2014-01-31

Les sociétés écraniques (6)



- Le cannibalisme de l’écran. Les écrans auront donc de plus en plus de présence et de pouvoir dans le monde du XXIe siècle. Il ne faut pas s’étonner alors que non seulement les gestionnaires et les scientifiques en usent et en abusent, mais que les artistes aussi les investissent, comme des espaces imaginaires qui les appellent! Les écrans sont déjà connotés en tant qu’espaces cinématographiques, télévisuels, et donc narratifs. Les artistes peuvent en renforcer l’interactivité, mais ils ne peuvent plus en réduire la multisensorialité. En d’autres termes, l’écran exige l’image en mouvement et le son, autant dire le multimédia et l’événementiel. Les écrans sont devenus sonores. Couper le son de la télévision ou d’une projection cinématographique, c’est déréaliser les images, quasiment les anéantir. Les arts visuels, au sens traditionnel et iconique du terme, s’accommodent mal de la dynamique de l’écran. La peinture, le dessin, la sculpture en subissent le contrecoup.

Non seulement les écrans cannibalisent le réel, comme l’a dénoncé Jean Baudrillard avec l’émotion du tragique, mais avec les écrans dynamiques, le mouvement en emporte même les images. Il les affiche pour les effacer aussitôt, dans le pétillement de l’instantanéité. La montée en puissance des écrans, dans la mesure où ils remplacent les matériaux inertes, le papier, la toile, a créé un choc dans l’histoire de l’art, une rupture qui pourrait paraître irréversible, mais contre laquelle il faut lutter, car c’est aussi nous-mêmes que les écrans se préparent emporter dans leur instabilité brownienne. Comme si, pour reprendre les termes de cette mystification étrange en termes plus réels, c’étaient les hommes qui se cannibalisaient eux-mêmes en s’engouffrant dans les écrans qu’ils manufacturent et commercialisent fébrilement.

Les sociétés écraniques (5)



- Instrumentation. Il faut dire que l’écran est devenu aussi un instrument, un dispositif d’interaction, une interface opérationnelle entre la nature et nous. C’est sur nos écrans de laboratoires scientifiques que nous modélisons de plus en plus la nature en fichiers numériques. C’est aussi sur les écrans que nous agissons, changeant ici un chiffre – par exemple le taux de base de la Banque centrale, le niveau de pression que nous insufflons dans une enceinte, la trajectoire d’un missile, la molécule ou le gène que nous ajoutons dans une expérience, etc. L’écran constitue alors un tableau de bord. Il est quadrillé. On y agit à distance pour mener une opération chirurgicale robotisée. L’écran est dynamique, on y déplace des objets virtuels ou supposés réels, on y change des paramètres, on y traduit un phénomène en fausses couleurs pour le lire sous divers angles. Il devient un lieu d’expérience, de manipulation virtuelle et de gestion, incluant de plus en plus de dimensions : l’espace, le temps, le mouvement, la mémoire, la narration, et des instruments de contrôle cybernétique.

Les sociétés écraniques (4)



-La contamination écranique. Une autre façon de le dire serait de souligner une sorte de contamination entre les écrans et le réel. De même que la diffusion de masse des cartes postales et des reproductions de paysages impressionnistes a modifié notre perception de la nature (dont on ne soulignera jamais assez à quel point elle est culturelle), de même, nous apprenons à voir le réel à travers les images de nos écrans. Cette hybridation, c’est la même qui a donné jadis une coloration animiste ou polythéiste ou maintenant touristique, écologique ou productiviste à notre vision de la nature, selon les cultures, les idéologies et les attitudes humaines, et qui crée aujourd’hui une nouvelle réalité, dite artificielle. 

Les sociétés écraniques (3)


-La survalorisation du monde écranique. Les écrans, de toutes sortes, se multiplient dans notre environnement quotidien : écrans de montre, de compteur, de téléphone, de télévision, de cinéma, d’ordinateur, de borne publique, de publicité, de signalisation, de recherche scientifique et médicale, et de jeux : le réel se décline sur tous les écrans de la vie avec une puissance conquérante irrépressible. Les écrans publics deviennent de plus en plus grands et lumineux, lisibles même en plein soleil. Les écrans permettent la communication à distance, l’immersion perceptive, ils suscitent une délocalisation de la vie, un nomadisme des messages, une multifonctionnalité des informations, un hyperréalisme des images, et une interactivité quasi magique, qui transforme le monde en un caléidoscope d’écrans, comme un ensemble fragmenté de détails lisibles du réel, à la manière d’un hologramme de transmission, dont tous les fragments contiennent la totalité de l’image.
On dirait que l’humanité est passée de l’autre côté de l’écran, dans une sorte d’irréalité, dans la lumière du miroir numérique, et que les icônes et hyperliens de nos écrans cathodiques nous ramènent à un monde aussi symbolique que les vitraux du Moyen-âge.

