodité pour les usages sociaux, incluant la vie culturelle et l’enseignement, mais ne présente pas un grand intérêt, selon moi, du point de vue artistique, si ce n’est sous l’angle de l’illusion magique et de l’appropriation pédagogique de l’œuvre par le public. On sait à quel point cette pseudo-participation est préprogrammée et limitée. L’art optique l’a explorée avant même les arts numériques. L’œil et le cerveau humains sont naturellement plus interactifs, et toute œuvre d’art est mentalement d’une infinie interactivité. C’est le privilège du peintre, ancien ou contemporain, figuratif ou abstrait, de choisir finalement et de signer l’option qui a le plus de valeur pour lui.

On soulignera aussi que l’utopie de l’œuvre totale, qui hante les arts numériques sous le signe de la convergence technologique, est certes fascinante, mais souvent décevante dans ses effets. Nul n’est Wagner, Picasso, Merce Cunningham, Hemingway, René Clair et Steve Jobs tout à la fois. L’esthétique totalisante des arts numériques est encore loin de son aboutissement et les arts trouvent généralement leur perfection dans leur spécificité extrême plutôt que dans une mixité floue. D’ailleurs, s’il était vrai que l’art multimédia aurait ruiné la peinture et la sculpture, pourquoi ne serait-ce pas le cas pour la musique ou pour la littérature ?

Ce qui assure la force et la légitimité des arts numériques, c’est qu’ils nous parlent du monde contemporain, des codes binaires, des réseaux numériques, de la science et de la vie artificielle, qu’ils explorent les limites de notre imaginaire. Le problème des beaux-arts, ce n’est pas que le langage de la peinture est épuisé, c’est que la peinture ne nous parle que du vieux monde, du nu, des fleurs, des natures mortes, des états d’âme individualistes. C’est cela sa médiocrité.

On semble avoir oublié qu’une peinture, une sculpture nouvelles peuvent tout aussi bien que les arts numériques nous parler du cybermonde et de la domination idéologique de l’économie, avec un pouvoir d’expression iconique et critique égal à celui des arts numériques, tout en échappant à leurs limites. Les beaux-arts n’ont pas su évoluer avec le monde du XXIe siècle, comme ils avaient su le faire au XIX e siècle en abordant avec un langage nouveau les thèmes d'actualité, comme les impressionnistes ont su nous faire découvrir l’esthétique et la lumière du plein air, mais aussi de l’industrialisation, de l’urbanisation, la paupérisation, l’atomisation sociale, la montée des classes moyennes et l’anarchie, l’invention de la photographie, la vitesse, la psychologie et l’inconscient. Aujourd’hui, ils devraient pouvoir nous parler de biotique et d’ADN, des variations de Wall Street, de l’internet, de l’hyperhumain, des logiques floues, d’algorithmes et du mouvement brownien ; ils devraient questionner les mythes de la technoscience et de la pensée unique, dénoncer à nouveau la fracture entre les riches et les pauvres, célébrer la diversité culturelle et l’altermondialisme.

Et une peinture peut très bien se concevoir comme une icône, une condensation d’une oeuvre multimédia à son plus haut degré d’expressivité. La matière de la peinture, le travail manuel qu’elle implique valent bien les séductions de la technologie et le jeu du clavier d’ordinateur. Et l’arrêt sur image de la peinture ou de la sculpture favorisent davantage le questionnement que le flux de pixels du robinet numérique. Ce n’est pas la peinture qu’il faut dénoncer, mais le passéisme des artistes qui l’ont actuellement figée. Ce ne sont pas les technologies numériques qu’il faut célébrer, mais l’audace des artistes qui les explorent. Les défis ne sont pas dans les ordinateurs, mais dans la tête des artistes.

Une fois de plus, l’art est à réinventer. Et c’est tant mieux !

