2008-05-02

Hyperlittérature


Arabeque multilinéaire d'une oeuvre de Mary-Kim Arnold (Lust, 1994, Storyspace)

Depuis les analyses de Roland Barthes* sur la fragmentation des textes et leur appartenance explicite ou non dite au corpus des multiples autres textes sources qui ont contribué à les générer et leur donnent leur sens, le développement de l’informatique nous a suggéré cette métaphore actuelle de l’hypertexte. Tout texte est un ensemble ouvert et infini de liens et est lui-même lié en tant que fragment au texte virtuellement total de tous les textes de notre histoire humaine. On a pu ainsi parler de post-littérature. Mais le concept est faible, puisque toute littérature est depuis toujours un enchevêtrement de liens, ou un réaménagement de l’arabesque de tous les fragments de littérature existants. Il semble donc plus pertinent de parler d’hyperlittérature, pour désigner cette prise de conscience contemporaine de la structure des liens caractéristique des logiques de la pensée, des perceptions, de la mémoire et de l’imagination qui préside à nos activités cérébrales. C’est par une réduction rationaliste étroite et une survalorisation de l’utilitarisme, que nous avons pu prétendre en théologie et en métaphysique, puis en science instituer une logique linéaire. Celle-ci avait ses vertus et demeure fondamentale dans beaucoup de nos situations existentielles. Elle est l’un des pôles de notre pensée, de nos comportements, et de nos valeurs. À l’autre pôle se situe la logique en arabesque ou en liens de notre imagination et de notre création.

La littérature électronique contemporaine, en exploitant la flexibilité des nouvelles technologies d’écriture et de lecture par ordinateur, a su s’approprier cette déstructuration de la linéarité, cet éclatement, ou cette fragmentation de la production de pensée et de texte – comme on voudra les caractériser - qui constituent de nouvelles vertus de l’âge du numérique. Elle peut ainsi explorer plus audacieusement les arborescences en arabesque de la création et de la lecture interactive, que ne le permettaient les technologies précédentes de la plume et du papier.

Il n’y a pas là que des vertus à célébrer. Et cela ne justifie aucunement de parler de la fin de la littérature, ou au contraire d’un progrès d’une post-littérature. Car l’imaginaire a toujours fait éclater les carcans de l’écriture ou de la lecture linéaire. Et nous savons bien qu’on évoque généralement moins en disant plus. L’art de la litote demeure souvent plus puissant que tous les médias enrichis du monde, lorsqu’il s’agit non pas d’information, mais de littérature.

Il n’en demeure pas moins que le passage de la domination de la pensée linéaire à celle de la pensée en arabesque** ébranle aujourd’hui nos forteresses classiques (le rationalisme comme la littérature). L’aventure humaine continue. Ayant assuré nos arrières, nous pouvons nous risquer dans une recherche-création plus imaginative.

De nombreux écrivains tentent l’aventure. Renonçant à la rigidité linéaire du support papier et du déroulement des pages, pour exploiter la souplesse de l’écran cathodique, ils jouent dans les structures spatio-temporelles du récit traditionnellement linéaire. Ils fragmentent leurs textes, comme des agrégats de capsules mobiles qu’on peut secouer comme des billes dans un sac, pour recomposer chaque fois un nouveau texte. Ils proposent aux lecteurs des démarches interactives, offrant des options arborescentes nombreuses, quoique nécessairement limitées, choisies et préprogrammées par l’écrivain. Ils tentent aussi d’échapper à la textualité pour adopter la richesse plurisensorielle du multimédia. Au lieu de dire textuellement les formes, les couleurs, les sons, de décrire les images et les mouvements, ils les donnent à voir sur l’écran et ils s’offrent le luxe de les multiplier éventuellement. Plus besoin des longues descriptions préalables du réalisme balzacien, pour que le lecteur entre dans un lieu et s’approprie une atmosphère. L’hyperlittérature fait son cinéma. Certes, l’invention de la bande son à mis fin à la production du cinéma muet. Doit-on s’attendre alors à ce que la littérature multimédia tue la littérature textuelle et livresque? J’en doute énormément! Paradoxalement, portée au cinéma, l’œuvre de Balzac perd son génie. Et dans un autre genre littéraire, Tintin au cinéma semble médiocre en comparaison des pages d’album de Hergé. On le sait bien, les nouveaux médias ne tuent pas les précédents. Ils les contraignent à se spécialiser davantage selon leurs vertus propres et ouvrent, quant à eux, la voie à de nouvelles créations avec d’autres spécificités. La photographie ne tuera jamais le dessin, mais le libère.

La littérature électronique est encore à inventer. Nous attendons ses futurs chefs-d’œuvre hypertextuels et multimédias. Un nouvel art exige du temps pour préciser ses explorations, constituer ses modes d’expression, élaborer ses recherches esthétiques. Cette hyperlittérature paraît nécessaire, pour répondre à notre nouvelle cybersensibilité, pour exprimer nos émotions numériques. Et malgré le travail artisanal considérable qu’elle nécessite, en comparaison des arts pauvres de la littérature écrite ou de la peinture – je parle ici d’arts dont la création n’exige que de petits budgets, et dont l’exécution demeure individuelle et extrêmement flexible -, elle devra cependant accepter une éphémérité que plusieurs pourraient juger désespérante. Comme Chronos, le progrès technologique tue ses propres enfants. Le numérique ne fait pas le printemps, vieillit et disparaît d’autant plus rapidement qu’il use de technologies plus complexes et puissantes.

Hervé Fischer

*Roland Barthes, Théorie du texte, in Encyclopedia Universalis.
** Hervé Fischer, La planète hyper, éditions vlb, Montréal, 2003

2008-05-01

le media, c'est l'événement; l'événement, c'est le média

Émeutes au centre-ville de Montréal après la victoire des Canadiens. Images reprises sur Youtube.

McLuhan a eu le génie d’énoncer que « le média, c’est le message », en un temps où notre tradition humaniste nous empêchait de comprendre que la technologie a un grand impact sur nos structures cognitives, aussi bien que sociales. Nous voyons bien que le téléphone cellulaire, comme l’internet, sont devenus des outils de socialisation extrêmement puissants, alors même que les contenus qu’ils transmettent sont souvent insignifiants, comme dans le clavardage, ou dans les échanges anodins entre jeunes : - Où es-tu? Je suis là. Moi aussi. On se reparle tout à l’heure. *

Cela dit, la formule de McLuhan était aussi simpliste que géniale et il est grand temps de revaloriser l’importance des contenus, si l’on veut résister au « massage » aliénant des mass médias. Nous ne pouvons pas faire l’économie de la valeur des contenus et de la pensée critique.

