2009-09-29

Le papier et le numérique



On nous annonce depuis quinze ans le papier et l’encre numériques, comme pour s’assurer que le papier traditionnel lui-même se diluera rapidement dans le grand océan du numérique, tel un ultime débris de l’ère Gutenberg, bientôt englouti à jamais dans les flots du progrès. On s’étonnera de devoir encore imprimer ses billets électroniques d’avion ou de théâtre reçus par courriel pour se présenter au comptoir, alors qu’il devrait suffire de les apporter avec soi sur une clé USB qu’on brancherait sur le boîtier de contrôle. Puis, on sera surpris de devoir encore utiliser une clé USB, alors qu’une inscription ondes courtes sur la puce électronique RFID de notre téléphone cellulaire – et demain de notre lobe frontal - devrait suffire à nous ouvrir fluidement le guichet et sauver d’autant plus d’arbres.
Ainsi donc, les gourous qui nous prédisaient il y a vingt ans l’ère zéro papier devront encore attendre un peu pour triompher.
Ayant publié moi-même directement en ligne un livre inédit complet de plus de 300 pages en 2000 (Mythanalyse du futur*), puis mis en ligne avec accès gratuit deux livres plus anciens devenus introuvables**, je ne crains pas d’être accusé de m’opposer stupidement au progrès des technologies numériques. Pour autant je ne suis pas un intégriste du numérique. Je fais plus souvent qu’à mon tour l’éloge de cet objet ergonomique quasi parfait que demeure le livre papier. Et je ne comprends pas la vindicte des champions du numérique – j’en suis depuis 1984 -, qui croient nécessaire de condamner le livre papier pour garantir le succès de l’édition et de la distribution numériques. On tire aujourd’hui de tous côtés, dans une confusion totale, comme si c’était une nouvelle bataille des anciens et des modernes, comme si la disparition du papier, ce pelé, ce galeux, était requise pour assurer la victoire incertaine du numérique. De jeunes enthousiastes– c’est sympathique cette excitation, mais ils sont souvent intolérants – nous annoncent qu’ils ont signé des accords mirifiques avec des éditeurs pour avoir le droit de publier des livres entiers sur les écrans des téléphones mobiles. L’écran d’ordinateur fixe est devenu vieux jeu. Il faut absolument être mobile!
Nous écrivons tous avec un clavier, mais qui lit plus de cinq pages de texte sur un écran d’ordinateur pour son plaisir? Personne! Alors qui lira 10 pages d’écran de cellulaire, même en basculant son bivalve à l’horizontale? Et celui qui le ferait ne serait pas rendu très loin dans sa lecture! Chacun sait que les e-books, ces livres électroniques lancés successivement à grand renfort de fanfares promotionnelles, se fracassent tour à tour contre le papier des livres, emportant avec eux l'enthousiasme et le papier monnaie de ces vaillants entrepreneurs incultes. On devinera qu’eux-mêmes ne lisent jamais un chef-d’œuvre. Ils me font penser à Steve Jobs affirmant pour vendre ses iPods que plus personne ne lit de livres! Et ce propos de Steve Jobs me fait penser à Goering sortant son revolver en entendant le mot culture! Le iPod est-il une arme de destruction? C'est bien mal le vendre!
livre et numérique: même combat!
Le e-book est trop cher, trop fragile, trop peu ergonomique, trop peu jouissif pour un vrai lecteur désireux de retrouver le calme d’une lecture inspirante. Il a cependant des vertus incontournables pour les utilités, les encyclopédies, les laboratoires de langues, le scolaire, etc. Au lieu d’opposer sans cesse le numérique au papier, pourquoi ne pas reconnaître calmement les vertus spécifiques des deux médias? Ils sont si différents! L'un ne remplacera pas l'autre. L’internet est un prodigieux outil d’accès, mais il est bien plus fragile que le papier. Il peut assurer très efficacement la promotion et la vente d’un livre, et même adresser la facture. Mais ne confondons pas la facture et le livre. Il peut même permettre l’impression à la demande. Il donne accès à ces 99,5% des livres, de ces livres qui ne sont plus accessibles (anciens, épuisés, protégés dans des iconothèques, ou en vente lointaine, dans d’autres pays, ou simplement en ville, lorsqu’on vit à la campagne. Le papier est un médium calme, le numérique un médium agité. L'un incite à la réflexion, l'autre à la proactivité. La complémentarité du numérique et du papier est évidente. C’est la même bataille, celle que je fais. Pourquoi nous opposer? Ne voit-on d'ailleurs pas des journaux et magazines en ligne initier des versions papier? C'est le cas de Rue Frontenac, le site web des journalistes en lock out du Journal de Montréal, lancé en édition papier, ou du site internet Backchich à Paris ***On observe aussi la multiplication des journaux papier gratuits de métro, de quartier, plus lus que n'importe quel journal en ligne, car présentés au bon moment, sur le bon lieu, faciles de maniement, aisés à financer par la publicité locale et adaptés à des groupes de lecteurs spécifiques. Une redifinition des rôles et des paramètres des médias papier est devenue indispensable, mais elle ne signifie aucunement leur disparition. Le transfert de la publicité des journaux papier vers l'internet force à cette redéfinition. Les journaux en sortiront renforcés. La solution n'est certes pas que les journaux imitent le web, en moins bien, puisque le succès d'un journal plus exigeant comme Le Devoir, au Québec, atteste de l'existence d'un lectorat plus exigeant. Les enjeux de la bataille qu’il faut livrer sont autres. Ce qui vaut pour les journaux s'impose encore plus pour les livres et leur espérance de vie . Ce n’est pas contre le livre papier qu’il faut lutter, mais contre les prédateurs qui s’assurent à bas prix des droits de numérisation et de diffusion numérique, voire qui ne se soucient même pas du respect de la propriété intellectuelle. La Fondation québécoise Fleur de Lys a bien raison de dénoncer les usages d’entrepreneurs basés à l’étranger qui voudraient prendre le marché québécois. N'oublions pas que le livre est une industrie culturelle, avec les lois, les forces et les faiblesses que cela implique. Et lorsqu’on prétend défendre notre identité et notre culture, on devrait commencer par inscrire dans le budget de l’État une ligne de financement consacrée aux contenus culturels québécois en ligne, comme il existe des lignes avec chaque fois quelques millions, pour la danse, le cinéma, le patrimoine ou le livre papier. Faute de quoi, on laisse toute la place aux contenus puissamment diffusés des autres pays, États-Unis, France, ou Canada anglais. Même le gouvernement fédéral actuel conservateur a cru devoir fermer le portail http://www.culture.ca/ institué et financé par le gouvernement précédent. Une économie jugée évidente, sans doute… Toute minorité culturelle se doit de prendre avec détermination sa place sur le web. Et ses éditeurs papier seront aussi les premiers à y trouver un appui efficace. Méeme un immense pays comme la Chine consacre des millions de RMB à mettre sa culture en ligne.
Jamais la diffusion d'un livre sur le web n'a fait diminuer sa vente papier.
On s'informe, on cherche et on gère sur le web. On ne lit pas sur le web.

