2010-03-02

Les nouveaux lettrés du numérique


Depuis McLuhan, nous avons pris l’habitude de penser que l’âge de l’écriture et de l’imprimerie s’achèverait aujourd’hui face à la puissance émergeante de la « nouvelle oralité » numérique. Les communications internet et multimédia rétabliraient une multisensorialité que la « Galaxie Gutenberg » avait réduite au visuel de la lecture. Le papier cèderait devant la multiplication des écrans.
Force est de constater pourtant que nous n’avons jamais tant écrit, ni tant lu qu’aujourd’hui. Nous passons quotidiennement des heures à naviguer sur les sites de l’internet, à écrire et lire des courriels, des SMS sur nos écrans de téléphones, à clavarder sur internet, à lire les bandeaux d’information des journaux télévisuels, à écrire et envoyer des c.v., à enregistrer et lire des informations sur les plateformes des médias sociaux, à produire des informations sur les sites web 2.0, etc. On crée des sites web, qu’il faut animer constamment, on rédige parfois quotidiennement, un, voire plusieurs blogs. On écrit sur l’internet comme on n’a jamais écrit sur le papier. On envoyait il y a encore quinze ans une lettre de temps en temps. Aujourd’hui, on écrit des courriels tous les jours à profusion. Même les jeunes sont devenus hyperactifs en SMS. Difficile alors de ne pas désirer maîtriser un minimum d’orthographe, et même des codes savants d’écriture abrégée. Nous avions quelques machines à écrire. Maintenant, on estime à plus d’un milliard et demi le nombre de claviers d’ordinateurs actifs sur la planète, sans compter les claviers de téléphones et d’innombrables équipements et gadgets.
Ne sous-estimons pas pour autant l’impact du multimédia. Mais ses vertus multisensorielles écraniques ne sont peut-être pas aussi grandes qu’on l’a prétendu. On suggérait souvent plus avec moins. La profusion d’images et de sons coupe souvent l’élan de l’imaginaire. Quant à l’interactivité, ses vertus sont indéniables quant aux commodités, mais plus contestables dans le domaine de la création culturelle.
On ne peut plus se passer de tous ces réseaux numériques de la société de l’information dans laquelle nous sommes immergés. C’est en milliards de pages que l’on compte les sites web.
Nous nageons, nous surfons, nous plongeons dans un océan de lettres de l’alphabet. Nous sommes devenus des lettrés du numérique. Paradoxalement, et contrairement à la prophétie de McLuhan, nous connaissons une deuxième phase du développement de l’alphabétisme, encore beaucoup plus extensive que la première, cette fois immersive.
La dangereuse contrepartie de cette deuxième révolution lettriste, c’est sa perte de mémoire irrémédiable, qui tient à sa nature électronique. L’oralité de jadis cultivait au moins la mémoire et nous lui devons l’extraordinaire conservation de textes qui datent de plusieurs milliers d’années. Je n’en dirais pas autant des textes qui aujourd’hui sont confiés à la seule mémoire des disques qu’on appelle « durs », beaucoup plus volatiles que les plaques de terre cuite de jadis.
Hervé Fischer

2010-02-21

e-Confucius


Mes trois philosophes préférés sont Confucius pour l’éthique, Spinoza pour le matérialisme et Nietzsche pour la démystification de la pensée. On admettra donc que ce n’est pas pour les vertus d’innovation, ni de divergence que je chéris Confucius. J’admire plutôt la sagesse avec laquelle il osa, dans une période de trouble de la Chine, il y a plus de 2500 ans, réclamer l’instauration du respect de l’autre, comme principe d’organisation sociale. Penseur encore plus ancien que Socrate (*), il a d’ailleurs eu de son vivant autant de difficultés avec les pouvoirs en place.
De quel droit lui attribuer un préfixe en e- pour électronique aujourd’hui? Parce que sa philosophie morale reposait sur l’importance du respect des liens entre les personnes et entre toutes choses. Cette morale confucéenne fonde en fait une logique des liens qui constituent des ensembles interdépendants de personnes, d’objets ou d’idées. Confucius ne développa pas une pensée linéaire, comme le fit Socrate, qui devient inévitablement binaire et simpliste. Il opta plutôt pour les configurations, qui préfigurent la complexité et la richesse féconde de ce que j’ai appelé la pensée en arabesque. Tout idéogramme chinois est une configuration de liens qui créent un récit, un sens ou l’évocation d’une idée en agrégeant les signes visuels de plusieurs constituants, par exemple un poisson, un bateau et un homme pour désigner un pêcheur. C’est toujours ainsi, par configurations d’images que nous pensons. La langue chinoise et le confucianisme sont fondamentalement liés, et ce mode de pensée redevient important aujourd’hui au cœur même de la science, dans ses explorations et ses audaces postrationalistes, non linéaires.

La nature et les sociétés sont des hypertextes

Confucius affirme que chacun doit respecter les liens qui l’attachent à ses proches, mais aussi à l’autorité des pouvoirs en place et à la nature. Bien entendu, il faut faire la part du contexte historique de la fondation du confucianisme, et aujourd’hui je ne retiendrai pas cette idée du respect dû au pouvoir sans faire de nuances. Reprenons la métaphore des liens. Je peux considérer la société où je vis et même l’humanité comme un hypertexte. Je peux penser la nature et l’univers de même, comme des hypertextes, c’est-à-dire comme des configurations de liens. Certes, le maoïsme, dans son binarisme linéaire et sa volonté de rupture avec le passé, a honni le confucianisme. Mais celui-ci revient aujourd’hui avec force (**), alors que nous découvrons l’importance incontournable des liens, cette fois planétaires, entre le développement de nos métropoles et de nos industries avec les équilibres de nos écosystèmes, entre le développement et l’éducation, entre nos institutions bancaires, etc.