On nous offre aussi des médias enrichis, des réalités augmentées, qui acquièrent d’autant plus de densité ontologique qu’ils contiennent plus d’informations. Mais ce serait pourtant une erreur de croire qu’avec la société de l’information, qui est évidemment de ce fait même aussi la société de l’écran, nous avons complètement basculé dans le virtuel. Il serait très présomptueux et encore plus imprudent d’affirmer que le réel est une illusion. Sa résistance à nos désirs et son poids de souffrance humaine en attestent. Nous gardons des attaches avec le réalisme, ne serait-ce que par instinct de conservation, et par un enracinement écologique. Les écrans sont aussi des pièges à réalité. Ils la traquent, la braconnent et l’enflent, la zooment.

Les sociétés écraniques (2)


L’application qui nous propose de transformer notre iPhone en miroir, par exemple pour se maquiller, ne fait qu’activer la caméra intégrée, qui nous regarde et nous filme. L’écran est un miroir humain, social, politique. Le réel s’est dissout simultanément dans les écrans des laboratoires de physique et de biologie, qui n’affichent plus que des fichiers numériques du réel. Toute notre connaissance astrophysique actuelle, la plus pointue, la plus instrumentale, se réduit paradoxalement à de l’imagerie scientifique. Les perceptions tactiles ou à l’œil nu n’ont plus de valeur scientifique aujourd’hui. Toute notre connaissance est produite par des appareillages électroniques et des programmes algorithmiques.
- Le mythe de la surface. La réflexion impliquait jadis de la profondeur de pensée. La superficialité était une faute de l’esprit. On creusait la vérité, on explorait les arcanes de l’âme. La psychologie elle-même avait établi une topologie des profondeurs, et la psychanalyse freudienne retournait les pierres de nos traumatismes enfouis dans l’obscurité caverneuse de l’inconscient. C’est Lacan qui a fait remonter l’inconscient et la psychanalyse à la surface, comme un plongeur qui donne un coup de talon, réduisant cette épaisseur des couches de la psyché à la surface du langage et des jeux de miroir de la société. Surfant sur la toile de la communication, il s’est intéressé aux mass media, où l’esprit dérive comme un bouchon au gré des ondes. Perte de quille, perte de racines, perte de profondeur : pourquoi pas? Au risque de l’obscurantisme émotif.

Déréalisation et nomadisme vont de pair, mais cumulent leurs effets psychologiques, qui se traduisent en une déchirure dramatique de la conscience par rapport à ses repères antérieurs. Non seulement l’homme renonce à son unité profonde, intégratrice avec le monde, dont il jouissait dans les cosmogonies primitives, mais il perd aussi le sens du réel, de la gravité qui assurait son équilibre, et les racines où il puisait sa sève. Il passe d’une identité psychologique à une identité électronique. C’est cette même apesanteur fantasmatique et vertigineuse, qu’on retrouve dans les métaphores du cybermonde, et qui est une sorte de catastrophe ou de précipitation ontologique.

Les sociétés écraniques (1)




Notre image du monde a considérablement évolué depuis le paysagisme impressionniste. Et pour reprendre les critiques des situationnistes, on pourra souligner qu’avec le web, nous passons de la société du spectacle à l’étape suivante, plus extrême, la société écranique, qui ressemble même parfois à une caricature de la ville! On pourrait soutenir aisément que le monde n’est fait que d’écrans. Instruments de notre nouvelle puissance ubiquiste ou gadgets ubuesques d’un monde schopenhauerien comme jeu et comme représentation, les écrans de notre temps, dans toutes les variations de leurs colorations artificielles, de leurs fonctions interactives et de leurs déréalisations, nous aspirent dans les espaces numériques. Apparences qui nous cachent la réalité, ou rectangles cathodiques qui la modélisent, la projettent et lui donnent des significations symboliques nouvelles, les écrans déclinent toutes les métaphores de notre image du monde et nous donnent accès à un ailleurs virtuel. L’écran devient un média en soi, comme la radio ou le téléphone. On pourrait dire, à la manière de McLuhan : « l’écran, c’est le message ». J’ai proposé d’appeler « nouveau naturalisme » ce monde écranique qui nous cannibalise. On ne saurait sous-estimer la diversité de ces écrans.