Je soulignerai donc plutôt un nouveau phénomène : celui de la multiplication démocratique des émetteurs de self médias, qui deviennent susceptibles de créer l’événement dans les mass médias. Les téléphones cellulaires et les appareils photos numériques courants sont désormais dotés d’une minicaméra, qui permet d’enregistrer n’importe quel fait divers ou inhabituel qui surgit devant vous dans la rue. Et le fichier peut être facilement retransmis par internet, presque en temps réel, soit sous forme de courriel, soit sur Youtube. Ainsi des citoyens ordinaires, qui n’avaient rien de reporters professionnels, enregistrent et retransmettent des images d’une catastrophe aérienne, d’un cataclysme naturel, d’un tabassage policier, des allées et venues d’une personnalité connue, etc. Et ces images peuvent faire immédiatement le tour du monde grâce à l’internet et être reprises par les grandes chaînes de télévision.

Ainsi, récemment, lors de la victoire des Canadiens - notre fameuse équipe de hockey -, des jeunes ont décidé de fêter en chahutant dans les rues de Montréal. Ils n’ont pas résisté à la tentation de saccager des vitrines de magasins et de brûler des voitures de la police, qui était là pour veiller au bon ordre public. Et ils en ont incendié d’autant plus qu’ils étaient excités par la possibilité de se filmer eux-mêmes en train d’incendier des voitures, pour envoyer les vidéos sur Youtube. Plus que du narcissisme, c’était l’occasion de se donner de l’importance médiatique et de devenir reporters d’eux-mêmes. On pourra y voir une revanche de jeunes, frustrés par leur marginalité dans la société adulte, et qui découvrent qu’ils ont désormais la technologie qui leur permet d’avoir eux aussi de l’importance, en créant eux aussi l’événement, même sans avoir accès à la rédaction des grands journaux ou des chaînes de télévision. Il semble évident que sans cet exhibitionnisme numérique en temps réel, ils se seraient beaucoup plus vite de saccager. Certes, on fait un sourire ou l’on prend la pose pour une photo, selon des codes gestuels bien établis. Mais ce soir là, on mettait le feu à une voiture de police pour faire des images, pour se filmer et s’associer à l’événement médiatique que l’on avait le pouvoir de créer. J’ai souvent souligné que le numérique est un psychotrope pour celui qui s’évade dans le virtuel, à travers la lumière bleutée de son écran cathodique. Mais on constate ainsi que l’excitation du virtuel peut avoir aussi un effet retour immédiat sur les actes réel dans la rue. Ou, en d’autres termes, que nous vivons dans un monde hybride virtuel-réel. Ces jeunes fabriquait un événement qui serait demeuré obscur sans sa mise en scène médiatique immédiate.

Le cannibalisme médiatique

C’est d’ailleurs depuis plusieurs années déjà la technique des terroristes professionnels : filmer et diffuser un égorgement sur internet, pour que les médias du monde entier parlent d’eux. Les événements du 11 septembre ont manifestement été conçus comme une production hollywoodienne. Le deuxième impact a eu lieu assez de temps après le premier, pour que de nombreuses caméras de télévision soient là pour le filmer et le diffuser en temps réel à l’échelle de la planète. C’est sa diffusion qui fait l’événement, pas l’acte lui-même. Le média crée la mise en scène de l’événement et lui confère son importance politique. Et aujourd’hui, il y a des caméras partout, qui guettent le délit, mais qui pourront créer aussi l’événement en l’amplifiant médiatiquement. Car les grands médias eux-mêmes sont constamment à l’affût de l’événement. Ils sont en quête de sensationnalisme pour capter l’attention de leurs lecteurs et téléspectateurs. Les rédactions envoient des journalistes là où quelque chose pourrait se passer. Pas d’événements, pas de médias. On ne fait pas les journaux, écrits ou télévisuels, avec des non-événements. Il faut nourrir la bête informationnelle tous les jours. Elle est assoiffée. Si non, elle perd son public, comme le bulletin de nouvelles un jour de congé en juillet, et elle meurt. La circularité de l’affirmation s’impose : le média fait l’événement et réciproquement l’événement fait le média. Au risque de disparaître, les médias doivent secréter des événements. Nous parlerons ici d'un véritable cannibalisme médiatique. Le média mange de la nouvelle, la nouvelle se nourrit de médias, sans jamais se rassasier.

Self médias et self contrôle

Le phénomène présente d’ailleurs une deuxième circularité. Nous sommes confrontés non seulement à des self média, mais aussi à un self contrôle. Lors de ces agitations de rue qui ont fait suite à la victoire du Canadien, beaucoup d’autres personnes étaient là aussi, qui ont filmé les violences. C’étaient, soit de simples passants avec leurs cellulaires, soit les policiers eux-mêmes avec des caméras professionnelles. Et l’image constituant désormais un témoignage admissible comme preuve de délit, « l’appel à images » lancé sur les chaînes de télévision par la police au public a été entendu. Il semble, à en juger par le nombre des arrestations opérées les jours suivants, voire par le nombre de jeunes qui, pensant avoir été filmés, se sont présentés à la police « spontanément », que beaucoup de citoyens indignés ont livré leurs enregistrements amateurs.
On a souvent souligné cet avantage nouveau et important du Panopticon numérique : personne, malfaiteur ou policier, ne peut plus jamais être sûr qu’il n’y a pas quelqu’un qui le filme à son insu avec un téléphone cellulaire, et qui pourrait diffuser les images mondialement. On peut même espérer que cela créera de plus en plus de retenue. Nous prenons conscience que les Small Brothers veillent toujours potentiellement partout et en tout temps, et sont peut-être aussi importants que Big Brother. La société va de plus en plus s’autosurveiller.
Il est étrange de voir à quel point le Panopticon numérique se généralise, tel un nouveau phénomène de société, et à quel point nous vivons désormais dans la société du spectacle, une métaphore critique lancée par Guy Debord et les Situationnistes en 1968, qu’il faut prendre maintenant à la lettre - la lettre étant devenue l’image.
Hervé Fischer

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* Voir le livre d’André H. Caron et Letizia Caronia : Culture mobile, PUM, 2005.

L'encyclopédie populaire numérique



Nous recourons tous de plus en plus souvent à Wikipédia, devenue l’encyclopédie populaire en ligne du XXIe siècle, comme celle des Encyclopédistes symbolise le Siècle des lumières, et l’Astronomie populaire de Flammarion le XIXe siècle. Le succès phénoménal de cette œuvre coopérative, initiée en 2001 et qu’on aurait pu juger de prime abord hasardeuse, est un véritable symbole des vertus du web et d’une certaine démocratisation participative du savoir. Non pas que cette encyclopédie émane vraiment de la culture populaire, car ses rédacteurs bénévoles sont le plus souvent des experts. Mais parce qu’elle fait le lien entre culture savante et populaire, incluant l’actualité économique, entrepreneuriale, aussi bien qu’artistique et politique. Elle ne crée pas du savoir, elle le communique.