Le respect des rituels

Un des autres principes que Confucius enseignait était, on le sait, un rigoureux respect des rites,notamment dans les cérémonies. Sans doute jugera-t-on aujourd'hui sévèrement cette exigence ringarde, d'un autre temps. Mais n'est-ce pas précisément la même posture que nous devons adopter dans le cérémoniel souvent lent et laborieux de tout ordinateur, qui nous impose une obéissance rigoureuse à ses nombreuses procédures informatiquess, sans permettre aucun écart, aucune fantaisie sous peine d'échec de nos intentions?

e-planète

Les technologies numériques ont institué cette même structure de liens dans nos navigations sur l’internet, dans la programmation de nos algorithmes, dans la recherche biologique, physique ou astrophysique. Le numérique nous apprend de plus en plus à penser par liens, non seulement du point de vue épistémologique, mais aussi dans nos relations sociales, tant interindividuelles que globales.
Et plus encore, nous redécouvrons l’importance fondamentale, fondatrice, des liens de solidarité, comme une morale qui prend pouvoir de contrepoison politique face à l’anonymat dangereux des masses, aux manipulations et aux fascismes qui peuvent en résulter, comme l’histoire récente et l’expérience quotidienne nous le démontrent. Et si nous avons appris l’importance de contrôler démocratiquement et de contester les abus de pouvoir de ceux qui nous gouvernent, nous prenons aussi conscience de la nécessité de soutenir des institutions planétaires, notamment sous l’égide des Nations-Unies, qui peuvent nous permettre d’établir une meilleure gouvernance internationale. Nous appuyons de plus en plus vigoureusement les organismes humanitaires qui mettent en œuvre nos exigences de solidarité. Bref, nous militons de plus en plus activement pour une éthique planétaire qui cible notre salut collectif par le respect des liens qui nous unissent chacun à chacun, par-delà les différences culturelles et identitaires. La planète devient un hypertexte. Les technologies numériques resserrent nos liens mutuels, favorisent nos compréhensions réciproques. En ce sens, e-Confucius devient le symbole de notre e-planète, notre hyperplanète (***).
Hervé Fischer
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(*) Confucius a vécu de 551 à 479 et Socrate de 470 à 399 avant J.-C.
(**) Le bonheur selon Confucius (2006) de Yu Dan a été vendu à plus de dix millions d'exemplaires en Chine. Traduit en français chez Belfond et en anglais chez Macmillan Ltd, en 2009
(***) Hervé Fischer, Hyperplanète, de la pensée linéaire à la pensée en arabesque, vlb, 2003.

2010-02-20

L'Anthropocène numérique


L'Anthropocène est cette période de l'évolution terrestre caractérisée par la signature humaine. Le terme a été proposé par Andrew Revkin en 1992, puis repris et institué par Paul Crutzen et Eugene Stroemer en 2000. Il signifie que depuis le XIXe siècle, les humains marquent davantage la transformation de notre planète que la nature elle-même, notamment que la géologie. L'Anthropocène succède à l'Holocène, la quatrième et dernière époque du Néogène, l'un des nombreux Interglaciaires du Quaternaire. L'Holocène correspond à l'avènement du Mésolithique, du Néolithique et des cultures ultérieures. C'est le début de l'expansion rapide de l'espèce humaine.
L'Anthropocène n'est manifestement pas une période très nouvelle du point de vue géologique et climatique - ce qui est certain, mais pas nouveau, car notre planète a déjà connu des bouleversements climatiques majeurs. C'est désormais le choc du numérique qui signe le plus en plus profondément notre empreinte humaine sur le globe terrestre.

Le passage de l'énergie à l'information

Et il s'agit désormais moins de géologie ou de réchauffement climatique, ou de hausse du niveau de la mer, que d'une signature cérébrale, technoscientifique. Le numérique acquiet à un rythme exponentiel un pouvoir instrumental d'interprétation et de transformation de la Terre, qui est totalement inédit. Nous sommes passé de la chasse et de la cueillete à l'agro-industriel, de l'exploitation des ressources naturelles à la modélisation numérique, du naturel à l'artificiel, de l'adaptation à la divergence. L'empreinte n'est plus physique, mais mentale. Nous nous rendons réellement, selon l'expression si connue de Descartes, "maîtres et possesseurs" de la nature. C'est là véritablement une révolution copernicienne, la plus importante de notre évolution récente.
CyberProméthée '**)n'est plus seulement notre demi-dieu grec qui a volé le feu à Zeus pour le donner aux hommes et rivaliser avec les dieux. Sa victoire actuelle - et tous les dangers que nopus encourons avec elle - est celle du numérique; non plus celle de l'énergie - qui demeure primitive et incapable de discrimination - mais de la puissance du savoir. Voilà un changement radical de posture. Nous ne nous contentons plus de maîtriser la puissance de l'éclair. Nous repensons Zeus. Nous repensons notre cosmogonie, nous la transformons non plus à l'image de Dieu, mais à notre image. C'est en ce sens que j'ai écrit: Nous serons des dieux (***). L'anthropocène ne légitime vraiment l'audace de son nom que depuis qu'il est devenu numérique.Voilà le constat nouveau qui n'avait pas encore été admis par les anthropologues.

Une éthique planétaire

Mais il faut penser pls loin. Le paradoxe, c'est que cette technologie que nous avons inventée et que nous développons tous les jours selon un rythme effreiné,n'est plus une technologie comme les précédentes. Elle est basée sur un code binaire trivial, et qui pourtant implique aussi une révolution encore plus cérébrale, une mutation éthique de l'être humain, afin que nous soyons capables d'assumer raisonnablement notre nouveau pouvoir exorbitant sans nous détruire nous-mêmes et avec nous la planète. Cette technologien nmérique exige une responsqbilité numérique, celle de l'hyperhumanisme. Pour que l'anthropocène numérique ne soit pas la dernière période de notre évolution terrestre, il va falloir que notre cerveau se transforme. La technologie nous oblige à instaurer une éthique à proprement parler planétaire.
Hervé Fischer
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(*)Andrew REVKIN, Global Warming : Understanding the Forecast, American Museum of Natural History, Environmental Defense Fund, New York, Abbeville Press, 1992.
Paul CRUTZEN et Eugene F. STOERMER, “The ‘Anthropocene’“, Global Change. IGBP Newsletter, 2000.
(**) CyberProméthée, vlb, Montréal, 2002.
(***) Nous serons des dieux, vlb, 2006.

