2008-09-18

Le ruissellement numérique


Data tron, de Ryoji Ikeda, qui travaille sur la théorie du chaos


Nous usons souvent de métaphores aquatiques pour évoquer le surf sur la toile océanique, ou les profondeurs du web caché. Nous naviguons sur l’internet. Nous piratons des fichiers. Il est vrai que les flux numériques sont envahissants et puissants. Comme l’eau, ils se répandent partout, inondent le réel, traversent les frontières, et fécondent même les dunes de sable des Émirats arabes unis, où numéraire et numérique fusionnent dans des cités du multimédia innovatrices.

Et les flots de pixels bigarrés qui coulent sans cesse des robinets de la communication nous noient quotidiennement. Je ne parlerai pas encore d’un déluge, mais nous sommes confrontés à un numérique liquide et envahissant, ou à un ruissellement numérique incessant, qui ramollit le réel, ou l’entraîne, et nous avec lui, vers des deltas incertains.

Je ne pense pas ici seulement aux médias de masse, mais aussi aux arts dits numériques, dont les images ont désormais la fluidité insaisissable d’un fleuve qui nous noie. Nous ne pouvons plus même y naviguer et nous orienter. Ces flots d’images interchangeables, transparentes, qui se mêlent comme des gouttes d’eau mobiles d’un torrent impétueux, perdent souvent toute existence réelle et tournent vertigineusement, indistinctement dans les siphons cathodiques de nos écrans.

Le mouvement et la vitesse détruisent les images. Nous ne sommes plus dans la société de l’image, mais dans celle des flots chromatiques. Il suffit de tenter de suivre du regard l’histoire et les images d’un vidéo clip, pour prendre conscience de notre impuissance à ce débordement stochastique de pixels. Guimauve numérique? Chaos irisé? En tout cas, plus d’image. Le rythme les cannibalise, et c’est leur seul message, car les images cannibalisent le sens, et nous avec elles, si nous n’y prenons garde, dans un massage émotif qui frise l’obscurantisme.

L’interactivité éventuelle que des artistes multimédia leur imposent ne fait qu’ajouter au divertissement ou à la performance d’effets spéciaux écraniques ou rétinienne qu’il est vain de vouloir ralentir, ordonner ou interpréter.

Je suis de ceux qui résistent et suggèrent de redécouvrir les vertus iconiques de l’arrêt sur image. Je ne suis pas prêt à renoncer à l’image au nom de la vitesse. Face au flot chaotique des impressions que captent nos sens, la vue, l’ouie, le toucher, l’odorat, notre cerveau, a appris au cours des millénaires à distinguer des formes, les séparer du fond confus dans le quel elles circulent, à les construire, les structurer, les catégoriser, les lire et leur donner un sens. Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas seulement culturel. C’est un comportement biologique, que nous partageons avec les animaux, et sans lequel nous ne pourrions survivre. Les expériences avec les champignons hallucinatoires que décrit Adoux Huxley nous le confirment. Nous allons devoir apprendre à nouveau, face au ruissellement d’octets, à faire émerger un cosmos, un ordre et un sens de ce chaos numérique. C’est précisément le rôle des artistes. Ainsi, le monde numérique, en ce stade primitif, se présente à nous comme une nouvelle et fascinante aventure. Mais l’art n’est pas celui qu’on croie. Ou, en d’autres termes, après avoir détruit l’image, les artistes vont devoir la reconstruire. Après nous avoir plongé dans la confusion chaotique du multimédia, les artistes vont devoir réinventer le système des beaux-arts!

Hervé Fischer

2008-08-30

La Torre de Babel del arte contemporaneo


La Torre de Babel se presenta hoy como el primer mito de la sociedad de la informacion. El puede simbolizar la multipolarización y emergencia de las periferias en el arte contemporaneo y en su crisis.
La globalización que se denuncia hoy y sufrimos en el campo del arte, es a continuación de la tradición de imperialismo y colonización metropolitana. Solamente que parece hoy dominada por los Estados Unidos. Se ha identificado también con la tradición occidental del universalismo. Las luchas dentro del mercado unificado europeo –norteamericano entre galerías y museos poderosos fue espectacular en el siglo XX, y especialmente en los años 1960-1970.
Pero la crisis de la vanguardia en los años 1970-1980, la exacerbación fatal del valor de novedad, la crisis misma del posmodernismo han fragilizado la legitimidad ideológica del arte como mercancía de especulación durable y relativizado la creencia artística, permitiendo la expresión de nuevas propuestas centrifugas en varios sentidos, que sean el arte africano, precolombino o bruto, la diversificación y trasgresión de las expresiones, la lucha de artistas periféricos y el éxito del selfmedia gracias a las tecnologías digitales. Es parte también de la nueva afirmación a favor de la diversidad cultural (UNESCO). Las artes periféricos sacan aventaje de los extravíos, de las incertidumbres del arte metropolitano. Se observa que el arte (su promoción, su valor comercial, su institucionalización) se presentan en dependencia directa de relaciones de fuerzas políticas y económicas. Se debe hablar entonces de relaciones de fuerzas artísticas!
Encontramos hoy un nuevo momentum de multipolarización del planeta con la emergencia de China, India y otros, y las dificultades de Europa y de los Estados Unidos para comprometerse con más esperanza en un mundo de más equilibrio en la diversidad cultural, el despierto de las culturales y de los valores regionales y locales.
El momento estratégico ha venido para todas sociedades, usando de esa reconfiguración del planeta de usar de la educación, de las nuevas tecnologías, de una reafirmación de sus identidades, de sus rasgos específicos, como esperanza colectiva y como riqueza mundial. Esa dinámica de creación permite intercambios culturales más igualitarios o equitativos.
Eso fue el tema muy relevante de un seminario organisado por la Universidad del Tres de Febrero en Buenos Aires fin de agosto, sobre el tema del arte enfrente a la globalización *. Las tecnologias digitales han contribuido mucho al fenomeno.
Hervé Fischer
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* Simoisio «Desafios que plantea la globalización en las artes visuales»
www.untref.edu.ar/simposio_artes_visuales.htm