- Le tout à l’écran. La philosophie kantienne nous invitait à relativiser notre connaissance, au niveau perceptif des phénomènes et des formes a priori de la sensibilité. La philosophie phénoménologique nous a appris depuis, en suivant la pensée de Husserl et de Merleau-Ponty, à relativiser encore plus notre rapport au monde, comme l’ont fait aussi les peintres cubistes. Avec eux, notre perception est devenue imaginaire, parce qu’intentionnelle, instrumentale, psychologique, culturelle, sociologique, etc. Nous ne sommes plus dans le dispositif simple d’un observateur qui examine un objet extérieur à lui, mais dans un jeu bidirectionnel, en constante mouvance, l’objet observé étant lié à l’observateur et réciproquement. Marcel Duchamp disait que c’est le regardeur qui fait le tableau. En d’autres termes, l’objet dépend de l’observateur.

2014-01-30

L'ensorcellement numérique


Avec le numérique nous nous libérons de beaucoup d’entraves du réel. Mais inversement, nous sommes pris dans l’entrelacs des hyperliens que nous tissons sur la toile et qui nous y retiennent jusqu’à la dépendance. Nos trois instincts fondamentaux, Éros, Thanatos et Prométhée y règnent à l’envie. Car ce sont les désirs de plaisir, de destruction et de puissance qui créent beaucoup de ces liens. Et la technologie numérique en augmente la charge émotionnelle. Ignorant, ou oubliant, que ce sont des algorithmes prosaïques qui les régissent, nous lui prêtons des forces irrationnelles. Voilà la magie du numérique. Comme toute magie, elle repose sur des techniques, des rituels, des tensions psychiques et des croyances.  Elle semble étonnamment puissante à ceux qui la découvrent. Mais pour les nouvelles générations, elle est déjà ordinaire. Et cette familiarité avec la souris et les consoles de manipulation tend à modifier d’autant plus leurs comportements de base. Le numérique, malgré son apparence technologique objective, se déploie paradoxalement dans le registre de la subjectivité, de l’affectivité, que renforce notre intimité avec l’écran cathodique. On observe d’ailleurs que bien des personnes confient au rectangle de lumière bleutée, dans le clavardage ou dans des courriels, des confidences ou des propos transgressifs qu’elles n’oseraient pas exprimer de vive voix à leurs interlocuteurs. Et nous tolérons dans notre boîte à lettres virtuelle bien des publicités et des images qui feraient scandale dans notre boîte à lettre de maison.


2014-01-26

La divergence numérique


Pour prendre vraiment conscience de la puissance radicale des divergences que nous créerons, nous devrions sans doute même parler des mutations du futur, dont nous n’avons pas encore la moindre idée. Pas encore pensables ? Mais possibles. Une immense divergence s’esquisse déjà sous nos yeux depuis deux mille ans au moins, dont nous n’avons pas encore saisi la nouveauté et encore moins l’importance. Je veux parler de la divergence éthique. La nature darwinienne est étrangère à toute exigence éthique. Elle est régie par la loi du plus fort, du mieux adapté. Pas de compassion pour les faibles, pas de sentiment de justice, pas de retenue face à la violence. C’est l’espèce humaine qui a inventé cette conscience éthique contre nature. Nous devons à cet égard beaucoup au christianisme. C’est assurément la religion qui a le plus contribué à la formulation de cette éthique au nom de l’amour du prochain et de la charité. Mais aujourd’hui dans une société athée, nous ne pratiquons plus cette éthique pour assurer notre salut personnel. Nous sommes à la deuxième étape du développement de cette conscience éthique : elle n’est plus seulement individuelle, elle est devenue sociale, collective, planétaire même. Elle repose sur le respect des droits humains élémentaires de tous également, quelles que soient les diversités des cultures. Elle nous incite à militer contre toutes les violences, les exploitations humaines, à secourir les victimes, à devenir pacifistes. Nous n’en sommes encore qu’aux premiers pas, mais nous sommes de plus en plus nombreux à en ressentir l’exigence.  Ne dit-on pas que certains ont la bosse des mathématiques, évoquant ainsi par métaphore une augmentation de leur volume cérébral traitant de pensée mathématiques? Il nous reste à espérer que ce qui vaut pour les mathématiques vaille aussi pour l’éthique. Une éthique planétaire : la plus immense, la plus nécessaire, mais aussi la plus difficile de toutes les divergences du futur pensables aujourd’hui.