Et elle a des caractéristiques absolument inédites et révolutionnaires. Elle est coopérative : tout un chacun peut y contribuer. Plus extraordinaire encore : les contributeurs ne sont pas sélectionnés par un comité éditorial; ils sont spontanés et même anonymes. Basée sur le logiciel wiki, symbole du Web 2.0 des plateformes collaboratives, elle est gratuite grâce à la masse des collaborateurs venus de tous les domaines d’activité humaine. Ceux-ci sont motivés par l’excitation d’une aventure qui relève de l’intelligence collective ou partagée au bon sens du terme, sans invoquer ingénument de spiritualité virtuelle, ni de cortex planétaire. La plupart des collaborateurs agissent par pur dévouement aux savoirs de notre temps. Bien sûr, inévitablement, certains y exercent des stratégies politiques ou autopromotionnelles douteuses. C’est humain. Mais étonnamment, une certaine autodiscipline collective finit par l’emporter, par consensus général et grâce à des réviseurs bénévoles assez actifs et attentifs, qu’il faut savoir remercier, car ils protègent quotidiennement le projet. L’encyclopédie est donc en processus constant d’extension et d’autocorrection en ligne, en d’innombrables langues simultanément. En ce sens, Wikipédia est exemplaire. C’est le rêve qui se réalise sous nos yeux, visité quotidiennement bientôt par des milliers d’usagers. Wikipédia en français compte maintenant plus de 500 000 articles!

Marc Foglia vient de consacrer une belle étude à cette icône de notre temps : Wikipédia. Quand le citoyen lambda devient encyclopédiste*. Il y souligne le mérite utopique des initiateurs, Larry Singer et Jimmy Wales, et la paternité spirituelle du projet, qu’il faut reconnaître à Richard Stallman, un programmeur du logiciel libre et promoteur du copyleft, ce renoncement modulé au copyright, instauré comme licence publique générale GNU, dont use Wikipédia. Cette licence exige le respect des propriétés intellectuelles existantes, mais crée pour de nouveaux objets culturels une propriété intellectuelle publique librement consentie. Richard Stallman a déclaré à plusieurs reprises « Je puis expliquer la base philosophique du logiciel libre en trois mots : liberté, égalité, fraternité. Liberté, parce que les utilisateurs sont libres. Égalité, parce qu'ils disposent tous des mêmes libertés. Fraternité, parce que nous encourageons chacun à coopérer dans la communauté. »

Le livre dirigé par Marc Foglia est le premier, à ma connaissance, qui fait le tour du jardin, abordant les aspects historiques, informatiques, financiers, éthiques et juridiques, pédagogiques, sociologiques et politiques de cette utopie en cours de réalisation. Il analyse aussi les limites de la transparence du projet, les tensions entre ses créateurs, les escroqueries et lobbyings qui ont été relevés, sous les masques de l’anonymat. Il aborde la compétition avec le moteur de recherche de Google, et s’interroge sur la pérennité du projet.

Même si, comme tout usager attentif, j’ai pu constater personnellement ici et là des manques criants d’articles qui n’ont pas encore trouvé d’auteur pour les rédiger, ou des erreurs, ce sont les abus idéologiques ou autopublicitaires, qui sont les plus irritants, même s’il s’en trouve aussi de semblables dans les encyclopédies traditionnelles soumises à des politiques éditoriales qui prétendent à la rigueur. Sans doute est-ce le propre de toute culture savante aussi bien que populaire. Les motivations humaines individuelles, lorsqu’elles ne sont plus savantes et salariales, virent facilement à la vanité ou à la manipulation. Et le principe de l’anonymat favorise cette dérive, de sorte que l’équipe de Wikipédia est amenée à pister certains de ces auteurs anonymes proactifs et à leur interdire éventuellement l’accès au site collaboratif.

Ces défauts, au fond marginaux par rapport à la totalité des articles de Wikipédia, ne sauraient en aucun cas permettre de dénigrer la beauté et la réussite du projet. Wikipédia est l’exemple même de la puissance et des vertus du numérique, qui constitue une véritable révolution anthropologique pour l’humanité. Et c’est l’exemple même qui démontre que le numérique n’est pas une simple déclinaison de l’invention de l’électricité, comme le croyait McLuhan. Ce qui caractérise le numérique, ce n’est pas la maîtrise d’une énergie, l’électricité, qui clôt fabuleusement l’âge du feu. Ce qui caractérise l’âge du numérique, c’est la gestion de l’information, comme instrument et comme métaphore de notre nouvelle image du monde. Pour ceux qui veulent mieux comprendre comment Wikipédia a pu devenir quasi miraculeusement l’une des plus prometteuses contributions à la diffusion populaire de la connaissance de notre temps, le livre de Marc Foglia apparaît donc comme un incontournable.

Hervé Fischer

Jimmy Wales, co-fondateur de Wikipedia avec Larry Sanger

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* Avec une équipe de nombreux collaborateurs, notamment anciens élèves de Normale Sup Ulm, à Paris, mais aussi Jacques Dufresne, l’initiateur de l’Encyclopédie de l’Agora en ligne au Québec. Le livre est publié par FYP Éditions, Limoges, 2008. contact@fypeditions.com

Le triomphe américain du Diable numérique




Le Diable règne-t-il sur le monde numérique comme sur le monde réel? Y triomphe-t-il impunément? C’est ce que suggère le succès commercial sans précédent de la série de jeux vidéo : Grand Theft Auto (en français : Vol qualifié d’auto), dont le quatrième volume, après Liberty City, Vice City et San Andreas, vient de sortir et se vendra sans doute à 10 millions d’exemplaires, comme les trois précédents, dont six millions de copies la première semaine, tant les amateurs sont impatients de s’y plonger. Ce qui représentera une fois de plus quelques 400 millions de $. L’industrie du jeu vidéo a connu une croissance fulgurante de 40% en 2007. Elle travaille sur des séries, comme Hollywood, ou comme le cycle Harry Potter; les amateurs y retrouvent les mêmes personnages louches et les mêmes criminels d’un épisode à l’autre. Déjà, Grand Theft Auto : San Andreas a été qualifiée par plusieurs magazines professionnels de meilleur jeu de tous les temps! Ces succès commerciaux font aussi le bonheur des manufacturiers de consoles de jeu, les Playstation de Sony, les Xbox de Microsoft, les Game Boy de Nitendo.