2008-08-24

De la tragédie grecque à la violence des jeux vidéo



Nous sommes de plus en plus dangereusement étrangers à nous-mêmes dans notre propre technoculture. Bien des signes sont préoccupants, pour celui qui
regarde autour de lui les flux tumultueux de destruction. Mais il ne suffit pas d’observer, car l’imaginaire déborde constamment l’empirisme. Il faut aussi philosopher, car le pragmatisme n’est qu’une des valeurs à considérer. Et il faut choisir et décider, car aucun progrès, ni aucune fatalité ne le fera à notre place. C’est dans le passé que nous cherchons l’imagination du futur, celle des gourous les plus optimistes, comme celle de la science-fiction la plus ténébreuse. Les films et les jeux vidéo d’extrême violence qui envahissent nos écrans ne sont que des déclinaisons des tragédies grecques anciennes, au goût technoscientifique du jour. Sans doute est-ce par nécessité biologique, qu’elles continuent à nous assurer la même catharsis de l’horreur qui est toujours en nous. Comme il est étrange que nous nous soyons crus modernes, nous qui concevons des guerres mondiales et des shoahs ! La puissance du numérique réactive tant d’instincts compulsifs dans la psyché humaine, que ses codes binaires frôlent l’ambiguïté. Quel est donc l’algorithme de ces immenses pulsions de violence qui circulent dans les mass médias ? Sommes-nous capables de nous sauver de nous-mêmes et de nouvelles destructions ? D’opter ingénument pour le progrès humain? Nous ne pouvons pas persévérer dans la crise postmoderne comme si c’était une base permanente. Ce ne sont pas le réalisme politique, ni le pragmatisme économique qui nous tireront d’affaire. Pris par la vitesse, désorientés par l’agitation brownienne de l’humanité, nous sommes face à la nécessité de construire un nouveau sens et décider d’une nouvelle orientation qui puisse nous permettre de poursuivre notre évolution. Au-delà de l’hétérogénéité de notre cosmogonie et de la fragmentation de notre conscience, s’offre à nous la possibilité de muter de la solitude à la solidarité, et d’assumer collectivement nos responsabilités humaines. C’est ce que j’appelle l’hyperhumanisme, qui est une conscience augmentée des liens qui unissent les hommes. Nous savons désormais que nous sommes tous dans le même avion, qui n’est qu’une planète fragile au sein d’un immense univers. Mais nous ne croyons plus à la Providence, ni à celle de la nature, ni à celle de Dieu. Nous savons que le sens de la vie ne nous est pas donné d’avance, mais que c’est à nous de le construire. Nous voyons bien qu’il n’y a pas de pilote, ni de navigateur dans l’avion de l’humanité. Il nous faut donc apprendre rapidement à le diriger nous-mêmes. Encore faut-il que nous sachions où nous voulons aller, donc que nous donnions nous-mêmes un sens à notre aventure collective, que nous choisissions ensemble une direction et des valeurs que nous puissions partager. Les enjeux ne sont plus seulement épistémologiques ou sociologiques, ou esthétiques. Ils sont devenus éthiques. L’objectif prioritaire de notre évolution n’est désormais plus la puissance de la technoscience, mais notre capacité à faire prévaloir une divergence qui paraîtra d’abord naïve et irréaliste, mais qui monte à l’horizon de notre avenir : la nécessité d’une éthique planétaire. Je n’évoque ainsi, bien entendu que les droits élémentaires de chaque être humain à boire de l’eau potable, à manger à sa faim, à disposer d’un toit et d’une sécurité physique minimale, à recevoir des soins médicaux et une éducation de base. Je ne parle que de ces droits de l’homme si souvent déclarés et constamment bafoués. Cette éthique planétaire est la seule valeur, la seule vérité universelle que nous puissions réaffirmer face au relativisme généralisé de notre temps. La divergence n’est pas dans la conception de cette éthique planétaire, déjà connue ; elle est dans la volonté partagée de la faire prévaloir. Et c’est en cela qu’elle est jugée impossible et risible par la majorité des gens. C’est aussi pour cela qu’elle constitue une bifurcation aujourd’hui aussi marginale que radicale et nécessaire. Ce sera certes un grand changement dans notre évolution. Mais elle est possible, par étapes sans doute, puisque notre espèce s’est constituée à la suite de nombreuses mutations de notre cerveau. L’éthique planétaire demeure-t-elle notre plus grand défi humain ? Sans aucun doute, c’est le plus difficile à relever, mais le plus important. Certes, c’est une vue de l’esprit, presque une attitude de désadaptation aux pressions économiques et à la realpolitik. Pourtant, elle ne s’impose pas seulement pour des raisons morales, mais aussi pour des raisons de survie, qui sont d’ordre biologique. L’éthique planétaire nous viendra par nécessité, comme notre queue de primate nous a quitté par inutilité. C’est pour cela que je crois à cette mutation de notre cerveau et à l’émergence de l’hyperhumanisme. Si non, je garderais peut-être des doutes insurmontables sur notre avenir.