Demeurent quelques entrepreneurs dévoués, comme Jean-Marie Tremblay, qui numérise lui-même dans son sous-sol et met en ligne une riche bibliothèques de « classiques des sciences sociales », ou comme Serge-André Guay, président de la Fondation littéraire Fleur de Lys, ou Éric Le Ray, l’organisateur à Montréal des premières Assises internationales de l’imprimé et du livre électronique, qui assurent la tenue d’un grand débat public, avec tous les acteurs importants, afin de sortir peut-être de la confusion actuelle des idées.
Hervé Fischer
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*Mythanalyse du futur
. http://www.hervefischer.net/
**http://classiques.uqac.ca/
*** Voir Paul Cauchon: Pourtant, ils tâchent les doigts, Le Devoir, 28.09.09

2009-09-19

Le sentiment numérique de la nature


Qu'est-ce que la nature? Voilà une bien grande question ! La nature a beaucoup changé ! Du moins en avons-nous eu des interprétations successives très différentes. Ce qu’on appelle aujourd’hui le sentiment de la nature a d’abord relevé d’une conception magique. Puis polythéiste. En Occident, les émotions de désir ou de frayeur qui en résultaient, n’ont pas été apaisées par l’interprétation biblique et théologique qui a suivi. Nous aurions été chassés d’un paradis terrestre mythique pour découvrir la dure réalité. Nous aurions été condamnés au labeur rustique. Alors que la civilisation japonaise célèbre l’harmonie entre la nature et les hommes, en Occident, la nature a été identifiée à au péché, à la lourdeur de la matière par opposition à l’esprit, à l’âme, à Dieu, dont ont résulté des idées d’hostilité, de la malédiction, et une souffrance. C’est la Renaissance, puis la philosophie mécanique de la matière de Descartes, qui ont inversé notre attitude en Occident. Nous avons réactivé ainsi le mythe prométhéen de la conquête et de la transformation de la nature par les hommes. Descartes nous a invité à nous rendre maître et possesseur de la nature. Passant de la crainte à l’exploitation de la nature, donc à sa domestication et conséquemment à sa transformation et à la destruction de l’état de nature rousseauiste, l’homme s’est engagé dans l’exploitation des ressources naturelles et le développement des manufactures. Le mouvement s’est bien sûr amplifié exponentiellement au XIXe siècle.
Mais c’est cette industrialisation et l’urbanisation qui lui est liée, qui ont sans doute déclenché en contrepoint aussi ce retour émotionnel vers une nature romantique. Les poètes allemands, français, anglais évoquèrent une nature nostalgique, fragile, nocturne, sauvage, celle qui éveille le rêve ou les émotions amoureuses.
Parallèlement, les Encyclopédistes ont inspiré le développement d’un rationalisme qui s’est appliqué aussi aux sciences de la nature. Et aujourd’hui nous retrouvons ces deux pôles, l’un émotif et l’autre scientifique dans notre conscience écologique contemporaine. Toute l’écologie est constituée par une imagerie scientifique et des fichiers informatiques. Nous ne pensons pas au climat aux océans, au soleil, à la ville, sans y introduire des connaissances scientifiques des variations des trous d’ozone, ou des masses de plancton dans les océans, des mesures de pollution, des déséquilibres de la biomasse. Non seulement nous sommes fascinés par les images de nature en haute définition, à l’échelle macro, virtuelles, en simulations, mais nous avons désormais aussi développé une conscience écologique, une sorte de vision savante de la nature, qui suscite en nous ce que nous pouvons appeler le nouveau sentiment numérique de la nature, et les émotions, les craintes, les engagements militants qui y sont liés. La nature est devenue verte. Et éconumérique.
Hervé Fischer