Le pire des mondes possibles

La marque de commerce de cette série, et de plusieurs autres qui exploitent la même mine d’or numérique, c’est le recours systématique et talentueux à la violence et au crime gratuit. Et pire encore à celui qui paye, car plus le joueur vole, braque les banques, vend de la drogue, harcèle, viole, assassine, plus il gagne de points, comme dans le milieu du crime. Les vengeances, les trahisons, la grossièreté du langage et la violence sexuelle y débordent de tous les pixels de ces mondes où nous nous immergeons dans toutes les transgressions morales. Beaucoup plus qu’un carnaval de défoulement rituel, selon la tradition antique, voilà le triomphe du mal absolu, comme le négatif complet du monde auquel aspire l’immense majorité des humains et qu’elle tente de développer tant bien que mal par l’éducation, par des lois et par la peur des sanctions. Tout ce qui est répréhensible dans nos sociétés policées, tout ce qui y est sanctionné par la justice, est offert ici à l’habileté des joueurs, avec toutes les séductions d’une technologie numérique puissante, interactive, en temps réel, à faire pâlir de jalousie les experts en mondes immersifs. Ce monde du jeu est donc en soi une étonnante curiosité ontologique. Le monde à l'envers? Compte tenu des miasmes du monde réel, je ne saurais dire cela. Mais à l'inverse de la célèbre formule de Leibniz qui voyait avec optimisme métaphysique notre planète comme le meilleur des mondes possibles, je n'hésiterai pas à dire que ce «meilleur vendeur» de l'industrie du jeu vidéo est étonnamment le pire des mondes possibles. Le mal absolu fait donc recette, et assure des profits commerciaux diaboliques! D’autant plus que l’odeur de souffre qui émane de ces jeux a suscité de nombreux procès, des censures et des débats de société qui ont grandement contribué à leur célébrité et à leur succès.Mais il faut admettre aussi que le succès commercial de cette série tient aussi à ses qualités exceptionnelles du point de vue technique, comme du point de vue du design, de la scénographie, de l’arborescence des scripts,. Dans leur genre, ces jeux sont des chefs d’œuvre. Les profits espérés assurent certes des budgets de production illimités et permettent d’engager les meilleurs talents. Take Two, le propriétaire des Studios de production Rockstar Games, n’économise pas non plus sur la promotion. Chaque lancement est programmé comme un événement planétaire, avec une puissance de mise en marché et de publicité digne des blockbuster hollywoodiens.

Eros, Thanatos et CyberProméthée

Cet univers qui célèbre toutes les déclinaisons du mal est un concentré de mécaniques viriles : voitures de course vrombissantes, avions acrobatiques, tanks dévastateurs, hélicoptères en tous genres, armes au design hyperbolique, qui satisfont aux pires excès de nos instincts : c’est le triomphe d’Éros, Thanatos et CyberProméthée. Et contrairement à un film de guerre qui nous dégoûte de la violence et de la torture par le spectacle sur grand écran des horreurs des champs de bataille du Vietnam ou du génocide rwandais, ces jeux nous aspirent dans leur extraordinaires performances interactives et la flexibilité des scénarios que nous pouvons y inventer : nous y voilà captés par les images, le bruitage et la musique de cinéma, le rythme syncopé des séquences, l’autodéfense vis-à-vis des autres qui nous y attaquent, notamment lorsque nous jouons en ligne et en mode multijoueur. Disposant d’une étonnante liberté de mouvement dans ce cyberespace fourmillant et de capacité d’explorations arborescentes, nous sommes vite pris au piège de rendre les coups et d’en inventer d’autres pour tester notre habileté ou découvrir les arcanes fabuleuses de ces espaces virtuels maléfiques désormais en haute définition.

Un exercice de défoulement? Une catharsis, digne la tragédie grecque? Comme le proclame la publicité de cette industrie, ne vaut-il pas mieux assassiner dix personnes dans le cybermonde que d’en gifler une dans le monde réel? Le doute est permis quant à l’innocence ou à l’effet thérapeutique de ces ébats numériques. Certes, un adulte est capable de faire aisément la différence entre le réel et le virtuel. Mais un adolescent est-il aussi bien protégé par sa structure psychologique? À en juger par les tragédies de nombreux collèges et universités où des jeunes fragilisés par des déséquilibres affectifs ou des frustrations juvéniles ont tué avec des armes à répétition leurs enseignants et leurs amis de classe, on peut s’interroger légitimement sur le bien-fondé des psychologues qui justifient ces nouvelles habitudes de jeu. Certes, Gerard Jones, l’auteur américain du classique Killing Monsters (2002), rappelle que les contes pour enfants sont depuis toujours remplis de monstres, loups, ogres, dragons et sorcières méchantes, pour le plus grand bonheur des enfants et pour la structuration de leurs défenses psychologiques et morales. Et la vente de ces jeux qui exploitent l'immoralité et célèbrent la violence est certes interdite aux moins de 17 ans. Mais cela ne garantit rien, bien au contraire, et tend plutôt à attirer les plus jeunes, experts en consoles de jeu. Il est d’ailleurs symptomatique que nous y découvrions à l’occasion des voix, des visages et des jouets d’enfants.

Que peut-on faire contre ce type de dérive ludico-commerciale? Pas grand chose. La loi est nécessaire, mais comme dans le cas du tabac ou des drogues, elle est insuffisante. Le mal fait partie de notre liberté humaine et donc commerciale. Et dans ce cas comme dans les autres, l’éducation parentale et sociétale est notre seul recours, qui demeure le plus souvent très efficace. Et qui trouve aussi un marché grandissant où exercer ses talents dans l’industrie numérique du ludo-éducatif, même si les chiffres de vente - et donc les budgets de production - y demeurent encore très modestes.

C’est dans les États-unis d’aujourd’hui, celui des intégristes nouveaux évangélistes et autres activistes puritains, que le diable numérique triomphe commercialement. Est-ce vraiment un paradoxe? Ou l’archaïque couple infernal du bien et du mal, dans sa conception binaire et caricaturale?

Hervé Fischer

2008-04-27

A new 3 D world!