Hervé Fischer

2007-07-01

3 ordinateurs pour tous





Chine – Inde - USA

*China: Sinomanic Tian En GX2

* Simputer (Bangalore)

* MIT - 100$ computer de Nicolas Negroponte

3 ordinateurs "pour tous",

pour les pays émergents

entre 130 et 200 $ -

La Chine fabrique un ordinateur à 130 US $

Alors que le MIT, sous la houlette de Nicolas Negroponte propose un ordinateur à manivelle pour les enfants à 100 $, la Chine propose désormais l’équivalent en économisant non pas sur la batterie rechargeable, mais sur l’écran. Certes, le laptop du MIT tient compte du manque d’électricité en milieu rural dans le tiers monde, mais cet ordinateur à manivelle évoque les téléphones à manivelle du temps passé; c’est un objet contradictoire, dont la manivelle est définitivement dissuasive, surtout pour les jeunes! Je suis persuadé que cet ordinateur est sans avenir et que les enfants rejetteront cet objet de style ancien. L’enjeu n’est pas dans la mise au point d’une manivelle sur le principe de la dynamo de vélo, mais dans les progrès nécessaires des piles rechargeables. Même les laptops les plus chers se heurtent aujourd’hui encore à ce problème de la médiocrité des piles.

C’est le moment aussi de se souvenir que le Simputer développé en Inde, à Bangalore, en 2001 demeure l’ordinateur de masse à prix accessible le plus performant (voir Wipipedia). Il comprend un écran tactile, avec des icones et la disponibilité des langues officielles nombreuses en Inde; il est connectable à l’internet. Il coûte encore 200$, mais son prix va baisser avec la production de masse.
Le Tian En GX-2 est fabriqué par Sichuan Sinomanic Technology à Chengdu et il coûte 1000 yuans (environ 150$). Il est destiné à l'équipement des zones rurales chinoises. Il est équipé de logiciels Linux et distribué par FutureAlpha

2007-06-24

Is Internet really ungovernable?

First of all, allow us to speak about the internet without block capital I, as we don't speak anymore of Telephone, or Television, but simply of the telephone or of the television. It is not a trade mark, it is getting banalized and there is no more justification of reverencing Internet like a God!

I think that the internet looks today as any other real territory. It has a government in each country, it has an American ICANN institution, with regulations according to the use of domains - which should be enlarged and get international, probably under control of UNESCO. It has a cyber police, but also cyber criminality of many kinds. A large part of it is unknown from Googol (metadata and website which don't appear on the maps). So it is partly governed and partly like the Far West without a sheriff. More and more the internet goes under the law of the sociological gravity. Technically, it could be fully controlled and get transparent for those who want to control it (Big Brother), as it is difficult to erase your track as soon as you move into the cyberspace, send or receive a file, hack or pirate any music, film or software, Every gesture is inscribed in the history of the private computers and of the servers. This issue will be more and more in the future a big question mark in relation with democracy and the right to protect your private life. Unfortunately, today, the threats of terrorism justify more and more a cyber surveillance which is somehow salvage. We have to work hard to develop models of real democracy in the cyberspace, to allow a good equilibrium between liberty and regulations, new cyber laws to elaborate, including the normal real rights and sanctions. Internet is so recent with the Web, that it will need more years to establish its democracy. For the moment it is in-between Far West, a commercial mall, and cyber surveillance. Just born! A last word: it will for sure favor more and more democracy in the whole world.

What does the internet mean for humankind these days? Is it changing the attitude and formation processes of intellectual humankind? How far does the intellectual, professional, and human impact go?

Step by step, the internet will get banalized, even if it is still a privilege to have access in Cuba and many other countries. Internet is a revolution in itself. As a writer, as an academic, as a politician, as a journalist, as a businessman, as a scientist, it is getting impossible to compete with the others, to collaborate, to keep a professional status without internet. Not to speak of our private communications with so many members of our families, so many colleagues, so many friends: we are building an immense, nervous, active, powerful network locally and internationally. The internet is becoming an infrastructure of the information society, such as rivers, roads, trains, airplanes, etc. And now it is getting so cheap to use that the rates of the traditional voice telephone are dropping. Internet is transforming our cultures, our arts, our private lives, our democracies, the ways of developing education, economies, banking, criminality, etc. I have described in Digital Shock (McGill and Queen's University Press, Canada, 2006) these soft but radical changes, which I consider as important as the beginning of the era of fire in the primitive times, announcing an anthropological mutation of our species.