2009-09-08

La pomme numérique







Voilà 40 ans, depuis le 2 septembre 1969 qu’est né l’internet. En fait, ce ne fut encore que la communication, fort laborieuse et limitée, entre deux ordinateurs reliés par un câble de 4,50 m de longueur, à l’université de Californie de Los Angeles. Puis on a élargi les distances avec les universités de Stanford, Santa Barbara et l’Utah. On peut discuter la date, souligner le rôle de Licklieder, du MIT, qui eut la vison de l’importance de ces futurs réseaux de communication. On doit citer Leonard Kleinrock, qui théorisa dès 1961 la commutation et la transmission d’informations par « paquets », Paul Baran et Douglas Engelbart, dont nous allons reparler. Les auteurs sont plusieurs. Ce fut une histoire militaire autant qu’universitaire, comme le rappelle la signification d’Arpanet, créé par la Defense Advanced Research Projects Agency pour assurer la sécurité de ses communications en temps de guerre grâce à un réseau (Network) décentré et multipolaire, qui deviendra notamment le MILnet (Military Network).
Voilà 60 ans aussi, que Douglas Engelbart a inventé au Stanford Reearch Institute la fameuse souris dont nous nous servons encore aujourd’hui pour déplacer le curseur sur nos écrans d’ordinateur. C'était un mécano élémentaire dans un boîtier en bois. Il n’en reçut aucun dividende financier, mais le SRI vendit le brevet à Apple qui a donné à ce petit rongeur à queue numérique l’expansion que l’on sait. On attribue aussi généralement à Engelbart le concept d’intelligence collective, dont il a exposé la philosophie dans Augmenting Human Intellect: A Conceptual Framework.
Aujourd’hui, seulement deux générations plus tard, alors que nous comptons plus de un milliard de personnes connectées sur la planète à l’internet grâce au Web et au sans fil, il est bon de rappeler que c’est avec un câble de 4,50 m que tout a commencé. De petites inventions peuvent avoir un impact immense sur toutes nos activités humaines en quelques décades. C’est cela qui caractérise l’évolution de notre espèce, avec l’accélération que nous expérimentons à l’époque actuelle. L’âge du numérique commence à peine. Nous changeons déjà drastiquement nos valeurs, nos comportements. Saurons-nous maîtriser le choc du numérique?


La pomme numérique
La boîte grecque de Pandore que nous avons ouverte - ou la pomme, son équivalent biblique - sont aujourd’hui numériques, nous donnant accès à plus de pouvoir, plus de connaissance, plus de conscience planétaire, plus de bien – le progrès non seulement technique mais aussi humain – et plus de mal aussi. Faut-il diaboliser une fois encore cette pomme numérique et accuser le Satanford Research Institute, ou assumer les responsabilités éthiques qui viennent avec Prométhée et avec la conscience? Est-il pertinent de parler d’une « augmentation de la conscience collective » ou d’une « intelligence collective augmentée »? Souhaitons que l’idée se réalise. C’est manifestement l’utopie la plus en vogue aujourd’hui parmi les philosophes du numérique les plus optimistes. Mais cela demeure encore à démontrer, tandis que les raisons d’en douter augmentent elles aussi. Le défi nous confronte à nous-mêmes. Il n’est plus religieux, mais humain, collectif et éthique.
Hervé Fischer

2009-07-23

Internet en la Patagonia



Tuve la suerte de recorrer la Patagonia, tanto en Argentina como en Chile. La inmensidad de los paisajes, la flora y la fauna del lugar son fascinantes, tanto al pie de los Andes como en la Pampa seca, en la costa atlántica así como en las orillas del estrecho de Magallanes. No se puede soñar con una naturaleza más salvaje o un aislamiento más completo. No perdería ninguna oportunidad de regresar allí. Convengamos que Ushuaia no es New York. Estamos en el fin del mundo. Pero el viajero encontrará más fácilmente acceso a internet -por un precio irrisorio y gratis en cualquier hotel- que en San Francisco o en Paris. No vi un solo pueblo, incluso al cabo de un interminable camino de tierra y polvo, después de haberme cruzado con avestruces y guanacos, y haber admirado cóndores en el cielo, que no tuviera al menos un café-internet, con excelente velocidad y ancho de banda. Aquí y allá encontré un médico argentino jubilado que hizo su vida profesional en Boston, una artista que vivió mucho tiempo en New York y Berlín, un intelectual que estuvo emigrado durante varios años en Sao Paolo, un escritor que estudió en París, un geólogo formado en Londres, universitarios venidos de Buenos Aires o de Europa central, hombres de negocios que emigraron de Roma o de Madrid. Todos me dijeron lo mismo. Por más intenso que pueda ser su amor por esta naturaleza salvaje, casi original, y los vastos horizontes en que viven actualmente, ninguno hubiera pegado el salto para ir o regresar a la Patagonia, si allí no hubiera internet. Gracias a las redes numéricas, gozan de los dos mundos, el natural y el urbano. Están en interface cotidiana con el poder del mundo salvaje así como con la sofisticación de las grandes metrópolis. Leen los diarios de Chicago o de Roma en su computadora, mirando por la ventana las cimas nevadas de los Andes o los elefantes marinos de la península de Valdez; se comunican a distancia con sus amigos alemanes o libaneses, se ven con las webcam; siguen por la web todas la noticias y todos los casos que les interesan, y están mejor informados que los teleespectadores de las grandes capitales. Crean universidades, sitios web y comunidades virtuales. No les falta nada para aliar la belleza rural a la promiscuidad numérica. No basta con decir que el planeta se ha achicado. El acceso a internet nos permite estar en todas partes al mismo tiempo: en Ushuaia y en Tokyo, en Punta Arenas y en Montréal, al pie de los glaciares de El Calafate y en los Campos Elíseos en París, en un barco que se codea con las ballenas australes y en Buenos Aires o en Moscú. Sin internet, regiones lejanas como la Patagonia estarían aisladas del mundo y reducidas a actividades primarias. Nunca me hubiera encontrado con esos artistas, empresarios, intelectuales, universitarios que hoy desarrollan su actividad allí y le confieren ese desarrollo económico, educativo y cultural necesario para que los jóvenes se queden, al igual que los inmigrantes que recorrieron el mundo.
Internet se convirtió en una infraestructura indispensable para el desarrollo de las regiones alejadas. Hay que ofrecer en ellas la velocidad y el ancho de banda que permita mostrar las páginas de los diarios, imágenes, archivos multimedia, educativos, planos de ingeniero o imágenes médicas, música y video. Internet se transformó en una herramienta prodigiosa y polivalente, tanto para la educación como para la salud, para la democracia como para los servicios públicos, para la cultura, el comercio electrónico como para la investigación científica, para el desarrollo económico como para el turismo. En la Patagonia, cada bed and breakfast, incluso los más aislados, son iguales ante internet. Allí muestran sus paisajes y sus habitaciones, y ofrecen un servicio de reservas que les aportan su clientela cotidiana, venida de todos los rincones del mundo. Las rutas ya no alcanzan. También se necesita, y en todos lados, una red de internet, confiable y poderosa. Internet es la más estratégica de las inversiones que cualquier Estado está obligado a hacer en su política de desarrollo de las regiones alejadas.Lo que puede ofrecer la Patagonia en sus pueblitos de montaña o de la Pampa, para beneficio de poblaciones dispersadas hasta el fin del mundo, hoy sometida a la terrible crisis económica de la Argentina, que se extiende sobre miles y miles de kilómetros, el gobierno de Québec, que dispone de recursos y valoraciones importantes, no parece querer esforzarse en hacerlo posible en Laurentides, a una hora en auto de Montréal, donde la población es sin embargo cada vez más densa y emprendedora, y más aún en nuestras regiones alejadas, de las que sin embargo nos repite hasta el cansancio que es una de sus prioridades. ¿Porqué Québec tarda siempre más con respecto a otras provincias de Canadá, quien, a su vez, otrora entre los países más conectados del mundo, retrocede ampliamente cada año en la clasificación internacional? Sin embargo estamos en 2009. ¡La evidencia es abrumadora! Tenemos que creer que nuestros gobernantes son miopes y sordos. ¿Habrá más avestruces en Québec que en la Patagonia? ¿Habrá que soportar esta incomprensión de nuestros responsables políticos hasta que la nueva generación esté en edad de votar? La Patagonia no esperó. Una vez más, Québec falta a la cita con su historia.