We should never mistake progress for development. Technological progress is evident speaking of digital tools, but it does not mean for sure a human development. Often on the contrary. For instance the digital divide, which concerns about 85% of the human population, still contribute to strengthen the power of the Northern countries over the poor societies of the South. But to-day’s evidence does not mean any fatality for tomorrow. We already observe that many humanitarian non governmental organizations make more and more use of digitaltools, to denounce worldwide violations of human rights, to consolidate economical micro initiatives, for prevention or for education. Local humanitarian associations use internet also to establish a better remote communication between each other in countries having bad transportation infrastructures. I have observed it personally in Africa, for example in Rwanda, where women’s associations thanks to the internet exchange information and coordinate better action in favor of families victimized by the genocide.

l was recently in Cuba, in the small peripheral city of Gibara, taking part in the Festival de cine pobre, launched six years ago by well known film director Humberto Solas. This Festival gathers producers and directors of fiction short films, documentaries and socially committed productions made with very limited budgets, as it happens in countries of the South, notably from Latin America and Africa. We must admit that they could not produce and distribute such quality short films without using digital technologies. l met there delegates of indigenous people from Bolivia, Peru, Brazil, etc., who give digital cameras to natives and train them to promote their own cultures. Even with minimal financial possibilities, such initiatives allow creating, distributing and broadcasting quality documentaries. In Africa we observe initiatives of the same, such as the activity of French CNA – Cinema numérique ambulant - an organization dedicated to producing and distributing documentaries and films thanks to mobile trucks with digital equipments. In Canada the National Film Board launched 2004 the Wikiponi project, coordinated by film director Manon Barbeau. It allows young autochthones to produce documentaries and fiction short films about Attikameks’ and Algonkins’ lives and cultures, and rediscover and value their Amerindian identities.

Cinéma numérique ambulant - Mobile Digital Cinema

Many of us still remember the World Summit of the Information Society organized 2003 in Geneva by United Nations, which precisely created an information’s abuse by evocating fast extraordinary progresses of the use of digital technologies in the poor countries of the South. How could we forget the discourse of Bangladesh’ Prime Minister stating that her country, one of the poorest among the poorest, was already offering an extended digital access to its population! We were also gratified with a documentary showing fishermen of Senegal on their shaky boats consulting by internet the world market’s rates for the fishes they were to sell by auction back in their small harbors. We don’t even hear anymore of the Digital Solidarity Fund officially launched in Geneva 2005 by Chairman Abdoulaye Wade, the Father of Digital Solidarity, in presence of many other Statesmen.

However, a part of such symbolic gestures or excessive statements , we have to admit that humanitarian organizations, minority groups, Chilean, Canadian, African, American Natives are for now on extending solidarity digital networks thanks to the internet. Slowly, but evidently, internet accesses multiply and even reach adobe villages in remote areas. Social compromised animators, educators, or medical assistants are getting able to present on makeshift screens DVD documentaries allowing them to work more efficiency with illiterate populations thanks to video images. Well established groups have initiated regular exchanges to coordinate future actions. Ivan Sanjinés, Bolivian director of CEFREC – Centro de Formacion y Realizacion Cinematografica, works now with CLACCPI – Coordinacion Latina de Cine y Communicacion de los Pueblos Indigenas -, with AIDESEP – Asociacion Interetnica de Desarrollo de la Selva Peruana -, with Mugarik Gabe, led by Carlos Vasquez from Bilbao, and with the Agencia Espanola de Cooperacion Internacional – not to mention many others –, with the objective of better coordinate training and cooperation international workshops. Amerindian populations may now produce and distribute their own cinema and information media thanks to the digital technologies. We have reach a time then alternative self media allow to escape from the dominant structures of mass media. We encounter from now on a new strategic step ahead in the struggle of these marginalized societies against colonization, allowing them to promote and obtain more respect of their identities and fundamental rights, which were systematically denied till now by the mass media of the centralized dominant conservative colonial minorities.

We are happy enough to share new initiatives of such a digital political revolution, which will democratize information and cultural production, allowing minority and peripheral societies to speak at last in their own name, and assume the capability and responsibility of developing alternative dynamic autonomies. In Guatemala we applaud the1992 Nobel Price Rigoberta Menchu, finally launching TV Maya an native television program, which broadcast in 23 indigenous languages. This television called Light, Voice and Image of the Maya People, still produce only three daily programs. Its annual budget does not reach more than 264 000$. It is evident that it could not even exist without the digital technologies. Cine and TV pobre, because they are digital, will allow colonized people to speak more and more in their own name. Such a new human development may look as a paradox, in a time when we are used to see the digital technologies as a powerful tool of neoliberalism and American globalization. But we have good reasons to foresee on the contrary that digital tools will efficiently contribute to cultural diversity, decolonization and development: a new 3D world!

Hervé Fischer

2008-04-22

Le numérique décolonisateur


Il ne faut certes pas confondre progrès et développement. Dans le cas des technologies numériques, le progrès est certain, mais entraîne-t-il automatiquement un développement humain. Rien n’est moins sûr. Dans un premier temps, on constate certes que la fracture digitale concerne encore, quoiqu’on en dise, 85% de la population mondiale, et contribue donc encore largement à renforcer le pouvoir des pays développés du Nord sur les sociétés démunies du Sud. Mais quant à l'avenir, est-ce une fatalité? Certainement pas. Déjà, nous pouvons observer que beaucoup d’organismes à but humanitaire usent des technologies numériques comme d’un puissant outil de développement, que ce soit pour dénoncer les violations des droits humains, pour consolider des micro-initiatives économiques, ou pour la prévention et l’éducation. Le numérique aide aussi les regroupements locaux à communiquer par internet lorsque les infrastructures de transport sont déficientes. J’ai pu le constater personnellement en Afrique, notamment au Rwanda dans le cas des réseaux de femmes, qui échangent ainsi de l’information et coordonnent leur action en faveur des familles victimes du génocide.

Je viens de participer à Cuba, dans la petite ville périphérique de Gibara, au Festival de cine pobre, initié par le réalisateur bien connu Humberto Solas, qui réunit des producteurs et réalisateurs de cinéma de fiction, documentaire et social de nombreux pays, notamment d'Amérique latine, ne disposant que de très faibles budgets, mais enfin capables, grâce au numérique, de produire et de diffuser. J’y ai rencontré aussi des représentants des peuples indigènes de Bolivie, du Pérou et du Brésil, qui mettent entre les mains de groupes autochtones des caméras numériques pour promouvoir leurs propres cultures. Même avec des moyens financiers minimaux, ces initiatives permettent de créer et de faire circuler des documentaires de qualité. C’est la vertu du cinéma numérique. Nous savons qu’il existe aussi en Afrique des démarches semblables, réalisées notamment avec les camionnettes équipées par le CNA, le Cinéma numérique ambulant. De même, au Canada, depuis 2004 l’Office National du Film a lancé le projet Wikiponi, mené par la réalisatrice Manon Barbeau : de jeunes autochtones produisent des documentaires et des courts-métrages de fiction sur les cultures et la vie des Attikameks et des Algonquins. Ils retrouvent ainsi et valorisent leurs racines identitaires. Le chanteur Florent Vollant le dit: "En une génération, nous, les Innus, nous sommes passés de la raquette à l'internet".