2010-02-16

Le vieux cybermonde


Le cybermonde vieillit. Déjà quinze ans depuis l’explosion publique du web, et davantage pour sa gestation. Nous avons oublié l'époque des lignes de programmation avec ses signes cabalistiques en jaune ou vert sur des écrans noirs. Les accordéons de feuilles perforées sur les côtés qui se déployaient plus ou moins bien dans des imprimantes bruyantes ont cédé la place à des petits boîtiers grands comme des grille-pain qui débitent en silence des pages en couleur. Le spaghetti des câbles disparaît face aux conquêtes du sans fil et du bluetooth. Les technologies numériques s’autocannibalisent. Le mot s’emploie rarement, et pour cause. Mais comment décrire autrement cette logique de compétition technologique et commerciale qui consiste à produire et lancer sur le marché, à un rythme toujours plus rapide, des produits nouveaux qui rendent obsolètes ceux de la génération précédente? La loi de Moore des dix-huit mois de doublement des puissances de mémoire et de vitesse règne sur le cybermonde et renvoie tous les équipements informatiques dans le passé au même rythme effréné. On est ainsi passé de records en records à des chiffres exponentiels de rapidité des processeurs, de stockage des données, de mémoire vive, de vitesse et de largeur de bande des réseaux numériques. Qui accepte encore de se connecter sur sa ligne téléphonique domestique? On est passé des floppy disk drives grand format aux petites disquettes dures, aux disquettes Zip et maintenant aux clés USB, des disques optiques format 78 tours aux cédéroms et maintenant aux DVD, qui vont être remplacés par des Blu-Ray et des HD-DVD. Qui achète encore un volumineux écran cathodique, alors que les écrans plasma sont plats et légers? Les ordinateurs professionnels qui occupaient des mètres cubes dans les années 1980 ont pris de la puissance en proportion inverse de leur taille. Et les ordinateurs personnels se sont miniaturisés à l’extrême. Avec le cloud computing, on n’aura bientôt plus besoin de disques durs et encore moins d’acheter des boîtes de logiciels. L’autocannibalisation des programmes informatiques n'est pas moins rapide. La durée de vie de tous ces éléments et leur cycle de remplacement bouscule sans cesse les habitudes et les performances.

Une Atlantide liquide

Quand aux contenus, leur vieillissement prématuré est encore plus flagrant. L’océan du cybermonde engloutit dans ses cimetières marins et ses gouffres abyssaux les sites web à peine fleuris, dont on perd déjà la mémoire. Les années se succèdent au rythme des seuls printemps. Se mêlent à ces milliards de pages Web disparues à jamais, d’autres milliards de courriels, de SMS et de photos numériques, sans laisser le moindre fossile pour la postérité. Les arts numériques des années 1980, 1990, 2000, 2006, 7, 8 ne sont déjà plus que des fantômes d’eux-mêmes, des descriptions, des articles de revues, des vidéos, quelques photos d’écrans ou d’installations difficilement recensés et sans commune mesure avec les oeuvres qu'ils évoquent. Le cybermonde est un continent perdu qui flotte à la dérive sur les réseaux numériques, un nouvel Atlantide qui y disparaît au fur et à mesure qu’il se forme par simple renouvellement constant des vagues de 1 et de 0, sans faire plus de bruit que le clapotis de l’eau, sans même que des big crushs soient nécessaires pour hâter son effondrement liquide.
C’est un paradoxe bien étrange que ce rythme de disparition constante du cybermonde, dont l’horizon avance devant nos pas, sans que nous puissions regarder en arrière, comme dans le mythe d'Orphée. Et s’il existe une Méduse du cybermonde, elle ne pétrifie pas les aventuriers qui s’y retournent sur leurs pas, mais les liquéfie à jamais. Comme l’informatique verte demeure encore en bonne partie un vœu pieux, les archéologues futurs qui fouillerontles dépotoirs d'aujourd'hui y découvriront des couches de sédimentation informatique de plus en plus fines comme un feuilleté de plastiques et de métaux lourds comprimés. L’archéologie du numérique s’annonce comme une tâche impossible.

La vieille et la nouvelle cyber

Pourtant,immigrants et nouveau-nés du cybermonde y cohabitent sereinement, mais sans se croiser dans les mêmes lieux. Les jeunes surfent fébrilement sur les plateformes des médias sociaux et chattent sur leurs écrans de leurs téléphones portables; les vieux envoient encore des courriels traditionnels. La nouvelle génération s’agite sur Twitter, MySpace, Youtube, Flickr, Facebook, Second Life et autres. Elle télécharge de la musique et des films sur ses ordinateurs et y suit ses news de groupes. Elle remue frénétiquement les consoles de jeu. Elle fait des photos et des vidéos avec ses téléphones portables. L’ancienne génération navigue tranquillement sur Google; elle y cherche ses destinations de vacances et y réserve des gites chez l’habitant. Elle y consulte la météo, les infos médicales, les soins pour les chats, les chiens, les poissons rouges. Elle y gère ses comptes de banques et autres utilités qui demandent de l’attention. Elle magazine dans les boutiques virtuelles et hésite entre un lecteur de livres électroniques et un iPad. Progressivement, les diverses générations d’internautes établissent chacune dans le cybermonde leurs quartiers respectifs, dans une totale insouciance de la rapidité du temps numérique qui les illumine et les efface sur les écrans à un rythme impitoyable, comme les lucioles sur une lampe de proue du navire qui les emporte dans la nuit.
Et apparaissent alors dans le ciel étoilé les lumières de Tokyo-Ginza, car il y a déjà plusieurs planètes dans le cybermonde, les anciennes et les nouvelles. Sur Ginza, la différence s'estompe entre le réel et le virtuel. Le numérique s'impose à nos sens, et ce sont les parcs et les temples qui semblent devenir irréels.
Hervé Fischer

2010-02-15

Même les mèmes ne m’aiment pas!


Reprenant de façon caricaturale le modèle de la génétique, Richard Dawkins* prétend que ce sont les mèmes qui mènent le monde. Nos têtes seraient le milieu fertile mais passif hébergeant une contamination virale d’unités cognitives, qui s’étendrait par réplication et sélection darwinienne. Exemple : Dieu, la démocratie, n’importe quelle idée, se propagent par réplication. La théorie des mèmes de même? Je n’en suis pas sûr. J’aurais tendance à dire que c’est une bêtise cognitive de plus, que la sélection naturelle ne manquera pas d’éliminer!
Mais il faut plutôt s’interroger sur son succès actuel. Nous pensons par métaphores et analogies. Nous sommes même incapables de penser autrement. Ainsi expliquons-nous les lois de l’univers en recourant au modèle d’un organisme vivant, d’un mécanisme d’horloge ou d’un cluster d’algorithmes. L’originalité de Dawkins consiste donc à singer la théorie génétique pour expliquer la diffusion des idées, comme si la noosphère relevait de la biologie. La tentative peut à coup sûr être intéressante, comme méthode heuristique. Mais comme toujours, il faut garder conscience des limites du recours à la pensée analogique, qui peut être valable comme alternative à d’autres analogies devenues stéréotypées, aussi longtemps qu’on ne la prend pas à la lettre. Ce que Dawkins, manifestement trop séduit par son idée, fait sans retenue.
Il n’est pas le premier à vouloir tout expliquer par l’imitation. Dans son livre Les lois de l’imitation (1890) Gabriel Tarde, comme Dawkins, prenait les êtres humains pour des somnambules. À l’opposé de Durkheim, qui mettait de l’avant l’influence de la société sur les individus, Tarde partait des individus et fondait sa psychologie sociale sur la réplication des idées qui se répandraient de cerveau en cerveau par une sorte d’onde magnétique. Le magnétisme était à l’époque un phénomène physique fascinant, qui influença aussi Charcot et les thérapeutes de l’hypnotisme. Maintenant, c’est la biologie qui est en vogue. On sait que même si Tarde, fut glorieusement élu au Collège de France, sa théorie de l’imitation n’a eu aucune postérité. Elle n’en méritait pas.