La divergence n’est pas nécessairement un bien en soi. Nous en avons connu de bonnes et des mauvaises. Et ces jugements sont toujours relatifs. Ainsi, l’impressionnisme n’est pas un progrès par rapport au classicisme, mais un changement. 
Le passage de l’âge du feu à l’âge du numérique demeure ambivalent, en ce sens que le progrès qu’il nous fait espérer dépendra en réalité de l’usage humain que nous ferons de sa puissance. 
Seule la divergence éthique est un progrès incontestable, que personne ne peut raisonnablement nier. Les modalités d’application de l’éthique peuvent varier selon les diversités historiques et culturelles, mais le principe de l’éthique planétaire est un absolu, le seul absolu auquel les hommes peuvent prétendre. Le gouvernail et la quille de l’esquif « humanité ».

2014-01-24

Le numérique exotique


On n’arrête pas l’innovation. Elle cache un tigre rugissant dans son moteur. Pourtant, Jacques Païtra, un spécialiste du changement social, qui a été notamment président de l’Université populaire fondée par le philosophe français Michel Onfray, affirme qu’aujourd’hui, les études le révèlent, la baisse du désir de consommation le confirme, la production d’imaginaire semble en panne dans tous les secteurs de la société. La foi religieuse est en baisse, aucune idéologie politique ne passionne les foules, les grandes marques ont perdu leur pouvoir de fascination. (…) Seules, ajoute-t-il, les nouvelles technologies et certaines de leurs applications – comme le téléphone portable, le DVD - paraissent échapper à l’étouffement de l’imaginaire par le raisonnable, le mesurable, le quantifiable. Et en effet, dans le domaine du numérique, il est permis de parler de tous les excès et de beaucoup d’illusions. Nous savons déjà que le marché du papier et de l’encre électroniques, qui en font vibrer plusieurs, est plus qu’incertain. Celui du livre électronique a déjà fait couleur beaucoup d’encre rouge, jusqu’à ouvrir toutes grandes les vannes d’investissements financiers perdus d’avance face aux tablettes électroniques. Et que dire des autres inventions du siècle telles que l’écran d’ordinateur qu’on peut rouler comme une feuille de plastique, avec clavier pliable, des lunettes pour regarder la télévision sur la plage ou en faisant son jogging, des robots-pets, du parapluie qui annonce la pluie ou le soleil, des accessoires d’ordinateur et de voiture, et de ces millions de gadgets et d’applications dignes du confort le plus « mou », sans compter la gadgetterie de maison, pour la cuisine, pour le jardin, pour le sexe, pour le vin, pour la plage, pour le camping, pour le sport et pour le bureau, qui brille du style le plus décadent. Chaque designer entrepreneur cherche une niche extravagante de plus pour nous en mettre plein la vue et s’enrichir lors des ventes de fin d’année. Ostentation, luxe et volupté sont devenus numériques. Les nouveaux riches en raffolent.
Certes, le téléphone bracelet, la clé USB en stylo ou en pendentif d’oreille peuvent être des bijoux élégants, avec leur air « branché », mais que penser de l’écran d’ordinateur qu’on porte au cou « pour partager les images », ou du life phone de Marcelo Joulia, extraplat, qui s’ouvre comme un couteau suisse, ou des chaussures GPS ? Créer pour innover, telle est la devise aussi superbe que redondante du designer italien Stefano Marzano! On nous vante des utilités pour le citadin pressé, ou adepte de la nature ou des sports extrêmes! Et on fabrique des gadgets extrêmement fragiles, inutiles et coûteux. La domotique a multiplié les performances de la maison intelligente au service de notre paresse depuis l’époque de Jacques Tati. Avec une carte dorée de crédit, on peut s’offrir tout un éventail de plaisirs hyper-raffinés, qui annihilent toute idée d’effort physique ou cérébral. Ils sont en vente en ligne et même hors taxe dans les pochettes des sièges d’avion.
Déjà Salvador Dali avait créé des montres molles. Et j’ai vu la machine à coudre et à toaster. Bravo pour le surréalisme et sa charge d’inconscient! Mais dans l’industrie, il ne serait pas inutile de confronter les imaginaires numériques aux usages sociaux. À moins d’avoir temps et argent à perdre. Et il semble que ce soit le cas de beaucoup d’innovateurs créateurs qui sont déjà rendus à l’ère du post-virtuel exotique et somptuaire. Le décadent virtuel? Il ne manque plus que le web parfumé. Mais si, cela existe déjà!