Hervé Fischer

(traducion de Maria Marta Escalente)

2009-06-10

"What if the only legacy of new media is a static image?


I want to give the word today to Lanfranco Aceti *, who has given a lecture at The New Technology Art School of The Academy of Fine Arts of Carrara, the UCAN research center and Neural magazine present,on the topic: "What if the only legacy of new media is a static image? The curatorial struggle in preserving new media's aesthetics and art practices." The question has always seemed fundamental to me.
HF

The preservation and exhibition of computer and media artworks is affected by the necessity to present a traditional and objectified image to the viewers. New media practices and computer arts are characterized by evolutionary processes and technological supports that contribute to shaping and defining the aesthetic. If 'migration' and 'emulation' represent a curatorial strategy or methods for
collections' management, preservation and display deal with the obsolescence of computer and media-based artworks. The strategy of 'extrapolation and objectification' may represent another opportunity to address some of the difficulties presented by the immateriality of these art forms. Perhaps the methodologies of display should be changed and the possibilities of new media technologies exploited for new curatorial approaches even when they challenge the authority of both the author and the curator by focusing on the representation of
the environmental interaction and the importance of multiple media formats of circulation of contemporary digital cultural expressions.
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* Lanfranco Aceti works as an academic, artist and curator. He is Associate Professor in Contemporary Art and Digital Culture at the Faculty of Arts and Social Sciences, Sabanci University, Istanbul. His research focuses on the intersection between digital arts, visual culture and new media technologies. He is specialized in inter-semiotic translations between classic media and new media, contemporary digital hybridization processes, Avant-garde film and new media studies and their practice-based applications in the field of fine arts. He is also an Honorary Lecturer at the Department of Computer Science, Virtual Reality Environments at University College London. Previously an Honorary Research Fellow at the Slade School of Fine Art, he has also worked as an AHRC Postdoctoral Research Fellow
at Birkbeck College, University of London and as Visiting Research Fellow at the Victoria and Albert Museum.