Les poux

Il en sera de même de Dawkins. Les idées et les gènes n’ont rien de commun en dehors du fantasme analogique dans lequel il a voulu les confondre. La réplication des gènes suppose un programme spécifique ou différentiel de l’ADN et des contacts physiologiques dont la diffusion des idées devrait alors trouver un équivalent dans les médias ou dans le magnétisme de l’air… Dawkins ne nous donne pas d'explication scientifique de la réplication. La parodie apparaît vite intenable. Comme Tarde, Dawkins est incapable d’expliquer par la réplication la création de l’inédit. La loi de la divergence échappe autant à l’un qu’à l’autre. Même si les idées ne nous viennent pas du ciel (ou du diable), ou de l’éther eidétique platonicien, même si je suis de ceux qui soutiennent que les idées naissent électro-chimiquement du cerveau et trouvent leur formulation par réplication sous l’influence des modèles culturels dominants, il demeure que les idées nouvelles, celles qui nous font évoluer, s’inventent par la contestation individuelle, le déni, la divergence, que la réplication ne saurait expliquer, et selon des modalités qui n’ont rien à voir avec celles d’un darwinisme génétique, qui suppose une meilleure adaptation accidentelle. Dawkins nous plonge dans un brouillard irisé, avec une théorie fiction que nous rejetons d’autant plus qu’elle est antihumaniste, fataliste, inacceptable du point de vue de la liberté et de la créativité humaine. Les mèmes parasiteraient nos cerveaux comme les poux nos cheveux, à notre insu, sans qu’on ait aucun moyen à leur opposer, puisque ce sont eux seuls qui sont les acteurs et peuvent s’éliminer les uns les autres au profit du plus fort. Dawkins a eu le mérite d’être un biologiste athée. Mais on ne saurait davantage hypostasier la génétique que la religion. Ce ne sont pas les gènes qui ont créé l’univers! Admettons que les gènes font partie d’une complexité beaucoup plus grande qu’eux et de luttes de pouvoir qui peuvent avoir facilement raison d’eux.

Les petits lutins


Une fois de plus – c’est devenu une tradition – on observe que les biologistes qui se prennent pour des philosophes et tombent dans la métaphysique biologique, atteignent vite leur principe de Peter. Les mèmes ne méritent pas plus notre attention que les petits lutins, sauf du point de vue de la mythanalyse. Pourquoi l’homme cherche-t-il toujours de nouvelles représentations et justifications de son aliénation : religieuse, politique, sociologique, psychanalytique, et maintenant génétique? À quoi cela sert-il de militer pour l’athéisme, comme Dawkins, si c’est pour tomber dans une fable encore plus aliénante que celle de Dieu? Les mèmes n’existent pas plus que les dieux, Monsieur Dawkins! Voilà bien une débilité étonnante. Il est temps que les hommes s’assument eux-mêmes sans s’inventer de si mauvaises raisons de renoncer à leur liberté et à leur responsabilité créatrice.
Hervé Fischer

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(*) Je ne suis pas même intéressé à expliquer les termes de sa théorie. Je recommande aux curieux de consulter Wikipedia. En voici un extrait :
Un mème (de l'anglais meme ainsi que du français même) est un élément culturel reconnaissable (par exemple : un concept, une habitude, une information, un phénomène, une attitude, etc.), répliqué et transmis par l'imitation du comportement d'un individu par d'autres individus. L'Oxford English Dictionary définit le mème comme « un élément d'une culture pouvant être considéré comme transmis par des moyens non génétiques, en particulier par l'imitation ».
Le terme de mème a été proposé pour la première fois par Richard Dawkins dans Le Gène égoïste (1976) et provient d'une association entre gène et mimesis (du grec « imitation »), en même temps qu'un jeu de mot sur le mot français « même ». Les mèmes ont été présentés par Dawkins comme des réplicateurs, comparables à ce titre aux gènes, mais responsables de l'évolution de certains comportements animaux et des cultures.
L'étude des mèmes a donné naissance à une nouvelle science : la mémétique. (sic!)

2010-02-13

Le schisme générationnel


Alors que je dénonce depuis ses débuts la naïveté qui incite tant de gens à étaler leur vie privée dans Facebook, sans se soucier de tous les usages malveillants et effets pervers auxquels cette convivialité complaisante peut donner lieu, force est de constater je prêche dans le désert. Je ne suis pourtant pas le seul; plusieurs organismes publics lancent de nombreux avertissements face à l’abus de ces médias sociaux qui imposent à leurs usagers des contrats aussi discrets qu’inacceptables quant au droit qu’ils se donnent de céder – pour ne pas dire explicitement monnayer - ces informations à des compagnies de télémarketing ciblé. Mieux encore : toute personne malveillante, tout futur employeur, peut accumuler des informations ciblées sur des millions de personnes par simple data mining. Facebook est ouvert comme un moulin. Et il est éventuellement impossible de récupérer et effacer avec certitude ces données parfois intimes. Facebook, par exemple, s’est donné le droit de les conserver sans limite de temps, à votre insu.
Il est clair qu’aucun avertissement – venant des institutions publiques et des générations plus averties - ne semble avoir d’effet face à la nouvelle génération, qui ne voit aucun mal à s’abandonner délicieusement dans cette transparence numérique. Inutile d’y résister, ajoute-t-elle : c’est le sens de l’évolution. D’ailleurs, la technologie est trop puissante et ce serait une bataille perdue d’avance - et ringarde – que de vouloir échapper au cristal du cyberespace et à son ubiquité. Nous nous retrouvons dans une cosmogonie sociale sans ombres, comme dans les peintures primitives. Sans recoin caché. Sans profondeur. L’utopie de l’innocence numérique est puissante.
Il est vrai que le succès explosif de ces médias sociaux (Facebook revendique aujourd’hui 400 millions d’inscrits), leurs vertus incontestables de convivialité, leur usage fréquent pour les bonnes causes, les campagnes politiques, humanitaires, ont imposé une image très positive. Il serait même devenu désuet d’échanger ses courriels dans le vieux cybermonde des messageries électroniques plutôt que sur ces nouvelles places publiques de l’âge du numérique. Bien sûr, si le cyberespace est un paradis, il est beaucoup plus séduisant que le monde réel que dominent encore la suspicion et le mal. Mais comment le croire, alors que la cybercriminalité, le vol d’identité, la prédation sexuelle y sont si présents!
Nous sommes confrontés, au sein de la même Église numérique, à un schisme générationnel entre les immigrants de la vieille génération, dont je suis, encore prudents, méfiants, et les nouveau-nés du cybermonde, pour qui l’oxygène qu’ils respirent est tout naturellement numérique. Inutile de vouloir les raisonner : c’est une question de foi, aveugle comme toutes les fois, frôlant même inconsciemment l’intégrisme numérique.