Hervé Fischer

2008-08-15

L'alzheimer numérique


La culture migre-t-elle dans les réseaux numériques? J'en évoquais dans mon blog précédent la prétendue merveille. Mais je suis certes de ceux qui se méfient de l'intégrisme technonumérique, comme de toute utopie trop radicale, même si je milite pour le numérique en art et dans les productions culturelles depuis les années 1980. Et ce n’est pas sans raison. Car, il faut voir aussi le talon d’Achille du numérique. Et l’enjeu est important. Nous avons tous encore les oreilles qui bourdonnent de ce refrain des naïfs du numérique, qui dénonçaient si récemment encore la fragilité du papier et du celluloïd pour réclamer que tous les livres et tous les films soient enfin numérisés. Cela ressemblait à une course contre la montre visant à sauver nos mémoires culturelles grâce à la magie du numérique. Nous y avons investi beaucoup de conviction et d’argent, dans un domaine où les budgets sont pourtant limités. Mais il faut aujourd’hui l’admettre : jusqu’à preuve du contraire, il n’y a rien de plus vulnérable et éphémère que la mémoire numérique. Lui faire confiance, c’est presser le pas vers une culture destinée à l’oubli. Un danger majeur, car nous avons perdu aussi les vertus de mémoire des civilisations orales.

Une culture sans mémoire?

N’oubliez pas, vous tous qui avez en main ces petites merveilles que sont les appareils photos numériques, d’imprimer vos photos souvenir sur du simple papier, sous peine de ne plus avoir rien à montrer à vos enfants, qui vous demanderons des photos de leur enfance. Dans l’état actuel, le numérique est le moins recommandable des supports de conservation. Il est amusant de voir l’évolution technique des machines à numériser depuis une vingtaine d’années : les premiers scanners ressemblent à des machines antédiluviennes; le futur est ce qui vieillit le plus vite!Mais cette histoire des technologies ne serait qu’anecdotique, si elle ne reflétait pas la même accélération du progrès des logiciels et des supports électroniques, qui deviennent désuets à peine nés. Le progrès cannibalise la technologie et détruit ce que nous lui confions. Les lois du marché y ont aussi leur rôle.

La vertu du numérique

La vertu du numérique n’est aucunement dans la conservation. Elle est dans l’accès. À cet égard, on ne dira jamais assez que l’internet est un fabuleux outil d’accès individuel. Son interactivité, dont le web 2.0 et les logiciels wiki sont devenus une sorte de slogan magique, ses moteurs de recherche qui nous donnent accès en quelques dixièmes de seconde à des mots, à des images, à des livres, à des films, à des fichiers musicaux, sa capacité de zoomer, de consulter des manuscrits rares, de constituer des cyberfolios personnels, ses communautés de pratique, son extension planétaire font désormais l’unanimité, même pour les langues rares, pour les sciences pointues, pour les cultures savantes, comme pour les cultures populaires. Nous avons des images en trois dimensions, en temps réel, de n’importe quel point de la planète, nous pouvons couper, coller, retravailler sur nos écrans individuels toutes ces images, tous ces textes. Nous avons des boîtes à outils pour modéliser, recolorer, faire pivoter tous ces fichiers. Nous pouvons tout mettre en ligne, effacer, récupérer, indexer, attacher à des liens interactifs. L’internet est manifestement devenu, en infiniment plus puissant, l’imprimerie du XXIe siècle, comme le souligne le spécialiste argentin Alejandro Piscitelli. Tim Berners-Lee mérite la même reconnaissance historique que nous accordons à Gutenberg. Aucun magicien classique n’aurait pu rêver mieux, et pourtant nous sommes déjà presque blasés de tous ces pouvoirs mirifiques du numérique. Nous pouvons connecter nos ordinateurs, nos téléphones cellulaires, nos balladodiffuseurs, nos iPods, nos GPS, nos montres, et faire migrer d’un écran à un autre toutes ces informations, d’un simple clic. Notre planète compte déjà un milliard d’ordinateurs et 3,3 milliards de téléphones cellulaires. Des réseaux numériques haute vitesse, à large bande, sécurisés, de multiples connexions par satellites. La flexibilité, les arborescences, la rapidité du numérique sont une révolution par rapport à l’artisanat des presses à imprimer. Le numérique produit et diffuse à l’échelle planétaire de façon immédiate. Et tout cela est apparu en une dizaine d’années. Imaginer ce qu’il en sera dans vingt ou trente ans dépasse même nos capacités. Ceux qui demeurent sceptiques, les immigrants du numérique, que nous sommes, nous les baby-boomers, et qui reconnaissent les vertus de la révolution technologique à reculons, nous devons nous incliner, pour le meilleur et pour le pire, devant la nouvelle évidence, voire banalité du numérique pour les nouvelles générations. Les natifs de l’internet ne se posent éventuellement même plus la moindre question à leur sujet, si ce n’est pour demander toujours plus de vitesse en temps réel et plus de puissance miniaturisée.

L'homme lettré

Alors, est-ce pour de bon la fin du papier, de l’écrivain papier, du livre papier, et des bibliothèques? Les avons-nous construites, ces dernières années, avec tous ces budgets douloureux à obtenir, à contre-courant de l’évolution, de l’évidence des nouvelles merveilles du numérique et des besoins des nouvelles générations? Le livre va-t-il devenir un simple artefact de collection, de musée, de décoration, comme dans cette colonne de livres dressée dans l’entrée de la vieille bibliothèque de Prague, que les groupes d’écoliers photographient avec leur téléphone cellulaire, comme un zèbre dans un zoo? L’homme lettré cède la place à l’homme numérique, l’alphabet même va-t-il céder à la pression incessante et aux flux omniprésents de l’image, qui vaut désormais plus que mille mots?