2009-06-01

Internet en Patagonie


J’ai eu la chance parcourir la Patagonie, tant en Argentine qu’au Chili. L’immensité des paysages, la flore et la faune y sont fascinantes, aussi bien au pied des Andes que dans la Pampa seca, sur la côte atlantique que sur les rives du détroit de Magellan. On ne peut rêver nature plus sauvage et isolement plus complet. Je ne manquerai aucune occasion d’y retourner. Ushuaia, ce n’est pas New York, on en conviendra. Nous sommes au bout du monde. Mais le voyageur y trouvera plus facilement accès à l’internet, pour un prix dérisoire, et gratuitement dans tout hôtel, qu’à San Francisco ou à Paris. Je n’ai pas vu un seul pueblo, même au bout d’un interminable chemin de terre et de poussière, après voir croisé des autruches et des guanacos, et admiré des condors dans le ciel, qui n’offre au moins un café internet, avec une excellente vitesse et largeur de bande.
Ici et là, j’ai rencontré un médecin argentin à la retraite, qui a fait sa vie professionnelle à Boston, une artiste qui a vécu longtemps à New York et à Berlin, un intellectuel émigré pendant plusieurs années à Sao Paolo, un écrivain qui a étudié à Paris, un géologue formé à Londres, des universitaires venus de Buenos Aires ou d’Europe centrale, des hommes d’affaires émigrés de Rome ou de Madrid. Tous me l’on dit. Aussi intense que puisse être leur amour de cette nature sauvage, quasiment originelle et des vastes horizons qu’ils habitent désormais, aucun d’entre eux n’aurait fait le saut pour venir ou revenir s’installer en Patagonie, si l’internet n’y existait pas. Grâce aux réseaux numériques, ils jouissent des deux mondes, le naturel et l’urbain. Ils sont en interface quotidien avec la puissance du monde sauvage autant qu’avec la sophistication des grandes métropoles. Ils lisent les quotidiens de Chicago ou de Rome sur leur ordinateur en jetant un coup d’œil par la fenêtre sur les sommets enneigés des Andes ou sur les éléphants marins de la péninsule de Valdez; ils communiquent à distance avec leurs amis allemands ou libanais; ils se voient avec des webcam; ils suivent sur le web toutes les nouvelles et tous dossiers qui les intéressent et sont mieux informés que les téléspectateurs des grandes capitales. Ils créent des universités, des sites web et des communautés virtuelles. Rien ne leur manque pour allier la beauté rurale et la promiscuité numérique.
Ce n’est pas suffisant de dire que la planète a rétréci. L’internet nous permet d’être partout à la fois en même temps : à Ushuaia et à Tokyo, à Punta Arenas et à Montréal, au pied des glaciers d’El Calafate et sur les Champs Élysée, sur un bateau qui côtoie les baleines australes et à Buenos Aires ou à Moscou. Sans l’internet, des régions lointaines comme la Patagonie seraient coupées du monde et réduites à des activités primaires. Je n’y aurais jamais rencontré ces artistes, ces entrepreneurs, ces intellectuels, ces universitaires qui aujourd’hui s’y activent et lui confèrent ce développement économique, éducatif et culturel nécessaire pour y garder les jeunes et les immigrants qui ont parcouru le monde.
L’internet est devenu une infrastructure incontournable pour le développement des régions éloignées. Il faut y offrir la vitesse et la largeur de bande qui permettent d’afficher des pages de journaux, des images, des fichiers multimédia, éducatifs, des plans d’ingénieur ou des images médicales, de la musique et de la vidéo. L’internet est devenu un outil prodigieux et polyvalent, aussi bien pour l’éducation que pour la santé, pour la démocratie et pour les services publics que pour la culture, pour le commerce électronique que pour la recherche scientifique, pour le développement économique que pour la protection de l’environnement et pour le tourisme. En Patagonie, tous les bed and breakfast, même et surtout les plus isolés, sont égaux devant l’internet. Ils y montrent leurs paysages et leurs chambres, et offrent un service de réservation qui leur amène leur clientèle quotidienne, venue des quatre coins du monde. Les routes ne suffisent plus. Il faut aussi, partout, un réseau internet fiable et puissant. L’internet est le plus stratégique des investissements que tout État se doit de faire dans sa politique de développement des régions éloignées.
Ce que la Patagonie, aujourd’hui soumise à la terrible crise économique de l’Argentine, qui s’étend sur des milliers de kilomètres, peut offrir à ses villages de montagne ou de la Pampa, au bénéfice de populations dispersées, jusqu’au bout du monde, le gouvernement du Québec, qui dispose de ressources et d’expertises importantes, ne semble pas vouloir se donner la peine de le rendre possible dans les Laurentides, à une heure de voiture de Montréal, où la population est pourtant de plus en plus dense et entreprenante, ni davantage dans nos régions éloignées dont il nous répète pourtant à satiété que c’est l’une de ses priorités. Pourquoi le Québec prend-il toujours plus de retard par rapport aux autres provinces du Canada, qui lui-même, jadis parmi les pays les plus branchés du monde, recule lourdement tous les ans dans le classement international. Nous sommes pourtant en 2009. L’évidence est criante! Il faut croire que nos gouvernants sont myopes et sourds. Y-a-t-il plus d'autruches au Québec qu'en Patagonie? Faudra-t-il endurer cette incompréhension de nos responsables politiques jusqu’à ce que la nouvelle génération soit en âge de voter? La Patagonie n’a pas attendu. Une fois de plus, le Québec manque le rendez-vous avec son histoire.
Hervé Fischer