Les nouveau-nés du cybermonde

J’avoue être de l’ancienne foi, celle de la fascination critique; trop conscient de l’immense valeur humaniste du numérique pour ne pas craindre ses dérives et ne pas veiller à ses bons usages sociaux. Et je ne doute pas qu’avant peu les démocraties dignes de ce nom encadrent légalement les pratiques abusives des médias sociaux. Après tout, au paradis, on n’a plus rien à cacher et on se promène sans doute tout nu – c’était le cas dans le paradis terrestre -; mais ici-bas, la loi interdit de se déambuler nu dans la rue. Alors pourquoi la tendance actuelle est-elle de se dévoiler sans retenue dans l’espace public des médias sociaux? Et ce n’est pas seulement une question de pudeur sociale : ces anges innocents donnent la clé et le code d’entrée de leur maison aux voleurs. Le goût sucré du rêve risque de tourner prochainement à l’amertume du cauchemar numérique si une législation réaliste ne lui est pas opposée.
Hervé Fischer

2010-01-30

Darwinisme et numérisme


Je poursuis ici ma réflexion sur la théorie de la divergence que j’oppose à celle de l’adaptation darwinienne.
Darwin, en inventant la loi de l'évolution, nous a libéré du créationnisme. Grâce lui soit rendue. Mais sa théorie de l'adaptation par la sélection de l'écart physiologique est beaucoup trop mécanique pour être suffisante à expliquer le phénomène global de l’évolution et la multiplication des espèces à l'échelle que nous connaissons. La puissance inventive de la nature et la prolifération de tous les scénarios biologiques possibles et imaginables qui en résultent dépasse les limites d’un processus d’adaptation. La nature est créative de par sa propre dynamique interne, pas seulement par réaction à l’environnement.
J'ai déjà souligné que le darwinisme ne saurait expliquer le cas de l'espèce humaine. L'histoire récente de l'humanité, au sens de ce que nous avons été capables d'en découvrir et de ce que nous pouvons observer, démontre, outre bien sûr une grande capacité d'adaptation ou d’ajustement aux conditions de vie, que seule une série de multiples divergences et mutations peut nous avoir menés à ce que nous sommes aujourd'hui. Nous ne sommes pas descendus du ciel, certes. Mais il ne suffit pas de dire que nous sommes descendus des arbres pour expliquer que nous ayons perdu notre queue, et que nous nous soyons redressés sur nos pattes arrière. Il ne suffit pas de dire que notre cerveau s'est développé pour nous permettre d’échapper aux prédateurs, alors que notre corps n'avait plus les capacités physiques de leur échapper ou de les affronter, ou parce que nous sommes devenus des primates carnivores. La nature a manifestement une capacité organisationnelle et une intelligence propre, qui la rend extrêmement créative. L’évolution de l’espèce humaine a résulté de projets successifs et non de réactions adaptatives.

Le vitalisme est un matérialisme

Il ne suffit pas de dire que la vie a commencé il y a quatre milliards d'années dans les eaux salées des océans, puis qu'elle s'est adaptée progressivement à la vie terrestre depuis quatre cents millions d'années. Le matérialisme a été conçu comme une libération de l’aliénation religieuse du créationnisme. Mais il ne faudrait pas le réduire à un mécanisme simpliste. Depuis le XIXe siècle, les sciences de la vie ont connu un développement spectaculaire. La matière atomique est devenue elle-même dynamique et vivante. Nous devrions désormais parler de vitalisme et non plus de matérialisme. Le vitalisme est un matérialisme, dans sa formulation plus actuelle. Certes, nous avons longtemps été réticents par rapport à ce mot qui semble aussi simpliste que «la vertu dormitive du sommeil» dont se moquait Molière. Mais le reproche ne vaut-il pas aussi pour le matérialisme ? Nous ne devrions plus redouter que certains l’interprètent comme une dynamique surnaturelle qui pourrait réintroduire un mystère divin. Nous ne considérons dans le vitalisme, qui n’est pas une théorie constituée, que la puissance de développement biologique de la nature. Ce n'est pas parce que nous n'avons pas la capacité de l'expliquer qu’il n’existe pas. Le fait que nous soyons de plus en plus capables de déchiffrer des processus physiques, chimiques, physiologiques de la vie ne signifie pas que nous sachions expliquer le vitalisme qui les a créés, mais seulement que nous sommes parties prenantes de la vie. Sans ce vitalisme de la nature, nous ne serions pas là aujourd'hui pour en parler.

Affirmer, contre Kant, notre capacité à déchiffrer la nature

Nous sommes de constitution homogène avec la nature, de plain pied avec elle. Nous pensons avec ses structures mêmes. Cette homogénéité entre nature et espèce humaine – et comment pourrait-il en être autrement ? – remet en question le dualisme kantien. Emmanuel Kant avait exprimé les principes de prudence dont nous avions besoin au XIXe siècle pour ne plus tomber dans des abus de pensée. Ses Prolégomènes à toute métaphysique future avaient ce grand mérite. Mais Kant plaçait ainsi l’homme dans un statut de séparation totale d’avec la nature, de non communication possible avec elle. Nous limitant à une connaissance phénoménologique, il imposait une séparation insurmontable entre l’homme et la matière: une opposition qui constituait un résidu de l’idéalisme platonicien et chrétien. Nous participons au même langage que celui de la nature. Nous déchiffrons réellement la nature, même si cela demeure encore très partiel parce que nous sommes une partie de la nature, en osmose avec elle. Nous devons nous réconcilier intimement avec elle, ce qui est aussi une source de bonheur et d'apaisement de notre anxiété et sentiment de l'absurde. Et bien entendu, au-delà de cette compréhension limitée de l'univers, ce sont les humains qui décident de son sens - son orientation - qui relève, comme le progrès moins d'une lecture que d'une volonté humaine.
Le darwinisme n’est pas faux. Il est seulement insuffisant; il constitue un élément partiel d’explication de l’évolution, une explication de détail, anecdotique comme les exemples d’adaptation qu’il cite à l’appui de sa démonstration. Il ne prend pas en compte le principal, qui est la capacité de la nature elle-même d'initier des sauts, des mutations, de diverger, de projeter,d’explorer de nouvelles combinaisons génétiques, qui elles-mêmes se développeront jusqu’à leur accomplissement, au point même d’adapter leur environnement à leurs besoins, comme le fait l’homme de plus en plus.