On a pu observer au Sommet mondial sur la société de l’information à Genève en 2003 un abus précisément d’information lors de l’évocation de progrès extraordinairement rapides qu’auraient faits les pays du Sud quand à l’usage des technologies numériques. Je me souviens des propos de la première ministre du Bangladesh qui prétendait nous faire croire que la population de ce pays, pauvre parmi les pauvres, disposait d’un accès de plus en plus généralisé à l’internet. Je me rappelle aussi, entre autres, un documentaire où les pêcheurs sénégalais consultaient par internet les cours mondiaux des marchés du poisson sur leurs esquifs qui les ramenaient vers les ports où ils allaient vendre leurs prises à la criée. On n’entend même plus guère parler du Fonds de Solidarité numérique officiellement lancé à Genève en 2005 en présence de plusieurs Chefs et hommes d’État par le Président Abdoulaye Wade, déclaré « père fondateur de la Solidarité numérique ».

Mais au-delà des gestes symboliques, grâce à l’internet, des réseaux de solidarité se constituent entre les organismes humanitaires, les groupes minoritaires, les autochtones canadiens, chiliens, américains, etc. Modestement, mais de façon évidente, les accès internet se multiplient dans les zones éloignées, dans des villages d’adobe. Des animateurs sociaux, des enseignants, des aides médicaux peuvent présenter sur des écrans de fortune des documentaires en DVD qui les aident à faire de la prévention et de l’éducation. Avec des images vidéo, ils peuvent surmonter l’obstacle de l’analphabétisme. En outre, les groupes les plus actifs établissent par internet des échanges réguliers entre eux. Ainsi, Ivan Sanjinés, directeur bolivien du CEFREC, le Centro de Formacion y Realizacion Cinematografica, travaille avec la CLACCPI – Coordinora Latina de Cine y Communicacion de los Pueblos Indigenas, avec l’AIDESEP, la Asociacion Interetnica de Desarrollo de la Selva Peruana, ainsi qu’avec Mugarik Gabe, dirigé par Carlos Vasquez à Bilbao et avec l’Agencia Espanola de Cooperacion Internacional pour organiser des rencontres internationales. Grâce au numérique, et notamment à l’internet, les populations amérindiennes peuvent désormais produire non seulement leur propre cinéma, mais aussi leurs médias d’information. Il s’agit là d’une étape essentielle dans la lutte de ces sociétés marginalisées par la colonisation, pour maintenir en vie leurs cultures, leurs langues et leurs identités, et pour faire reconnaître leurs droits fondamentaux, traditionnellement niés par les mass médias contrôlés par les pouvoirs politiques et économiques centraux.

Nous assistons donc aux premières initiatives d’une révolution politico-numérique, qui va démocratiser l’information en général, et permettre en particulier aux groupes sociaux minoritaires et périphériques de prendre la parole en leur propre nom, et d’assumer leur développement dans une dynamique alternative autonome. Ainsi, au Guatemala, Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la paix 1992, a-t-elle lancé ce 23 avril 3008 une télévision indigène, TV Maya, qui émet dans les 23 langues mayas. Cette chaîne - lumière, voix et image des peuples mayas - ne diffuse encore que trois émissions par jour. Et son budget annuel de lancement, limité à 264 000$, ne lui permettrait pas d'exister sans les nouvelles possibilités qu'offrent les technologies numériques. Cine et TV pobre numériques vont permettre aux peuples colonisés de reprendre la parole en leur propre nom. Paradoxalement, alors qu’on voyait encore récemment le numérique comme un outil puissant du néo-libéralisme et de la mondialisation au sens américain, il est permis de penser que le numérique contribuera à la décolonisation et au développement. Nous pouvons espérer l'émergence d'un nouveau monde en 3D: Diversité, Développement, Décolonisation. Dit en nouvel anglais synthétique, cela résonne encore plus: Un monde libre, en free D!

Hervé Fischer

2008-04-11

Popular hardware for free

I presented recently low-cost laptops produced in India, in China and in the US (MIT’s small Negroponte's computer), on sale for 200$ or less. Every month, we see more of the same. Their multiplication puts a new trend in evidence. Small handy laptops will soon be available for as low as 80$, shipping included! You may already buy a brand new Lexmark printer for only 60$ (but a black & white ink cartridge cost 25$ and a color one 42$). Companies don't make their profit any more with popular hardware, but with the contents and services they sell to us as captive clients. We observe the same trend with cell telephones. The main companies give them for free to their clients ready to sign a three years subscription. It allows me to give away my older one every three years to friends in the South. It is reasonable to foresee that we will get any popular hardware for free in the very next future in exchange of profitable subscriptions and services. According to the massive quantities of personal equipments of the digital age, the production costs in countries such as China, India, etc. are getting insignificant in comparison with the monthly invoicing of subscriptions and special services. This new business plan is allowed by the massive social use of such basic electronic devices considered as indispensable. We think we cannot afford anymore not to have the newest one in hands.

The permanent internet connection allows also offering computers without hard disk, and even with only basic software, using a simple flash memory to process any algorithm, and loading temporarily powerful programs from the servers. Microsoft is dreaming from such a new way of doing his money since years. The videogame industry nourishes the same vision. And open source programs like Linux' ones, which you get for free allow to drop even more the public prices.

These low-end portables will be more and more produced in China and India, reaching the same extension and acceleration as the market of the cell telephone. The quantity of the production will allow the prices of production to drop dramatically, as it happened with radios. We started with internet as a mass media only ten years ago. Think just of 50 years ahead. If the planet has not been destroyed meanwhile, it will become more and more a digital planet, what l called a hyper planet.

Paradoxically, their performances will get more and more astonishing. This revolution will radically transform not only the business plans of the big corporations, but also the social uses on a worldwide scale (only for now on limited to 18% of the population due to the digital divide, which will last for much more time indeed!). We don’t speak here of the professional uses, which may keep very expensive, but of the popular social uses, such as making and exchanging emails, photos, videos, navigating on the web and loading music, games or short animations.

Content, Content, Content!

The market may be massive, depending on the quality, the richness and the innovation of the contents. It may look as a paradox, but the economy of the digital age seems to move quickly from the hard and software to the contents. What about the networks, the so called tubes? Any one who bought a GPS device knows that he does not pay for the use of the satellite connection. Why? Because they are free public infrastructures! So, finally, we must say: Content, content, content, as people of real estate say: Location, location, location!