Are there the internet supporters and detractors? How would you define both opposing sides?

90% of the population in the world has no internet access. The digital devide is a big issue. The internet looks as an extension of the metropolitan cities and still don't reach the rural areas and the poor countries. As such it digs deeper for now on the gap between rich and poor countries, between inforichs and infopoors. But thanks to the satellite it will be more and more invasive. The humanitarian organizations should and will use it more and more as a developing tool for education, health, microeconomy, local communities, such as groups of African women, etc. The World Summits of the Information Society organized by the United Nations in Geneva and in Tunis have intended to sensibilize all of us to the power of Internet as a developing opportunity, even if it still needs basic infrastructures such as electricity and a minimum of education, literacy, etc. In India, the Simputer may become, within a few years, a basic computer with batteries, tactile screen, multilingual functions and internet satellite connection, allowing for one hundred dollars each to support many developing issues of this country and later on of any emerging country of the world. The quantity of the production will allow the prices of production to drop dramatically, as it happened with radios. We started with internet as a mass media only ten years ago. Think just of 50 years ahead. If the planet has not been destroyed meanwhile, it will become more and more a digital planet (Hyper Planet, vlb, Montreal, 2004).

For instance, the internet allows Cuba to escape its isolation and to connect with the whole world, broadcasting Cuban culture and ideas. The US blockade is not able to stop it.

In previous years you opened the morning newspapers or listened to the news at any time of the day and thought you were updated with whatever was going on in the world. That’s not the case nowadays. The internet offers now a plurality and a wide variety of information sources. So much so that it makes you feel misinformed. Is this a true feeling or is it just confusion due to the variety of sources? Is the internet kind of saying: you were misinformed before, or wrongly well informed, which makes it even worse?

We will learn more and more with time to navigate in the cyberlabyrinth and select our websites. Too much pluralism and a lack of credibility of much information is an excellent opportunity for education and more democracy. We should think of integrating the use of internet in school classes, like teaching reading and calculating. Of course, internet is a self media and a mass media at the same time, which favors cultural diversity but also a loss of authority of the information. This is an unknown situation, a challenge. But again, don't expect to have a maturity of the uses of internet within only ten years! We are, so to speak, immigrants in the cyberworld. We need to adapt ourselves. Therefore, we receive it as a digital shock, which we have to learn to master. But think of our children. In the developed countries, they are cybernatives, like fish in the water. The danger is more on the lack of critical distance and addiction. Because internet is like a drug, a psychotropic drug stimulating our desires, giving the illusion of escaping the real difficult world into games and entertainment, or offering role videogames with multi-users, in which they may think they are getting magically powerful.

No matter how hard you organize the sources and accesses, surfing the web gives the idea that the more you read and advance, the less you know. It is a feeling of uncertainty. You feel small, helpless, misinformed. You feel that you know nothing and that you are walking in the jungle. Is this a fact or just a myth? Can this feeling harm humankind?

A strong awareness of the human relativity of everything is very important. We have to adapt ourselves to the new technology, as we had to adapt to industrialization and urban life in the XIX century. It is stimulating but difficult. It needs from us to be able to master new challenges, to develop new cyber humanism, which I call hyperhumanism. But never forget that we should not oppose humanism to machinism. Machines are human, because they are invented by human beings for human users. There is a shock because it is sudden and radical, because it presents itself as a human mutation. But this is not the first human mutation since the time humanity stepped down from the trees and started to walk vertically and to develop a very sophisticated new brain. Human evolution is going ahead, with new needs for adaptation, big risks of destroying ourselves (this is brand new and calls for an evolution of our cerebral maturity and skills), as the gap between our instrumental digital power and our human wisdom is expanding. Our lives and destiny are getting more and more dangerous. The question is: will our human brain mutate quickly enough to allow us to master the next step, or shall we disappear like arrogant and imprudent sorcerers’ apprentices?