Hervé Fischer

2008-08-14

L’avenir des bibliothèques publiques à l’âge du numérique


Le congrès mondial des bibliothèques publiques, organisé par l'IFLA et l'ASTED vient de se tenir à Québec* Le grand enjeu actuel est évidemment le défi des technologies numériques, qui semble r3emettre en question le papier, le livre et les bibliothèques. Le baiser du numérique sera-t-il fatal aux bibliothèques publiques, où au contraire sera-t-il reçu comme une séduisante invitation à un mariage fécond avec le Web et les robots-bibliothécaires? Cela dépendra certes des hommes plus que des technologies. Mais il ne fait pas de doute que nous allons rencontrer des défis majeurs et inédits, dont l’issue va exiger beaucoup de réalisme et de créativité de la part de nos experts.Allons-nous devenir des « librairiens » d’une nouvelle planète? Pourquoi pas! Il s’agit incontestablement d’une révolution des technologies et des mentalités, mais dont nous devons aussi apprendre à mieux cerner les paramètres assurément complexes et les risques incontestablement réels.Et la difficulté est d’autant plus grande que les changements accélèrent! Lors du Salon du livre de Francfort de 2007, l’encyclopédie allemande Brockhaus investissait encore dans la promotion de son édition papier en nombreux volumes reliés. Quelques mois plus tard, elle annonçait son transfert en ligne avec quelques 300 000 articles et disait ne plus pouvoir garantir la parution de son édition papier. Voilà tout un symbole de notre époque. Le salut passe-t-il donc par l’internet?

En fait, les bibliothèques ont toujours dépendu de trois facteurs principaux, qui sont étroitement liés :
- les technologies de communication
- les structures sociales
- les modes de socialisation.
Elles ont commencé, si je puis dire, par ne pas exister, dans les sociétés de tradition orale, et il est très légitime et prudent de se demander si elles ne vont pas disparaître bientôt.

Du papier au numérique

Nous passons aujourd’hui du papier au numérique, au moins dans une certaine mesure. Ce changement de technologie bouleverse nos comportements, et donc nos institutions.
Les réseaux souterrains de caves de nos bibliothèques publiques remontent à la surface et prennent place dans les réseaux du web.
Les bibliothèques publiques devraient-elles alors épouser la modernité numérique et abandonner la monumentalité d’acier, de briques, de verre et de béton, pour migrer dans la dématérialisation virtuelle? Paradoxalement, il n’en est rien! Les nouvelles bibliothèques publiques se multiplient de nos jours. Certes, elles évoluent architecturalement, mais sans rien perdre de leur monumentalité, souvent bien au contraire. En fait, les gouvernements investissent conjointement dans les deux architectures : matérielle et virtuelle.
Les bibliothèques sont des temples de nos civilisations de l’écrit et demeurent des métaphores de l’univers. Le livre a souvent été une métaphore de la ville, qui est liée à son développement. Jorge Borges parlait des bibliothèques comme de Tours de Babel et de labyrinthes. Je présenterai plutôt aujourd’hui le Web comme une extension électrique de la ville à l’échelle planétaire, tant les réseaux numériques calquent les réseaux électriques de notre planète.
La création de ces architectures du Web semble prendre la relève métaphorique des architectures matérielles de nos bibliothèques traditionnelles. Et dans une étonnante audace de nouveaux citoyens de l’âge du numérique, nous franchissons l’Electronic Frontier comme de nouveaux conquérants du nouveau monde électronique. Nous entendons même créer des mondes nouveaux, des mondes virtuels. Avez-vous déjà pris votre carte d’abonné à
la Grande bibliothèque publique de Second Life?
Migrons-nous vers des mondes meilleurs?

L’internet est-il une menace?

Alors, faut-il croire que l’internet soit véritablement une menace? Nous dirigeons-nous d’un pas accéléré vers un « monde sans papier », selon les propos futuristes de l’Américain Peter Drucker ou du Français Michel Serres? Serait-ce un grand progrès écologique, pour nous, ici, dans un pays d’immenses forêts que nous détruisons pour imprimer en masse le meilleur et le plus ordinaire? Pourtant Peter Drucker aimait se faire photographier pour les médias devant son imposante bibliothèque, comme une connotation de son expertise de futurologue.
Devons-nous admettre que le numérique nous annonce une nouvelle oralité, un néoprimitivisme, comme avant le temps de Gutenberg ? Allons-nous, après la réduction de nos échanges à la communication visuelle qu’a analysé McLuhan, revenir à un monde multisensoriel, moins rationnel, plus émotif et plus événementiel? Plus instantané? Peut-être moins réfléchi, mais plus intense? Et plus convivial? Un monde de liens virtuels, tel un hypertexte planétaire et nerveux?
Bref, un monde sans papier et sans bibliothèques? Nous numérisons tant les livres, qu’ils semblent être aspirés dans les écrans cathodiques de nos ordinateurs. Les bibliothèques, une fois leurs livres scannés se trouvent-elles dévalorisés, comme des entrepôts de garantie des masters originaux, qui deviendront peut-être des lieux déserts?
Le web et les ordinateurs vont-ils accaparer de plus en plus la fonction d’accès et de service au public qui était le mandat sacro-saint des bibliothèques? La question prend toute sa dimension, lorsqu’on pense à la multiplication des DVD, des livres en ligne lisibles sur écran et téléchargeables, des e-books, ces livres électroniques, dont on nous annonce à répétition le succès incontournable – mais toujours reporté – depuis vingt ans.
Allons-nous peu à peu remplacer sur nos étagères nos livres papier par des DVD multimédia interactifs et enchanteurs, bardés d’images, de films et de musiques? Amazon, qui a su nous surprendre et imposer le commerce électronique des livres nous propose désormais le Kindle magique, ce livre électronique qui imite à merveille la matité du papier et de l’encre, en format de poche, avec une sonorisation qui nous fait entendre le bruit des pages virtuelles que l’on croit encore tourner. Sera-ce enfin le simulacre parfait du livre? Mais capable cette fois d’en contenir une centaine dans le même format, voire une infinité que l’on peut télécharger à volonté, avec effets spéciaux et multimédia enrichi? Le produit est-il encore décevant? Peut-être, mais comment douter que dans cinq ans, dans dix ans, ce sera une réussite totale? Un jour viendra où vous pourrez afficher et lire sur votre Kindle de poche tous les livres, tous les manuscrits, toutes les images, toutes les revues, tous les journaux du monde et si vous êtes aveugle, en écouter la lecture à voix haute dans votre langue préférée. Vous résistez encore à cette idée? Les nouvelles générations n’auront pas les mêmes préjugés.