Spam Publicity

Contents and services, we should say. But nevertheless it sounds as an incredible new opportunity for creators, artists, musicians. And the next challenge concerns therefore our habit of getting the contents for free in the cyberworld, or pirating them. Many experts say that we will be obliged to change our behaviours. If not, the sanction will be to get tolerant to a huge wave of publicity, harassing us on all our screens. So to say: spam publicity! Such a tsunami will again enrich the publicity industry more than the corporations dedicated to digital hard and software. What will happen? At least it means huge changes in our social uses and the profit making of the economy, within a few years.

Hervé Fischer

Haute Couture numérique


Beaucoup de chercheurs travaillent depuis une dizaine d’années sur les textiles intelligents mêlant la fibre optique, les diodes et les écrans LCD au tissage de soie ou à la flanelle, et mettent au point des motifs lumineux interactifs ou connectés à l’internet pour agrémenter des cybervêtements féminins élégants ou bioniques. D’autres ont repris la tradition des montres swatch pour transformer en bijoux, colliers, bracelets, pendentifs ou broches numériques des téléphones cellulaires, des clés USB ou des puces à commande bluetooth. On nous proposera aussi bientôt les lunettes iPod ou eBook, les boutons micro et de commande vocale, de programmation MP-4 ou d’alarme à distance, l’écharpe cinéma, le miniclavier flexible intégré dans le revers de veste, l’écran plasma-plastron de poitrine, la boucle de ceinture carte de crédit ou audiobook, le talon de chaussure GPS, la casquette lumineuse, les bas à programmes déroulants, la chemise ébouriffante de dissuasion Taser en cas d’assaut, ou teaser pour le happy hour, sans compter tous les nouveaux accessoires portables en piercing, perles enregistreuses, boucles flashantes, anneaux RFID, émetteurs ou récepteurs sans fil, puces de contrôle médical ou biométrique, les lentilles de contact à variations chromatiques programmées et les mini programmes d’animation numérique pour décolletés plongeants. Les prothèses de silicone en seront révolutionnées. Sans parler du marché du sous-vêtement interactif, érotico-virtuel. Et des chaînes ou menottes bluetooth pour les rencontres hard. La montre, cet objet archaïque qui évoque encore le cadran solaire, aura droit à une révolution de toutes les cyberconvergences : écran de cinéma gonflable, agenda électronique, carte d’affaires sans fil, caméra vidéo, émettrice de messages subliminaux, plateforme de socialisation web 3.0, projectrice 3D et de massages ondes courtes relaxantes. Je prophétise aussi le retour du chapeau, dont la reine d’Angleterre a eu l’intelligence de maintenir la tradition, car il s’agit là du meilleur accessoire possible de cyber haute couture, superbes boîtes noires pour les systèmes de son spatialisé, les projections 3D, les antennes et les microordinateurs complets, mais discrets. Le développement des nanotechnologies inspirera par la suite une nouvelle vague de haute couture numérique. Un marché émergent, incontournable, qui satisfera nos désirs les plus secrets d'émotions, d'excitations, de puissance, d'élégance et d'efficacité magique. Devrait-on conclure que le futur, c'est plus beau que le passé?
Hervé Fischer
(En illustration, le téléphone bracelet BenQ-Siemens, ivoiré, rythmé de lignes rouge fluorescent, qui évoque peut-être la séduction d'Ève par le serpent numérique)


2008-04-10

Le virtuel décadent


On n’arrête pas l’innovation. Elle a un tigre dans son moteur. Jacques Païtra, un spécialiste du changement social, qui a été notamment président de l’Université populaire fondée par le philosophe français Michel Onfray en France, affirme certes que : Aujourd’hui, les études le révèlent, la baisse du désir de consommation le confirme, la production d’imaginaire semble en panne dans tous les secteurs de la société. La foi religieuse est en baisse, aucune idéologie politique ne passionne les foules, les grandes marques ont perdu leur pouvoir de fascination. Mais, ajoute-t-il, seules les nouvelles technologies et certaines de leurs applications – comme le téléphone portable, le DVD- paraissent échapper à l’étouffement de l’imaginaire par le raisonnable, le mesurable, le quantifiable.* Il n’est pas sûr qu’il ait raison de façon générale, mais dans le domaine des nouvelles technologies, il est permis de parler de tous les excès et de beaucoup d’illusions. Nous savons déjà que le marché du papier et de l’encre électronique, qui en font vibrer plusieurs, est plus qu’incertain. Celui du livre électronique a déjà fait couleur beaucoup d’encre rouge, jusqu’à ouvrir toutes grandes les vannes d’investissements financiers perdus d’avance. Et nous reparlerons prochainement du dernier-né de ces fiascos prévisibles, le Kindle connecté Internet d’Amazon.com. Et que dire des autres inventions du siècle telles que l’écran d’ordinateur qu’on peut rouler comme une feuille de plastique de la compagnie HP, pour nomades, avec clavier pliable, des lunettes pour regarder la télévision en conduisant…

Certes, le téléphone cellulaire bracelet ou la clé USB en pendentif d’oreille peuvent être des bijoux élégants, mais que penser de l’écran d’ordinateur qu’on porte au cou « pour partager les images », ou du life phone de Marcelo Joulia, extraplat, qui s’ouvre comme un couteau suisse, présenté ci-dessus? Créer pour innover, telle est la devise aussi superbe que redondante du designer italien Stefano Marzano! On nous vante des utilités pour le citadin pressé, ou adepte du camping ou des sports extrêmes! Et on fabrique des gadgets extrêmement fragiles, inutiles et coûteux.

Salvador Dali créait des montres molles. Bravo pour le surréalisme et sa charge d’inconscient! Mais dans l’industrie, il ne serait pas inutile de confronter les imaginaires numériques aux usages sociaux. À moins d’avoir beaucoup de temps et d’argent à perdre. Et il semble que ce soit le cas de beaucoup d’innovateurs créateurs qui sont déjà rendus à l’ère du post-virtuel somptuaire. Le décadent virtuel? Il ne manque plus que le web parfumé. Mais si, cela existe déjà! Non, vraiment, notre époque ne manque pas d’imagination.

Hervé Fischer

* On trouvera ces déclarations dans un livre fort intéressant : Fabriquer le futur. L’imaginaire au service de l’innovation, sous la direction de Pierre Musso, Laurent Ponthou et Éric Seuillet, édition Village mondial, Paris, 2005.