2009-05-31

Chiens lumineux


L’Université nationale de Séoul, en Corée du Sud, s’est fait remarquer une fois de plus par les médias internationaux. Des chercheurs y ont fait naître quatre chiens beagles qui brillent dans le noir. On se souvient qu’en 2000 l’artiste brésilien Eduardo Kac s’était rendu célèbre en signant et en médiatisant la naissance d’un lapin fluorescent en France à L’INRA – l’Institut National de la Recherche Agronomique. Il avait été doté du fameux gène « fluo ». Voilà donc maintenant quatre chiens transgéniques, dotés du même gène qui, sous les rayons ultraviolets, deviennent lumineux ! Peut-on les qualifier de chiens chimériques? On appelle « chimère » un animal conçu à partir de deux espèces différentes. En l’occurrence, il s’agit dans le cas de ces chiens, de l’ajout d’un seul gène, emprunté à une méduse. L’hybridation étant très limitée, nous ne parlerons que de chiens transgéniques. Il demeure que c’est là une fois de plus la démonstration d’une nouvelle orientation très fascinante de la génétique, qui n’a certainement pas fini de nous étonner. Même si l’utilité de chiens lumineux dans le noir n’est pas évidente, la mise au point de la technique, elle, l’est. Et dans un pays comme la Corée du Sud, qui s’est déjà fait connaître par de nombreuses recherches sur les manipulations géniques, y compris dans le clonage d’embryons de chiots, et par une escroquerie, celle du professeur Woo Suk Hwang, qui avait faussement prétendu avoir réalisé un clonage humain en 2004, en falsifiant des résultats scientifiques et qui espérait obtenir ainsi un Prix Nobel pour la Corée du Sud, la quête continuera certainement. Jusqu’où ? Est-il possible de la réglementer éthiquement? On justifie assurément les usages thérapeutiques dans beaucoup de pays, en les encadrant pour les limiter selon des principes bioéthiques. En Corée du Sud, toujours dans la même université nationale de Séoul, on a cloné aussi des chiens renifleurs de drogue pour les contrôles douaniers : six Toppy identiques, pour l’équivalent de moins de 250 000 euros. Cela peut encore se justifier, sans doute, puisque c’est pour une bonne cause. Mais qui ne voit le glissant de la pente sur laquelle on s’engage ainsi? Pourquoi ne pas isoler divers gènes de l’intelligence, de la mémoire, de la force physique, etc., et avec cette boîte à outils génétiques, si je puis dire, tenter de créer des chiens pour les aveugles, ou des Saint-Bernard pour les alpinistes perdus, puis des chiens savants pour les cirques, puis des chiens policiers contre les émeutiers? On produit déjà beaucoup d’animaux de laboratoires, fort utiles. Les végétaux et les races animales sont manipulées génétiquement depuis toujours, pour le lait ou pour la viande, pour la résistance ou pour la beauté. Les vaches, les chevaux, le maïs, les pommes de terre, le blé, les roses, les chats, etc. Malgré les polémiques, les OGM sont de plus en plus acceptés et généralisés. Il est clair que la Nature, si je puis dire, ne nous a pas attendu pour modifier et même pour créer de nouveaux génomes! Toute l’histoire de la création repose sur la multiplication des espèces, sur la diversification génomique. Les humains y ont abondamment contribué depuis plusieurs milliers d’années. Aujourd’hui on accélère les croisements naturels en usant de chocs électriques pour fusionner des noyaux et des chromosomes dans des laboratoires sophistiqués, avec des équipements électroniques puissants. Il est évident qu’on n’arrêtera pas cette évolution de... la technoscience, qui prend la relève de la nature. Demeure la nécessité de réfléchir davantage aux conséquences perverses possibles et aux règlements bioéthiques nécessaires pour faire prévaloir le principe de prudence requis. Lorsqu’on joue aux dés, rien ne sert de prendre son temps. Mais, justement, en génétique, il ne faudrait pas jouer aux dés. L’aventure humaine devient prodigieuse, mais elle implique un sens de la responsabilité collective nouveau, que la compétition scientifique actuelle, sous les signes pervers de l’aspiration à la gloire, de la recherche de financement et de la logique commerciale, met à rude épreuve. L’humanité sera-t-elle à la hauteur de ses nouveaux pouvoirs? Intelligence et éthique vont-ils de pair? Cela ne semble pas acquis. Il devient donc nécessaire de les hybrider étroitement ! La nature n’y pourvoie pas et le choc du numérique n’y suffira pas. Cela va nécessiter une mutation de l’espèce.
Hervé Fischer