L'instinct de création

Ainsi, on ne saurait expliquer l’invention et le développement exponentiel du numérisme avec les concepts darwiniens d’écarts dûs au hasard, permettant une adaptation, puis une sélection assurant son existence. Les concepts darwiniens sont inopérants face à ce phénomène, qui a pourtant une importance évolutive majeure pour notre espèce. Ce n’est pas davantage l’adaptation à la compétition commerciale, les capacités de gestion, de contrôle ou de communication du numérique qui expliquent son émergence et sa généralisation. Ce serait une explication juste, mais beaucoup trop réductrice. Nous ne saurions nier ici l’instinct de création qui anime les programmeurs aussi bien que les entrepreneurs et que les utilisateurs.
Oui, il existe dans la nature, y compris dans la nature humaine, un instinct de création. Peut-être l’expliquerons-nous un jour par des processus physiologiques. Mais même si nous sommes aujourd’hui démunis pour en démontrer l’existence, nous l’affirmons parce que ses effets sont indéniables. Le darwinisme ne saurait expliquer le numérisme. Le numérisme lui, le remet en question.
Hervé Fischer

2010-01-20

Le virage hollywoodien


En 2010, Hollywood a manifestement pris conscience des difficultés grandissantes de son industrie face à la montée en puissance des technologies numériques. Les majors savent qu’ils ne seront pas capables d’imposer le 4K qui leur aurait permis de se protéger du piratage comme les bobines 35 mmm avaient pu le leur permettre jusqu’à présent. Trop cher et inutile du point de vue de la qualité de projection, le 4K n’a aucune justification du point de vue cinématographique. Le coût, comme dispositif anti-piratage, est pire que les pertes de revenus qu’on veut combattre et les propriétaires de salles ne sont évidemment pas prêts à assumer un tel investissement.
Les majors constatent aussi la difficulté de dominer un empire mondial avec un lancement simultané de milliers de bobines qui leur coûtent une fortune avant même que le film ait été testé sur le marché américain. Certes, la logique les a contraints à cette nouvelle politique pour limiter les pertes dues à la prolifération des copies DVD illégales ; mais là encore, le remède est pire que le mal. Jack Valenti les avait avertis. Ils rencontrent de plus en plus de difficulté à tirer profit d’une industrie qui produit trop de navets, dont le lancement mondial est exorbitant.