How can we dominate the internet? Is this possible? Is it going to get worse in the future?

I am pessimistic by prudence and optimistic by will. We all have to contribute to take responsibility into this evolution. Progress is not a natural social trend. It is a fragile human will and action. The sense of life is not given to us by god or by nature. We have to build it. There is no god in the plane to pilot the human plane. We have to fly it ourselves, with knowledge, wisdom, and energy. There is no written destiny of humankind. If there is no god, no natural wisdom and justice, we have to assume these difficult responsibilities as human beings. This is the vision I have suggested in my book: Nous serons des dieux (vlb, Montreal, 2006). The digital era is calling us to more responsibility, planetary ethics and hyper humanist commitment than ever.


2007-06-04

SCIENTIFIC ARTS OR SCIENCE FICTION ?


In the S F films, we discover chimerical beings -belonging for at least 90% to the human species, but with a few morphological features issued from animal species in their faces and hands, such as bulgings, ears, horns, claws, hairs and furs. The christian Western civilization has established a sacred opposition between man and animal, quite the opposite to most of the other mythologies and so called pagan religions, Hinduism included, and to the Greek tradition of minotaurs, sirens, satyrs or other centaurs. It opposed also to the Middle-age's cultures and its fabulous hybrid animals, such as werewolves, empowered beasts, vampires, etc. And we continue now a days with Disney world's animals, and famous characters of George Lucas' Stars War such as the Jedi, Teki, Yoda, etc.. Simultaneously, we observe that today's scientific research in the field of biology shows more and more interest for chimeric embryos. Most recently, the British government has authorized Dr Stephen Minger and his team of the King's College in London to go ahead into such an investigation (April 2007). What is it about? Precisely to grow hybrid cytoplasmatic embryos starting with ovules of cows, ewes, mousses or rabbits, replacing the nucleus by a human cell, and merging both tanks to an electrical shock. This process allows combining the genetic information of the animal's ovule (mitochondry) with the one of the human cell. Such an hybrid embryo may be called a chimera because it merges the genetic heritage of two different species. Of course searchers work hard to obtain a embryo which (who) reaches the highest possible human characteristics, and may still able to develop itself by division and reproduction of its cells. It is aimed to extract of it stem cells - the only use which is legal - before destroying these hybrid embryos after two weeks, as requested by the law.
No doubt, with such practices we encounter the extreme limits of a transgression, which is as much from genetic as from civilizational nature. Traditional ethics reject such an attempts, and the law is hesitating, allowing it with strict restrictions or prohibiting it absolutely. And theses researches confront us to the mythic imagination of humankind, reptilian and more present than ether: let's just think of the posthuman, transhuman and extropian utopias of today! Siliceous mixes with carbon, machine with man, flesh with metal, and we create virtualy new ways of life and alternative universes. Not surprisingly we meet here the same interests which nourish bioart, and in particular the transgenic art of artists such as Eduardo Kac, the morphologies of Marta de Menezez, or the biomecanic constructions of the Australian group Symbiotica ((Oron Catts, Ionat Zurr, Guy Ben Ary).
Humanism, animalism, mechanism, hybridism
To reach to such an extend of audacity, even if methods, expressions and aims may change, merge or oppose considerably between art, science and science fiction, it becomes evident that all three are minded by the same cyberpromethean obsession which drives humankind.It seems that the very nature of such a desired hybridism, or the very intention of this chimeric superbrain to which we aspire, tends to merge humanism, animalism (with its extensive sensitive capacities) and mechanism (with the digital empowerment it allows). It is all about overcoming our limits, exploring the "frontier of the future" or the so called "Singularity", which fascinate scientists and SF writers. In a few words: we dear to question and create ourselves our human destiny. Scientific arts and Science fiction (mainly literature and cinema) have specially in common to get their inspiration from science and technology and same need or function to bridge the main myths and questions of contemporary technoscience with the creative cultural processes of the XXI century.Hervé Fischer.