2009-05-24

Guerre et paix numériques



Depuis les guerres napoléoniennes contre la Russie que décrivait Tolstoï dans son célèbre roman Guerre et paix, les technologies militaires ont changé du tout au tout. Oubliez les chevaux et les boulets de canons : nous sommes passés au numérique. McLuhan l’a souligné : c’est la guerre qui fait le plus progresser les technologies. Ce fut vrai avec la maîtrise du feu, puis du fer. Il en est de même aujourd'hui avec l’âge du numérique.
On a pu comparer les guerres actuelles à des jeux vidéos. Le général américain Schwarzkopf, responsable des opérations lors de la première guerre contre l’Irak, avait lui-même fait la comparaison lors d’une entrevue à la télévision et évoqué les militaires commandant à distance, à partir des États-Unis, les opérations sur le terrain, quasiment avec des joysticks. On sait d’ailleurs que l’entraînement des soldats se fait, comme pour les pilotes d’avion, beaucoup à partir de jeux vidéo et d’écrans de simulation. Eux-mêmes seront un jour sans doute équipés d’exosquelettes capable de décupler leurs forces physiques. Et les marines sont dotés de prothèses numériques leur permettant d’être branchés en permanence entre eux et avec leur commandement, de voir la nuit et de détecter des déplacements d’objets ou d’être humains cachés (vision intelligente et global positionning systems), etc. On utilise des drones espions, qui sont de avions sans pilote, télécommandés, qui prennent des photos ou qui bombardent, et on imagine déjà des guerres menées sans humains, par des soldats-robots.
Les guerres sont aussi des guerres de communication. L’internet a été d’abord développé par les militaires américains pour s’assurer de réseaux de communications afocaux que l’ennemi ne pourrait pas détruire. On utilise désormais des satellites espions permettant une surveillance globale et de grande envergure des communications ennemies(le réseau Echelon, mis en place dès les années 1990 par les Américains et les pays du Commonwealth, et son pendant européen Galileo. Il s’agit notamment de surveiller touts les messages sensibles en les scannant et de satisfaire ainsi aux demandes d’intelligence des services secrets. Face aux menaces terroristes, ces infrastructures de cybersurveillance militaire et même civile (Patriot Act)ont été puissamment renforcées. Lors de la guerre de Yougoslavie de 1999, les Américains ont utilisé des bombes au graphite pour brouiller les communications ennemies, notamment au-dessus de Belgrade, et rendre ainsi les états-majors serbes inopérants.
Nous sommes donc passés à la cyberguerre, celle qui se joue constamment entre pays qui tentent réciproquement de pénétrer les réseaux numériques stratégiques des défenses potentiellement adverses. Les hackers professionnels sont désormais au service des Chinois, des Russes et des Américains, qui s’envoient secrètement des virus, des logiciels espions, et s’efforcent en permanence de déchiffrer les mots de passe des armées ou des réseaux électriques, soit pour les pénétrer, soit pour les paralyser. Cette cyberguerre est devenue permanente; et elle a été par moments très virulente. Les bunkers de béton armé de la deuxième guerre mondiale ont laissé place aux Firewalls sophistiqués des réseaux numériques actuels, que les adversaires tentent sans interruption de percer. Nous sommes désormais à l’âge de la i-Defense et de la guerre électronique. Le sujet est inépuisable et les technologies en constant développement.
Et la paix numérique?
Nous n’avons parlé que de guerre. Et la paix? Bénéficie-t-elle, elle aussi, des progrès du numérique? Sans doute la parité des capacités numériques de chaque grande puissance assure-t-elle une sorte d’équilibre, comme celle des armes nucléaires. La dissuasion numérique existe, chacun se sentant vulnérable à l’autre. Mais en termes de paix, le numérique est manifestement aussi un outil de démocratie, de développement et d’éducation de plus en plus efficace. Les organismes humanitaires, qu’ils se consacrent à la défense des droits de l’homme , aux luttes écologiques, ou à l’aide aux populations démunies, recourent de plus en plus au numérique et en tirent une efficacité nettement accrue. Les laboratoires biologiques ne servent pas seulement à amasser des armes biologiques – théoriquement interdites -, mais aussi à développer des médicaments et des vaccins. Mais même en incluant la médecine dans les activités humanitaires, même en comptant l’UNESCO et les Nations Unies dans leur ensemble, qui oserait penser que les investissements dans le numérique pour la paix comptent pour plus de 5%, alors que ceux pour la guerre frisent sans doute les 95%. Le numérique n’est pas un outil magique de progrès éthique. Il reflète les réalités humaines qui demeurent, hélas, de ce point de vue, à un stade primitif. Il faut être un optimiste convaincu pour croire que cette sinistre proportion évoluera peu à peu en faveur d’un âge du numérique pacifiste. La paix demeure une conquête plus difficile et incertaine que celle du numérique, même si elle serait pour l’humanité un bienfait infiniment supérieur au progrès technologique lui-même. L’algorithme de la paix reste à inventer. Il nous faudrait... une volonté numérique, mais sans devenir des cyborgs!
Hervé Fischer

2009-05-23

Les moulins à vent du virtuel


On rencontre encore souvent des intellectuels qui identifient le virtuel à du pelletage de nuages pour en dénoncer l’inutilité et les illusions, voire les erreurs dont le web regorgerait. Ils en soulignent donc les dangers insidieux. Le principe du réel s’y engloutirait dans un tourbillon fatal. Jean Baudrillard est de ceux-là. Certes le plus brillant des philosophes de la postmodernité, il fait pourtant penser à un Don Quichotte qui lancerait ses textes aigus et tranchants contre les moulins à vent du virtuel. Il le dénonce avec le même radicalisme situationniste que Guy Debord proférait contre la société du spectacle. Il refuse d’écrire avec un ordinateur, estimant que le texte sur un écran deient une image et perd ainsi tout pouvoir critique (1). Il mène la bataille contre ce qu’il croit être une disparition du réel dans la surface écranique, une déréalisation où tout devient équivalent, interchangeable, indifférent, où le sens et les valeurs s’effacent, où le principe du réel se dilue dans un mouvement brownien. C’est une bien étonnante nostalgie pour un esprit par ailleurs si critique du réel, lui qui s'était montré si désabusé, si désenchanté dans Le système des objets ou La société de consommation. Dans Télémorphose (2) il dénonce l’absorption du réel par l’écran de télévision : La télévision a réussi une opération fantastique de consensualisation dirigée. un véritable coup de force, une OPA sur la société entière, un kidnapping – formidable réussite dans la voie d’une télémorphose intégrale de la société. Et allant jusqu’au bout de sa condamnation rageuse, il conclut à un chassé-croisé entre l’écran et la réalité, qui serait déjà dépassé : Aujourd’hui, l’écran n’est plus celui de la télévision, c’est celui de la réalité même. On le voit bien : L’excès du libelle rôle l’hystérie et il perd lui-même tout sens du réel. De quel réel hypothétiquement plus réel, plus valable, quasi paradisiaque, se réclame-t-il? Aussi surréaliste que le situationnisme, nostalgique d’une réalité perdue, qui n’a jamais existé, Baudrillard, comme Debord, rencontre finalement la limite d’un sophisme qu’une analyse plus nuancée et plus relativiste lui aurait permis d’éviter, et qui n’aurait pas manqué d’intérêt Car les rapports entre le réel et le virtuel sont complexes. Nous y avons nous-même consacré toute notre attention (3), mais ils n’appellent certainement pas l’anathème. Je ne cherche certainement pas à jouer les Sancho Pança, mais Baudrillard, qui a été un analyste précurseur et génial du simulacre, de ce qu’il a appelé la pornographie du réel, a complètement manqué sa cible en ce qui concerne les écrans de télévision et d’ordinateur.
Aussi fascinants soient-ils du point de vue mythanalytique qui est le nôtre, car ils mettent en jeu des imaginaires ontologiques, les textes de Baudrillard sur le virtuel sont faibles du point de vue critique, car il n’est pas prêt à admettre que les écrans ne sont que des outils, et non un simulacre, encore moins un substitut du réel. Il en fait des monstres pour mieux les dénoncer. De même que les enfants ne prennent pas habituellement les jeux vidéos pour la réalité, nous apprenons à relativiser l’effet magique des écrans et à démystifier leur pouvoir, qui constitue surtout un progrès technologique extrêmement intéressant. Lui-même a maintes fois relativisé l’effet de réalisme des images de synthèse, les jugeant par exemple trop vraies pour être vraies (1). Il sait bien que nous n’en sommes généralement pas dupes. Alors est-ce par volonté de radicalisme, d’originalité intellectuelle jusqu’auboutiste, pour faire sa marque, qu’il se livre à ces dénonciations sur un ton aussi tragique que désabusé? Il diabolise ce qu’il croit être un cannibalisme du virtuel qui dévorerait le réel devant nos yeux; et il chevauche sa plume comme Don Quichotte sa jument pour s’attaquer au malin esprit du virtuel.
Défenseur d’un réel imaginaire contre les simulacres écraniques, il voit même dans le virtuel un cancer qui se développe à grande vitesse et conduit à la disparition du réel. Bien malheureusement, ce cancer, il a dû l’assumer lui-même et le combattre dans son propre corps, comme si cette pathologie avait finit par avoir raison de lui-même.
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(1)Le paroxiste indifférent, édition Grasset, Paris, 1977.
(2)Télémorphose, édition Sens&tTonka, Paris, 2001.
(3)Hervé Fischer, Le choc du numérique, vlb, Montréal, 2001.