panem et circum

Quelle solution ? Puisque le numérique est devenu incontournable, autant en tirer avantage, pense Hollywood, en produisant désormais des films IMAX et en trois dimensions, qui coûteront certes très chers, mais qui ne seront plus piratables et qui rapporteront encore plus. L’expérience de James Cameroun avec le film Avatar sorti en salles fin 2009 est concluante.
Bien sûr, le film a coûté près de 500 millions de dollars : un record. Mais il a aussitôt rapporté plus d’un milliard en dix-sept jours ! Un autre record. Et en six semaines il dépassait le dernier record, de 1,8 milliards obtenu lui aussi par James Cameroun, pour Titanic, mais seulement au bout de quarante et une semaines. Si l’on y ajoute une espérance de vie encore à venir, le jeux électronique qui lui est lié, et les produits dérivés, Avatar peut espérer dépasser aisément les deux milliards de dollars. Lorsqu’on atteint ces chiffres, il n’est plus nécessaire de multiplier les productions chaque année. Certes les billets d’entrée pour Avatar (qui incluent des lunettes 3D pour un supplément de trois ou quatre dollars) est élevé. Titanic a attiré quatre-vingt dix millions de spectateurs, alors qu’Avatar n’en a eu que quarante millions pour le même montant de revenus. Mais qu’importe : ce sont les revenus qui comptent, plus que le nombre de spectateurs. On peut même espérer faire un profit supplémentaire sur la vente des lunettes, dont le coût, pour une telle production de masse, est devenu marginal. Et nous aurons bientôt aussi des téléviseurs 3D.
Bien sûr, du point de vue cinématographique, Avatar est un gros navet. Ni le thème, ni le story-board, ni les caractères, ni le jeu des acteurs ne rencontrent les standards minimums d’une œuvre cinématographique de qualité. Au moins la catastrophe réelle du Titanic avait-elle pu créer un minimum de complexité dans l’histoire du film, dans la richesse psychologique des personnages. Dans le cas d’Avatar, une histoire de science-fiction entièrement inventée, James Cameroun laisse voir immédiatement son simplisme navrant. Il a inventé une fable insipide située sur une planète gazeuse bleutée, Pandora, lune de Polyphème, à 4,22 années lumières de la Terre, où de méchants militaires américains détruisent le paradis terrestre de bons sauvages, les Na’vis, pour exploiter un minerai, l’unobtanium, qui permettrait de résoudre la crise énergétique sur la Terre. Certes, la fable est écologique, mais binaire, et les militaires sont stupides et brutaux. L’un d’entre eux trahit le drapeau américain pour essayer de sauver cet environnement féérique et sa population innocente, ce qui a eu pour effet sympathique de déchaîner la droite républicaine américaine contre le film. Mais l’histoire d’amour est aussi mièvre que la fable. Du point de vue scientifique, ce film de science-fiction va à l’encontre de principes les plus élémentaires de la science, sans le moindre souci d’explication de ce minerai fabuleux, des lois contraires à la gravitation et au magnétisme, de la cryogénisation, ou de la création d’avatars humains. On se fait seulement expliquer que la nature de Pandora a plus de connexions neuronales que le cerveau humain, qui ce la rend intelligente.
Rien ne sauve ce film de près de trois heures sauf – et il faut le dire aussi – la beauté des paysages en images de synthèse, la luxuriance merveilleuse de la faune et de la flore, et l’invention d’une langue, celle des Na’vis, concoctée avec de vrais linguistes.
Et ce film mérite aussi d’être vu pour la performance exceptionnelle des animations en images 3D, grâce à une technologie 3D « fusion nouvelle ». Il a fallu plus de un Petaoctet de stockage (1048 576 Gigaoctets), soit deux disques durs de deux Tetraoctets, pour produire ce film dans les studios de Miramar en Nouvelle Zélande, qui dispose aussi d’un serveur Blade ultraperformant avec 40 000 processeurs et 104 To de mémoire vive (RAM). On notera d’ailleurs que les professionnels québécois sont nombreux sur le générique, ceux d’Ubisoft la multinationale du jeu électronique et de sa filiale Hybride fondée par Pierre Raymond et réputée pour sa maîtrise des effets spéciaux. Nous sommes à Wellington, le nouveau « Wellywood » développé par le Néo-zélandais Peter Jackson, à qui l’on doit déjà la réalisation d’un remake de King Kong, du Seigneur des anneaux, de Lovely Bones. Il prépare une superproduction, les Aventures de Tintin. Il intéresse non seulement James Cameroun ou Steven Speilberg, mais aussi Robert Zemeckis (Retour vers le futur, Forest Gump, Le Drôle de Noël de Scrooge). George Lucas, George Miller, David Fincher, etc. Bref, on a le sentiment qu’Hollywood se déplace vers Wellywood pour y produire à meilleur coût des productions en très hautes technologies numériques.
Le projet ne serait pas seulement d’y tourner de nouvelles productions, mais aussi de reprendre les blockbusters de la production hollywoodienne en 3D. Finie, la hantise du piratage, fini aussi le coûteux star system, puisqu’on recourra de plus en plus à des personnages en images de synthèse et au motion capture, qui permet de les animer avec les mouvements fluides d’acteurs réels, mais dont les contrats sont beaucoup plus modestes.
Ainsi voit-on l’industrie hollywoodienne prendre un virage majeur et s’orienter de plus en plus vers le divertissement spectaculaire en 3D, dans un style bande dessinée augmentée, nouvelle déclinaison panum et circus – du pain et des jeux de l’empire romain. On constate qu’aux États-Unis, 80% des spectateurs ont payé le supplément pour voir Avatar en 3D, tandis qu’en France, ce sont seulement 60% qui ont jugé la dépense utile. On peut supposer que le public français, plus cinéphile, espérait encore voir un film de la qualité de Titanic – et il a été évidemment très déçu-, tandis qu’aux États-Unis, le public recherchait plus le divertissement spectaculaire pour lui-même.
Aussi performant technologiquement qu’il puisse être, tout film devrait tendre au grand art cinématographique. Ce n’est plus le cas avec cette nouvelle industrie du divertissement. Aussi voit-on le succès d’Avatar s’éteindre rapidement comme un feu de paille, cédant dès la huitième semaine la première place au box-office à Dear John, un mélo, et à From Paris With Love avec Travolta. Même en 3D, un navet demeure un navet, mais qu’importe s’il a rapporté deux milliards, car telle est la logique de Hollywood qui domine toute autre préoccupation. Lorsque l’attention du réalisateur est détournée presqu’exclusivement vers la technologie, l’art n’est pas bien servi. Peu importe. La recette est pour Hollywood du pain bénit.
On peut prévoir qu’Hollywood laissera progressivement aller la production de films classiques, films d’auteurs, films indépendants, dont les revenus sont de plus en plus aléatoires lorsque la logique de l’empire exige de les lancer simultanément sur toute la planète pour se protéger – brièvement seulement – du piratage, et se consacrera désormais de plus en plus au divertissement spectaculaire 3D.
Sans doute ne pouvait-on pas prévoir en 2004, lorsque j’ai publié ce livre pour la première fois, que cette technologie deviendrait aussi rapidement généralisable. Mais cette évolution – intelligente du point de vue commercial -, qui correspond finalement au core business de l’industrie hollywoodienne, est tout à fait respectable. Elle permettra à Hollywood de continuer à faire des profits, en faisant autre chose que ce que nous appelons du cinéma. Même si les majors continuent à produire quelques films classiques – pourquoi pas : ils ont déjà produit beaucoup de chefs d’œuvres de grands réalisateurs -, ils laisseront de plus en plus le terrain libre pour les producteurs et les distributeurs indépendants, ceux qui nous ont habitués à un cinéma de qualité. L’art cinématographique ne se heurtera plus au monopole funeste de multiplex américains. Il pourra revivre pour notre plaisir et aborder des thèmes importants pour nos sociétés. Rien n’empêchera que ceux qui le veulent puissent aussi aller sucer des bonbons 3D dans les arènes hollywoodiennes. Ce que nous revendiquons seulement, c’est que Hollywood cesse de tuer l’art cinématographique. S’il se consacre à autre chose, nous n’avons plus de raison de le dénoncer.
Dans des pays comme la Chine, où l’on est friand, comme partout ailleurs, de spectacles distrayants à grand renfort d’effets spéciaux, ce virage de l’industrie hollywoodienne peut être bien reçu aussi. Il demeure que la voie est désormais libre pour développer une cinématographie indépendante, chinoise en Chine, brésilienne au Brésil, italienne en Italie dans de nouveaux réseaux de distribution numérique du cinéma, celui qui compte artistiquement, en échappant à l’impérialisme et à l’obstruction hollywoodien, qui vont progressivement céder le terrain. Et que nous importera alors que Hollywood s’enrichisse ou fasse faillite ! Il aura perdu son pouvoir de nuisance.
D'ailleurs, les effets racoleurs du 3D assureront-ils à coup sûr l'avenir de Hollywood? L'avenir le dira, mais je n'en suis pas tout à fait convaincu. Les sièges dynamiques de quelques salles de cinéma, qui permettent d'épouser les mouvements d'un vol de dynosaures ailés ont du succès. Certes, comme plusieurs gadgets nouveaux. Ajoutons les odeurs, comme dans Polyester, le film de John Waters en Odorama, qui date déjà de 1981 et n'a guère eu de suite. Puis le vent, la pluie ou la marée montante dans les salles. La course au gadget est commencée. Elle tuera certainement le cinéma, mais peut-être seulement celui de Hollywood. Elle libérera l'autre, celui de ses grands créateurs qui en ont fait un art majeur.
Hervé Fischer(*)

(*)Voir Hervé Fischer, Le déclin de l'empire hollywoodien, éditions vlb, Montréal, 2004.

2009-12-17

Papa Noël, le dieu des réseaux numériques

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Cet étrange personnage mythique, qui évoque une sorte de joyeux Bonhomme Hiver, généreux porteur de cadeaux, au moment où le climat se fait rude, a gagné la terre entière, même les pays chauds. Il est drôle à voir en Afrique, avec sa tuque, ses gants et son épais manteau rouge. Le commerce l’a attrapé par la barbe. Décliné du Santa Klaus, le Saint Nicolas de la froide Germanie, qui l’a exporté avec les immigrants à New York au XVIIe siècle, il n’a plus rien à voir avec le christianisme, même si en Occident nous l’avons lié à la naissance du petit Jésus. Il n’est pas cité dans la Bible! Il habite au 1, chemin des nuages, Pôle Nord, HOH OHO, mais il se rencontre plutôt dans les grands magasins. Aujourd’hui, en Chine, il est partout où il y a un commerce, une boutique, un restaurant, une station d’essence.