Hervé Fischer

2008-07-14

Bibliothèque planétaire et robots bibliothécaires : un nouveau service public


Depuis son lancement en 2004, le projet de Google de numériser les livres et de constituer ainsi, en diverses langues, une bibliothèque numérique planétaire, semble progresser irréversiblement. Ses initiateurs annonçaient vouloir mettre en ligne d’ici 2010 quinze millions de livres tirés des rayons des grandes bibliothèques du monde, soit 4,5 milliards de pages. Or non seulement Google Livres accumule les ententes, mais il améliore aussi constamment ses moteurs de recherche, qui retrouvent en quelques dixièmes de seconde et affichent sur notre écran, partout (ou presque…) dans le monde, les pages des livres que nous demandons. Google propose aussi au lecteur des titres de livres (et souvent des résumés) que l’usager ne connaissait pas. Autrement dit, ces robots bibliothécaires – il est désormais légitime de les appeler ainsi - vont non seulement chercher et livrer immédiatement, magiquement, sur notre table-écran, les livres demandés, mais ils ont aussi le pouvoir de vérifier pour nous l’existence même de publications traitant du thème qui nous intéresse et de nous les proposer. Devons-nous réagir en blasés ? Voilà en fait un progrès prodigieux dont il faut savoir s’étonner.

La France avait résisté d’abord à ce qu’elle considérait comme l’impérialisme américain de Google. La Bibliothèque nationale de France avait contre-attaqué en lançant son propre projet de numérisation francophone : Gallica (1), avec des budgets conséquents. Son directeur, Jean-Noël Jeanneney, avait même publié un pamplet : Quand Google défie l'Europe. Son propos était très affirmé : La première réaction, devant cette perspective gigantesque, pourrait être de pure jubilation. Prendrait ainsi forme le rêve messianique qui a été établi à la fin du siècle dernier : tous les savoirs du monde accessibles gratuitement sur la planète entière.
Il faut pourtant y regarder de plus près. Et naissent aussitôt de lourdes préoccupations. Voici que s’affirme le risque d’une domination écrasante de l’Amérique dans la définition de l’idée que les prochaines générations se feront du monde.
Dans cette affaire, la France et sa Bibliothèque nationale ont une responsabilité particulière. Mais aucune nation de notre continent n’est assez forte pour assurer seule le sursaut nécessaire. Une action collective de l’Union européenne s’impose. L’enjeu est immense.

Puis Gallica avait donc été inscrit dans une démarche plus large, baptisé Europeana (2). Il s’agissait pour les Français de réaffirmer l'identité culturelle de l'Europe et de diffuser son patrimoine face à ce qu’ils voyaient comme une américanisation de la culture. Mais la bibliothèque publique de Lyon vient de signer un accord avec Google pour numériser et mettre en ligne ses collections patrimoniales (quelques 300 000 titres). Et cette fois, la BNF donne sa bénédiction. Il faut dire que Google assume les frais, ne demande aucun monopole d’accès, et que Lyon garde la maîtrise totale du choix des ouvrages (4). Difficile de dire non !

En fait, quoiqu’en ait dit Jean-Marcel Jeannenay, et il faut le dire aujourd'hui 14 juillet, fête nationale de la France, l’internet, comme nous l’avons toujours affirmé (5), sert la diversité culturelle plus qu’il ne lui nuit, même si l’initiateur est américain. Bien sûr, il demeure indispensable de veiller au respect des droits de propriété intellectuelle – que Google avait tendance à traiter avec désinvolture -, et de veiller à ce que ne s’installe aucun monopole, facile à instaurer pour celui qui est propriétaire des technologies. Certains objectent que dans un premier temps, Google s’assure de dominer le domaine, puis que dans un deuxième temps, il compte bien en tirer un profit commercial à la mesure de son investissement. Nul n’en doutera raisonnablement, mais il est prévisible aussi que Google sera de moins en moins capable d’établir un accès payant à cette bibliothèque numérique planétaire au fur et à mesure qu’il signera des accords en grand nombre avec ces partenaires publiques que sont les grandes bibliothèques. Il devra inventer d’autres modes de rémunération ; et nous savons qu’il y réussit très bien déjà.

Il est tout aussi prévisible que Google devra certainement aussi davantage partager dans le futur sa puissance dans les moteurs de recherche aussi bien que dans sa capacité de numérisation en ligne. On lui reconnaîtra alors d’autant plus volontiers le mérite de sa vision et de ses initiatives actuelles. Tous devront inventer des plans d’affaires nouveaux pour gagner de l’argent tout en assurant ce service public. Car il faut savoir le reconnaître et l’affirmer. Certes, Google est une puissante compagnie américaine, aux visées capitalistes, et fort bien cotée en bourse, mais c’est bien un service publique planétaire et gratuit que cette multinationale nous offre aujourd’hui, d’une valeur inestimable, et qu’aucun État, qu’aucune institution publique, même socialiste, n’avait même pu envisager. Et l’aurait-il conçu, qu’il n’aurait jamais été capable d’en assurer la maîtrise d’œuvre aussi rapidement, à une si grande échelle, mondiale, et avec tant d’expertise.