2008-04-09

La double face de Facebook

Tout le monde parle de Facebook. C’est devenu un phénomène médiatique. Et on nous annonce que 60 millions de personnes dans le monde y auront bientôt adhéré, dont 8 millions de Canadiens, soit un Canadien sur quatre. Le phénomène est donc d’une ampleur spectaculaire et inédite.

Sur le plan sociologique, on ne peut manquer de s’interroger sur les raisons d’un tel succès. Il s’agit d’une plateforme de socialisation, née du traditionnel trombinoscope scolaire – les albums de portraits photographiques des étudiants par classe dans les collèges et les universités américaines, qu’on édite chaque année. Mais maintenant l’album est en ligne, avec ses millions de pages, et chacun peut y ajouter des détails sur sa vie privée, ses amis, ses activités préférées et quotidiennes, ses achats et ses photos de vacances. On peut ainsi s’y faire des amis, montrer sa maison ou son chat, ou son petit ami, et on espère s’y faire remarquer– dit-on – par des chasseurs de têtes pour un emploi, ou par ses voisins virtuels, ou tout simplement se faire connaître et acquérir un statut social. Car on y développe des réseaux de relations. Ne pas y être, c’est comme rester sur le bord du chemin et ne pas vraiment exister.

Il faut croire que paradoxalement, dans notre société de masse et de communication, beaucoup de gens souffrent de solitude. Facebook leur offre donc une plateforme de socialisation, où chacun guette les clics des autres sur sa page et espère faire beaucoup plus de rencontres qu’en ville, même dans un café ou sur un stade. Tout candidat politique, chanteur, sportif, acteur, et bientôt tout philosophe, se doit désormais d’y être! Facebook n’est plus réservé aux jeunes! Des organismes communautaires, des bibliothèques, des centres culturels ou religieux s’efforcent d’y être présents de façon inventive et attractive.

Bien entendu, ce n’est pas cet aspect angélique et convivial qui a valu à Facebook le succès financier fulgurant que l’on sait. Créé en 2004 par Mark Zuckerberg, étudiant à Harvard, le site faisait déjà 50 millions de chiffre d’affaires en 2006 et vaudrait maintenant quelques 15 milliards $. Microsoft y a acheté une participation minoritaire pour 240 millions $ en octobre dernier. Sixième site le plus visité sur le web, Facebook a dépassé rapidement en fréquentation les autres sites d’échange bien connus, Myspace, Yahoo, OpenSocial, Friendster, Windows Live Space, Youtube, etc.

Compte tenu de l’étalage public de tant d’informations sur les profils personnels et styles de vie de ses membres, beaucoup d’entreprises y ont immédiatement vu une source de data mining et de marketing ciblé extrêmement intéressante, permettant la publicité individualisée par courriel. Coca-Cola, Microsoft, Sony, Picture Télévision, Blockbuster, Overstock.com (le site d’achat en ligne), et bien d’autres entreprises sont donc devenus des partenaires actifs de Facebook. Et Mark Zuckerberg, sensible évidemment au chant des sirènes, a intégré au site en novembre 2007 des fonctionnalités automatiques permettant ce marketing ciblé : ce qu’il a appelé trivialement le dispositif Beacon, susceptible d’augmenter considérablement la valeur commerciale de Facebook grâce aux recettes publicitaires, puisque Facebook vend ainsi le profil de ses membres aux commerciaux.

C’est alors qu’apparaît l’autre face de cette charmante place publique virtuelle d’amitiés naïves. Bien entendu, beaucoup de membres se sont rebiffés, refusant que leurs achats en ligne soient connus, et affolés de devenir ainsi de vulgaires consommateurs soumis au harcèlement publicitaire individualisé. Une pétition a circulé, Moveon.org, lancée par un groupe de défense du respect de la vie privée. L’Electronic Privacy Information Center a dénoncé Beacon. Le mouvement a eu assez d’impact pour que Facebook recule et offre la possibilité à ceux de ses membres qui le souhaitent de se soustraire à cette machinerie commerciale.

Jusqu’à ce point, il est permis de croire qu’il s’agit d’un simple abus de pouvoir, bien naturel de la part d’un entrepreneur qu’on avait d’abord pris à tort pour un aumônier nouvel évangéliste. Mais ce qu’il faut savoir aussi, c’est qu’on ne peut visiter ce site, ne serait-ce que par curiosité, qu’en donnant son adresse courriel personnelle, qui constitue en soi un acte d’adhésion. Dès qu’on a ainsi mis le pied dans la porte, on est soumis de facto à un contrat qui défie les principes fondamentaux du droit des citoyens. Ce contrat, que personne ne lit, même s’il est accessible sur le site (http//www.facebook.com/policy.php), dit notamment ceci, que vous avez automatiquement accepté en entrant sur le site :

- We may share your information with third parties, including responsible companies with which we have a relationship.

- We may use information about you that we collect from other sources, including but not limited to newspapers and Internet sources such as blogs, instant messaging services and other users of Facebook, to supplement your profile.

- By posting User Content to any part of the Site, you automatically grant (…) an irrevocable, perpetual, non-exclusive, transferable, fully paid, worldwide license (with the right to sublicense) and distribute such User Content for any purpose, commercial, advertising, or otherwise(…) (“Terms of use” de Facebook au 21/11/2007 www.facebook.com/terms/php).

- Facebook Beacon enables your brand or business to gain access to viral distribution within Facebook. Stories of a user’s engagement with your site may be displayed in his or her profile and in News Feed. These stories will act as a word-of-mouth promotion for your business and may be seen by friends who are also likely to be interested in your product.

Ainsi, la boucle est bouclée: vous abandonnez à perpétuité toute propriété morale et intellectuelle sur ce que vous avez mis sur le site. Facebook s’est donné le droit d’en user comme il voudra. Vous ne pouvez pas prétendre au droit de le retirer du site. Pire : Facebook peut augmenter comme il le veut, à partir de n’importe quelle autre source, l’information sur vous sans vous demander d’autorisation. Ce contrat est donc un véritable scandale. Ces extraits du contrat sont cités tels quels sur le site de l’Encyclopédie Wikipédia, mais il semble que cela n’émeut plus personne… On ne peut établir pire traquenard contrevenant à ce point au droit fondamental des citoyens au respect de leur vie privée. Et dire que ceux qui s’inscrivent par millions sur Facebook s’en font ingénument complices et victimes consentantes! Il est urgent de les protéger contre eux-mêmes par un recours collectif. Qu’attend-t-on pour dénoncer publiquement Facebook devant les tribunaux et faire condamner de façon exemplaire de telles pratiques? Voilà le pire exemple que je connaisse de ce Far West sans loi ni sheriff que tend à devenir le cybermonde.

Hervé Fischer