2009-05-22

L'art change le monde


Mondrian, Composition
Je ne crains pas de l’affirmer, contrairement au slogan habituel des intellectuels de bon ton : l’art change le monde. Un artiste peut changer le monde au moins autant que tel chef d'État, tel philosophe ou tel scientifique que l’histoire célèbre légitimement. Les esprits brillants qui le nient avec un sourire désolé, en s’en remettant à leur scepticisme habituel, qu’ils prennent pour de l’intelligence, feraient mieux d’y réfléchir. L’art change le monde autant que les idées, aussi peu et tout autant, c’est-à-dire beaucoup. Avec cette différence que les idées ne changent pas toujours le monde pour le meilleur, il s’en faut de beaucoup. La politique change le monde, mais souvent pour le pire. Les fascismes et les dictatures détruisent le monde. Ce n’est jamais le cas de l’art. Lorsqu’il a une influence, c’est toujours pour le meilleur.
Je ne reconnais pas de différence de nature entre l’art et la philosophie. Sans nier, bien au contraire, leur différence de moyens d’analyse et d’expression. En tant que peintre je me sens souvent proche de l’écriture. Je sais que je viens encore d’énoncer deux idées à contre-courant de l’évidence qui circule, et qui me condamnent aux yeux des adeptes de catégorisations. Ce sont eux qui s’en remettent à des lieux communs anciens, du rationalisme le plus classique et le plus réducteur.
Pourquoi cette obsession de changer le monde? Parce qu’il est aujourd’hui un scandale permanent du point de vue éthique.
Artiste, philosophe, chercheur scientifique ou dirigeant politique, c’est l’homme qui change le monde. Dans le domaine artistique, cela ne suppose pas de faire de l’art politique, que ce soit de propagande réaliste socialiste. L’art change le monde lorsqu’il explore notre image du monde, notre sensibilité et les rend visibles; lorsqu’il en déchiffre les structures et les valeurs, et prend position visuellement à leur égard, soit en les célébrant, soit en les refusant, soit en en proposant de nouvelles. Il n’est pas nécessaire qu’il dénonce explicitement la guerre, la misère, l’exploitation humaine, l’injustice ou l’hypocrisie. Il suffit qu’il mette à nu les structures mentales et les valeurs dont découlent ces situations inacceptables.
Et pour y parvenir, toutes les technologies sont légitimes, que ce soient la danse ou la sculpture, l’architecture ou la musique, la peinture ou l’informatique. Les arts numériques ont le mérite d’explorer la technoscience et l’âge du numérique. C’est une vertu majeure. Mis ils tombent souvent dans le travers des communications de masse, de l’interactivité ludique et de la culture de distraction. Tel n’est pas le cas des arts scientifiques, qui contribuent significativement aux grands débats de société de notre époque et à des prises de conscience au niveau bioéthique.
Il faut cependant sans cesse rappeler que l’art ne peut pas devenir dépendant du progrès technologique. Il peut, il doit s’y intéresser, mais ce n’est pas la technologie qui fait l’art, qui détermine la valeur, ni la puissance d’expression de l’art.Ce n'est pas un thème central de l'art, comme plusieurs l'affirment aujourd'hui avec un zèle prosélytique. L’art est une création du cerveau et de la psyché de l’homme, pas d’un ordinateur, ni d’un algorithme, aussi puissants et actuels puissent-ils paraître. Au contraire : plus la technologie informatique est sophistiquée, plus l’art qui y recourt est éphémère et perd de son efficacité.
Le lien qui compte, c’est celui entre l’art et le degré de conscience de l’homme, ou, en d’autres termes, entre l’art et l’humanisme, entre l’art et le progrès humain.
Nous abordons ainsi les rapports entre l’art, le beau et le bien : un thème ancien, sur lequel nous reviendrons, car il demeure des plus actuels. Il faut le rappeler aux créateurs qui se consacrent aux arts numériques.
Hervé Fischer