J’en tire deux conclusions. La première concerne le capitalisme. Il a certes des défauts épouvantables, qu’il est de notre devoir de condamner, mais il a aussi d’étonnantes vertus de créativité et même de service public, dont il faut inversement et honnêtement accepter de faire l’éloge. Même et surtout dans le domaine de la culture ! La ville de Lyon a eu parfaitement raison de donner l'exemple d'une première entente avec une bibliothèque publique française.

Et ma deuxième conclusion, c’est de donner raison à Google Livres dans son projet. Et d’espérer que les bibliothèques publiques choisiront désormais de collaborer avec les Google de ce monde, dans le respect de leurs mandats et dans l’intérêt de tous. Ce sera aussi une excellente opportunité pour les bibliothèques publiques de consacrer leurs efforts à développer de nouveaux services, et à explorer davantage leurs spécificités, complémentaires avec leur déploiement en ligne. Une occasion, donc, pour les bibliothèques traditionnelles – que j’ai toujours aimé et respecté – de se réinventer. Oui, le monde change. Très vite. Parfois pour le pire. Plus souvent, qu’on ne le dit, pour le meilleur.
Hervé Fischer

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(1) Gallica : gallica.bnf.fr/
(2) Voir : http://www.bnf.fr/pages/dernmin/com_google3.htm
(3) Bibliothèque européenne numérique, lancée en mars 2008, `l’occasion du Salon du livre de Paris. Voir : www.europeana.eu/
(4) Voir : www.generation-nt.com/google-numerisation-lyon-livres-domaine-public-actualite-121101.html
(5) Hervé Fischer, Le choc du numérique, éditions vlb, 2001.


2008-07-11

Robots romantiques

WALL-E, un film réalisé par Andrew Stanton,
produit par Jim Morris et Lindsey Collins

(studios Pixar, de Walt Disney)

Au bout de 700 ans de solitude, Wall-E, laissé sur la Terre pour nettoyer la planète après le départ des humains vers d'autres galaxies, voit arriver Eve, en mission d'évaluation. Et il développe de plus en plus des sentiments humains. Nous voilà dans l'univers des robots émotifs et de l'amour robotique... Certes, il s'agit surtout d'être capable de toucher les gens par l'animation, puisque les visages des robots ne se prêtent pas aux expressions habituelles des humains, comme le souligne Ed Catmull, président de Disney et de Pixar. Mais pourquoi vouloir tant prêter des sentiments humains à des robots? C'est en 1984, à Montréal, que l'histoire des robots émotifs a commencé, avec le fameux court-métrage d'animation par ordinateur Tony de Peltrie, de Pierre Lachapelle, Pierre Robidoux, Philippe Bergeron et Daniel Langlois. Depuis, nous en avons connus plusieurs autres, qui sont devenus célèbres, dont le E.T. de Spielberg. Pour les auteurs de Tony de Peltrie, le défi était avant tout technique: prouver les performances de l'animation par ordinateur. Mais il est évident que les hommes aiment s'entourer de golems et d'humanoïdes. Ce n'est pas encore la version moderne des animaux imaginés dans les fables d'Ésope et de La Fontaine. Mais il semble qu'on leur attribue de plus en plus des caractères moraux à eux-aussi. Et il est logique qu'à notre époque Disney évolue progressivement, passant des canards, souris, loups et autres pingouins, à des robots qui reflètent davantage notre monde technoscientifique contemporain. Seuls les caractères psychologiques, les sentiments et les attitudes demeurent les mêmes à travers les siècles. Archaïques ou simplistes, un peu binaires, comme dans la science fiction.
Cette sentimentalité mécanique, ou ce romantisme numérique, est aussi sans doute une manière pour les humains, de s'approprier cette technoscience si puissante et envahissante, qui les fascine, mais aussi qui leur fait peur. Comme les Grecs prêtaient des sentiments humains à leurs dieux. Nous projetons la comédie humaine et ses héros sur tous nos écrans virtuels: jadis les ombres, le mur de la caverne, le ciel, et maintenant les écrans de cinéma, cathodiques et de plasma. En fait c'est nous-mêmes que nous projetons, dans nos propres cerveaux.
Tout évolue, rien ne change? Je ne l'affirmerai cependant pas. Je crois plutôt l'espèce humaine a connu de multiples mutations, accélérées, et va en vivre de nouvelles à l'âge du numérique. Des mutations dramatiques. Elles sont d'ailleurs nécessaires à notre survie, pour ne pas succomber à notre propre puissance technoscientifique, comme des apprentis sorciers. Une seule chose me semble certaine... ou à tout le moins peu désirable: devenir des cyborgs!
Hervé Fischer