Le dieu du commerce électronique
Parlerons-nous à la veille des fêtes de fin d’année de e-Papa Noël? En fait, le Père Noël est un personnage mythique quasi numérique avant la lettre. En apesanteur sociologique planétaire, il jouit de la même ubiquité et immédiateté que l’internet. Il surfe avec ses rennes et son traineau sur les réseaux étoilés et entre dans chaque maison. Sans fil! Par le cadre de la cheminée, symbole du foyer, qu'ont remplacé depuis la télévision puis l'écran d'ordinateur. Il livre le bonheur à domicile, qu'il puise dans l'abondance virtuelle. Il semble venir du cybermonde et nous connaître tous par notre prénom, comme dans médias sociaux Facebook ou Twitter. Il est notre ami. Et comme il apporte les cadeaux par magie, il pourrait bien devenir le dieu du commerce électronique. e-Bay et Amazon relayés par Google pourraient en faire le symbole du bonheur numérique. La prochaine génération l'appellera-t-elle le Père Google? En tout cas, il orne déjà chaque année en décembre la page d’accueil de notre célèbre moteur de recherche.
Le bon vieux temps de la poste se terminera bientôt ; les enfants d'aujourd'hui écrivent au Père Noël par courriel. On dénombre des dizaines de sites où ils peuvent rejoindre le Père Noël ppar ordinateur pour lui demander leurs cadeaux. Et comme tous ces enfants donnent des indications précises pour s'assurer de bien recevoir leurs cadeux, le commerce a su y mêler des images bordées d'étoiles à des catalogues de jouets que les heureux parents y retrouveront facilement pour honorer comme il se doit la réputation du Père Noël avec leur carte de crédit. Dans la vie réelle, ces sites ne sont donc pas toujours aussi innocents qu'ils paraissent, même si plusieurs d'entre eux prennent explicitement des précautions pour protéger la vie privée des enfants et de leurs familles.

Le Père Google
On dit que seuls les enfants croient au Père Noël. Certes, mais les adultes croient, eux, au Père Google et à la magie de l'internet! C'est Noël toute l'année pour beaucoup d'internautes!
Vive Cyber Papa Noël, le dieu des réseaux numériques! Il existe. Et la preuve, la voici, dans un courriel de parents désabusés : "Cher Père Noël, viens reprendre les cadeaux que tu as apportés aux enfants. Ils ne les méritent plus, tant ils sont devenus insupportables!" Un sérieux avertissement à ces bambins désobéissants! On n'arrête pas le progrès.
Hervé Fischer
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*http://www.emailsanta.com/noel.htm
Parmi d'autres, citons:
www.perenoel.com/village/lettre/ - France
http://www.freetopia.fr/.../noel/internet-pere-noel.php
http://www.coupdepouce.com/...pere-noel/.../18027

2009-12-16

Pathologie cellulaire


Que ce soit à Beijing, à Rome, à Buenos Aires ou à New York, on observe que l'espèce humaine est en mutation. On dénote même deux variantes principales, celle des individus qui parlent fort tout seul, tout en vaquant à leurs activités usuelles, et celle de ceux qui ont systématiquement une main collée sur l'oreille opposée, tout en monologuant eux-aussi avec eux-mêmes. Les uns comme les autres ont l'air soucieux, les épaules crispées, les vertèbres un peu tordues. Ils font de la peine à voir et semblent prendre des risques en marchant vite sans prêter attention aux obstacles. Plusieurs ont été renversés par des voitures, comme s'ils n'avaient pas conscience de traverser des rues. Est-ce un nouveau virus? En tout cas une pandémie mondiale qui a gagné toutes les populations urbaines. Même réunis en petites groupes, ou assis dans un restaurant, ces individus semblent ignorer leurs proches. Sont-ils autistes? Les yeux agités, ils font des gestes incohérents, notamment des bras. Cela s'appelle la "pathologie cellulaire", du nom du masque miniature portable, dit parfois cellulaire, dont ils semblent se munir pour se protéger du mal, et qu'ils sont manifestement contraints de porter régulièrement à leurs oreilles. Est-ce une infection des oreilles ou du cerveau? Ou de la gorge? Parfois ils se collent le masque sur la bouche.
L'ethnologue, que je suis devenu malgré moi, tant la chose est intrigante, a observé aussi beaucoup d'individus prostrés près d'un arrêt d'autobus, le regard fixé sur l'écran lumineux de leur masque, qu'ils tiennent constamment dans leur main, comme s'ils en attendaient un signal pour se protéger. Manifestement aucun signal ne vient. On en voit alors qui appuient hystériquement sur les touches minuscules du clavier dont l'objet est muni, ou qui passent le plat du doigt sur l'écran, et le caressent dans un sens ou dans l'autre, à la recherche d'on ne sait quelle indication.
Hommes, femmes, adolescents, tous sont atteints du mal. Et la pandémie augmente sans cesse, sans qu'on ait été capable d'identifier le virus, ni de développer une vaccination ou un remède, malgré la multiplication des kiosques et petites boutiques qui affichent les enseignes de la maladie et des masques qu'offrent différentes marques, dans tous les lieux publics. Plusieurs, sans doute plus atteints, portent d'ailleurs à demeure une prothèse sur l'oreille, avec ou sans câble relié à leur veste.
Seules les populations rurales semblent moins atteintes. Il faudrait donc rechercher la cause du mal, comme pour le cancer, dans la pollution de l'air ou l'intensité des champs magnétiques et des radiofréquences des zones urbaines. D'ailleurs le mal est intense dans les aéroports où ils sont nombreux à porter leur masque cellulaire sur leurs oreilles. Et dès l'atterrissage de leur avion, sans même attendre l'autorisation que le chef d'équipage est obligé de leur donner, on les voit tous sortir leur masque cellulaire de leur poche, à juste titre, certainement, car le mal les reprend dès que l'avion approche des bâtiments.
Quelques enquêtes sont occasionnellement publiées, qui font état d'hypothèses et de résultats contradictoires. Chose certaine, les individus sont atteints de plus en plus jeunes. Sans cet objet, ils ont pourtant tous l'air normal, ce qui incite à penser que le masque est un remède qui fait plus de mal que de bien. On l'interdit d'ailleurs en voiture, pour des raisons de sécurité publique.
Hervé Fischer