2008-07-09

Montréal, capitale mondiale du jeu cinématographique


L’entente entre Ubisoft Montréal et la compagnie d’effets spéciaux pour le cinéma Hybride Technologies, fondée par Pierre Raymond à Piedmont (Québec) il y a quinze ans, est une nouvelle d’importance stratégique. En effet, Ubisoft, une compagnie d’origine française, venue ici en 1997, aujourd’hui en plein essor, et qui compte 1800 employés, a contribué à attirer à Montréal de nombreuses autres compagnies de jeu. On compte aujourd’hui au Québec plus de soixante entreprises directement liées à l’industrie du jeu, dont Electronic Arts (USA) et Eidos (U.K.) (1). On estime à 5000 le nombre d’emplois, qui est en croissance constante. Outre le Centre NAD,qui a joué un rôle décisif dans la formation des créateurs, Ubisoft a créé son propre un campus de formation. Les gouvernements successifs ont instaurée et renouvelée une politique d’incitatifs fiscaux et de soutien à la création d’emplois, qui a clairement joué un rôle déterminant, comme en témoigne le succès de la création è Montréal de la Cité du multimédia. Chaque année L’Alliance numérique du Québec organise au Palais des congrès de Montréal le SIJM, le Sommet international du jeu de Montréal, qui rassemble de nombreux participants étrangers (2). L’environnement industriel informatique constitue lui aussi un paramètre très favorable (Softimage, Autodesk, etc.(3)). Et c’est à juste titre qu’on souligne souvent à quel point la culture québécoise, le cosmopolitisme de Montréal, le bilinguisme de ses créateurs ont contribué à attirer les entreprises mieux que ne pouvaient le faire des villes américaines ou canadiennes unilingues ou moins sensibles aux diversités culturelles. Bref, Montréal a pleinement pris sa place de leader.

C’est dans ce contexte déjà très propice, que l’acquisition d’Hybride Technologies par Ubisoft aura certainement un impact stratégique. Hybride Technologie est réputée internationalement pour son savoir faire en effets spéciaux de cinéma. Cette compagnie a signé notamment les animations par ordinateur et effets visuels de Sin City, Maurice Richard, 300. Elle travaille régulièrement pour Hollywood. Elle permettra donc à Ubisoft non seulement de développer les effets spéciaux de ses jeux vidéo, mais aussi d’en assurer des versions cinématographiques : une nouvelle tendance de cette industrie, qui depuis le lancement des jeux-films Matrix semble très prometteuse, alors que le chiffre d’affaire des jeux vidéos rejoint maintenant celui de l’industrie cinématographique et tend à le dépasser. Ubisoft avait déjà décidé d'investir dans un studio numérique de cinéma. Le projet est ainsi consolidé avec l'expertise d'un partenaire de haut calibre.

Le p.d.g. d’Ubisoft, Yannis Mallat, l’a souligné aujourd’hui: Jamais un éditeur de jeux vidéo et un studio d’effets spéciaux n’avaient uni leur destinée pour partager leur vision du divertissement de demain. Montréal, qui a beaucoup contribué depuis quelques années à orienter l’évolution de l’industrie du jeu vidéo, est donc de nouveau pionnière, avec des jockers dans son jeu.

Hervé Fischer

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(1) Voir : www.eidosmontreal.com/fr/industrie-jeu-video.html

(2) Le prochain Sommet aura lieu les 18 et 19 novembre prochain. Voir :www.sijm.ca/2008/en-advisory-board.html

(3) Voir : http://blog.technomontreal.com/category/jeux-video/langswitch_lang/fr/

2008-07-08

Le faux plastique


On connaît le faux bois des tables, le faux gazon des terrains de sport, le faux marbre des salles de bain. Mais le faux plastique? La question semble ne pouvoir trouver aucune réponse. Pourtant, voilà bien la métaphore fondamentale du numérique. La simulation, la modélisation du monde réel, la nature, la mémoire et la vie artificielles y semblent plus réels que celles d'ici-bas. Plus instrumentables, plus riches en information connue et maniupulable, plus inventifs au sens d'une transformation du réel, plus faux du point de vue du réel et plus vrais du point de vue humain, ces artefacts tendent à se substituer en recherche scientifique à ce que la simple observation permettrait de constater. Nous en savons davantage; ils nous en disent plus. Ils sont beaucoup plus plastiques, au sens du synthétique malléable, que le réel qui nous demeure inconnu en soi. Le numérique est transparent. Le réel est épais ou obscur, ou insondable. Le réel nous échappe. C'est sa vertu et sa limite. Les algorithmes créent des productions factices, des imitations, mais plus transformables et transformatrices que la réalité, finalement plus parfaites et plus vraies que le réel qui nous demeure définitivement inaccessible. Le numérique, en outre n'a pas de défauts, contrairement au réel. D'où l'idée du posthumain, de l'intelligence, de la mémoire et de la génétique numérique. La différence est là, comme entre les tomates entièrement naturelles et les tomates modifiées génétiquement, contrôlées contre les insectes et formatées. Comme dans la chirurgie plastique. Qu'est-ce qui est vrai, finalement? Un beau visage transformé plastiquement? Ou le visage naturel qui avait des défauts incommodants? Rien n'est-il plus faux qu'une peinture à côté de son modèle? Et pourtant n'est-ce pas le tableau qui est le plus vrai et deviendra le plus réel? Factice, le numérique a vocation à devenir plus vrai que le réel. Vérité et réalité sont deux concepts distincts et hiérarchisables en faveur du premier contre le second. Car la beauté, aussi conventionnelle soit-elle, la vérité, de même, et même l'efficacité - à leur niveau humain - valent bien une réalité que nous ne cessons de tenter de conquérir et de mettre à notre main. Le plastique, lui, est toujours du plastique. Il est vrai.
Le numérique, en ce sens, aussi factice puisse-t-il être, est ainsi extrêmement humain. Et vrai. Ce sont les hommes qui le créent, le secrètent et finalement, comme de la fausse pierre. en font leur vraie création et leur chair même.
Voilà le paradoxe que célèbre notre époque.
Hervé Fischer

2008-07-01

Une esthétique quantitative

Shanghai, Stock Exchange, 2000
L’esthétique est traditionnellement associée à des qualités expressives. Elle évoque une sensibilité et un style. Celui d’un pays et d’une civilisation : égyptien ou africain, inca ou victorien, etc. ; et celui d’une culture, voire d’une école : classique, baroque, romantique, impressionniste, fauviste, cubiste, symbolique, surréaliste, abstrait, expressionniste, bauhaus, constructiviste, gestuel, minimal, conceptuel, etc. On s’aperçoit que chaque esthétique est aussi associée à un mouvement artistique, architectural, musical, chorégraphique, cinématographique, etc. Il faut renoncer à l’idée philosophique d’une esthétique générale, au sens de Kant d’un jugement universel sur le beau, qui serait inné ou relèverait d’une idéologie idéaliste. On ne peut qu’historiciser et sociologiser l’esthétique. Voilà ce qu’il faut d’abord souligner.

Dès lors, on pourra mieux répondre à la question : quelle est l’esthétique actuelle? À la fin du XXe siècle, elle a été postmoderne, au sens d’un mélange hétéroclite de styles, reflétant une crise des grands récits fondateurs, du rationalisme et des valeurs dites modernes. Qu’est-il ressorti de cette crise? Une remise en question radicale et polémique de l’art contemporain. Dénonciations et pamphlets se sont succédées, dans un dialogue de sourds témoignant d’un désarroi général.

Au-delà de cette querelle de chapelles et de cette perte de sens de l’art, revenons à l’essentiel. Toute esthétique renvoie à une image du monde, celle d’un moment socio-historique, qui comporte chaque fois des structures et une sensibilité spécifique.

L’image du monde actuel n’est plus linéaire, ni qualitative, mais éclatée ou fragmentée et quantitative.

Les nénuphars emblématiques de Claude Monnet ont fait place aux trous d’ozone polaires et aux variations thermiques des océans.

L’interprétation technoscientifique du monde en ce début de XXIe siècle est exprimée en diagrammes, variations statistiques, fréquences, et selon des codes de couleur qui désignent les types de variations que l’on compare et associe. Les nénuphars emblématiques de Claude Monnet ont fait place aux trous d’ozone polaires et aux variations thermiques des océans. Cette nouvelle naturalité ou hypernaturalité est fondée sur des liens, des concomitances, des variations de quantités, d’énergie, de températures, démographiques, économiques et financières, écologiques, de danger, de popularité, etc. Tout est mesuré et lié. Ce structuralisme quantitatif, comme l’a appelé le sociologue français Abraham Moles, constitue aujourd’hui le ressort même, cognitif et instrumental, de notre rapport au monde. Oublions le symbolisme, le surréalisme, la linguistique, la géométrie minimaliste, les émotions poétiques, les introspections de l’inconscient : notre société néolibérale et de consommation est quantitative. Les écarts de développement, de pauvreté, d’éducation, d’opinion, et même de styles de vie, comme on dit en marketing, sont définis quantitativement. L’écologie, la liberté d’expression, la qualité de vie, toutes les qualités, en fait, sont mesurées et quantifiées. Cela nous conduit à une esthétique quantitative.

Oublions l’art gestuel ou abstrait, la performance, le body art, le post-expressionnisme ou le néo-baroque. Oublions les arts relationnels ou contextuels, les méandres de la communication et les stratégies de la cybernétique. Le sens et l’essence du monde actuel sont devenus quantitatifs. Et posons-nous la question d’un imaginaire, d’une sensibilité, d’une poésie du quantitatif.

Bien sûr, nous ne revenons pas avec cette approche aux idées traditionnelles du nombre d’or, ni aux conceptions numériques de la musique et de l’architecture. Nous parlons bien de quantités, comme on parlerait de solides, et de la variation de leurs poids ou de leurs volumes. Il faut prendre ici le concept du quantitatif en son sens le plus trivial. J'ai déjà souligné l'importance des représentations quantitatives dans la société actuelle: diagrammes, colonnes, pyramides, pour représenter les variations de la Bourse, de la polution, du débit des fleuves, de la population, de la popularité d'in homme politique, de la pratique religieuse, etc. Tout est nombre. Ordre et désordre se mesurent. Les catastrophes et les succès aussi. Le sens du monde actuel, son progrès économique, social, éthique s’exprime désormais en variations strictement quantitatives. En prendre conscience donne souvent le vertige et crée des émotions. À coup sûr. Et de là surgit cette nouvelle esthétique du quantitatif qui caractérise notre époque, même si nous n’en avons pas encore vraiment pris conscience dans les milieux artistiques.

Rien d’étonnant, dès lors, que nous recourrions aux diagrammes et aux fausses couleurs pour mettre ce monde numérique en images, que ce soit dans les arts scientifiques, ou en architecture, dans le design industriel ou en chorégraphie.

En fait, contrairement aux préjugés flous les plus répandus, l’esthétique n’a jamais été qualitative, mais une affaire de thème et de style. Je vous propose donc de réfléchir davantage à cette esthétique quantitative, que nous devons inventer, avec autant d’audace que nous avons inventé précédemment le réalisme ou le fauvisme, la musique baroque ou aléatoire, le constructivisme ou le postmoderne. L’esthétique quantitative n’est pas moins fascinante et prometteuse. D’ailleurs, nous n’avons pas le choix. Le choc du quantitatif, c’est l’esthétique de notre temps.

Hervé Fischer

(1) Voir Dictionnaire mondial des images, sous la direction de Laurent Gervereau, article de Hervé Fischer: Représentations quantitatives, Éditions Nouveau monde, Paris, 2006.