Non, vraiment, notre époque ne manque pas d’imagination pour se donner les signes apparents de son bonheur total et achevé. Et ce qu’elle ne peut obtenir ici-bas, elle y accède dans le monde virtuel, où l’on peut satisfaire tous ses désirs : la richesse, la beauté, une vie sociale prestigieuse, un changement d’identité, d’âge ou de sexe, se créer un avatar, s’adonner à la débauche sexuelle, à la violence, aux hallucinations, aux explorations oniriques ou à la magie dans des décors synthétiques somptueusement décorés. Et même harceler des personnes du monde réel, comme dans les rites primitifs de poupées qu’on perce d’épingles. Une permissivité totale, sans effort ni sanction. Mieux que les Romains du Bas-Empire. Le plaisir sans la chute. 

2014-01-23

Le numérique, comme utopie néo-positiviste



L’utopie est l’écho du futur qu’on imagine/désire, volontariste, ingénu, erratique, ou erroné, selon les cas. Lorsque nous en appelons à l’utopie du progrès, c’est d’éthique et non de technologie que nous parlons. Car notre avenir dépendra beaucoup plus de l’augmentation de notre conscience que de celle de notre puissance instrumentale. Or, à y bien penser, on se rend compte que les croyants du numérique – oui, cette religion fait parfois penser à une puissante secte émergente, qui compte ses prophètes, ses prosélytes et ses intégristes - voient l’avenir comme l’accomplissement du règne de l’intelligence hybride numérique/humaine qui permettra, selon eux, non seulement de vivre dans un monde entièrement intelligent, mais aussi d’en comprendre et maîtriser totalement l’interprétation et l’instrumentation. N’est-ce pas l’accomplissement du positivisme dont ont rêvé explicitement Auguste Comte et implicitement beaucoup de scientistes de laboratoires, notamment américains, mais aussi de fidèles de l’Eglise de scientologie ? Le numérique a pris le relais des utopies politiques du XIXe siècle. L'utopie technoscientifique nous promet à son tour des lendemains qui chantent. Espérons que cette nouvelle promesse finira mieux que les précédentes.
Et les prophètes du posthumanisme nous disent que ce sont les ordinateurs qui prendront notre relève, avec plus d’intelligence, plus d’équité, autant de sensibilité et moins d’erreurs. Certes, l’homme n’aura plus sa place dans cet univers soumis à une intelligence artificielle non plus collective, mais dictatoriale. Ce sont des logiciels sociaux qui nous géreront sans faille. Il est vrai que l’homme est souvent pervers, tandis que la machine, même cybernétique, n’a pas de défaut psychologique ou moral.
En attendant cet accomplissement de la perfection socio-numérique, la religion de l'humanité fantasmée par un Auguste Comte n'est rien en comparaison des rêves sociaux libérateurs de nos nouveaux gourous du numérique. Ils nous annoncent que nous allons tout gérer et contrôler, nous cloner, améliorer considérablement notre santé, notre longévité, notre bonheur, notre beauté, notre intelligence, notre mémoire. Ils nous prédisent que le numérique résorbera les inégalités économiques, effacera les conflits de territoires et de cultures, assurera l'éducation de tous les citoyens et le développement de tous les continents. Car, disent-ils, les ordinateurs apprendront à apprendre.  Ils nous promettent que le numérique instituera une démocratie planétaire, le progrès social, l'égalité, la fraternité (Facebook nous permet d'avoir tellement d'amis!). Enfin, nous accéderons à une société planétaire intelligente et heureuse. Le magazine américain Wired, bible de ce cyber-imaginaire, a fait palpiter l'âme de toute une génération libertaire et lyrique d'internautes. On trouve dans l’imaginaire numérique tous les rêves, les peurs et les désirs des hommes du monde réel – tous les mythes archaïques.

La Raison a été discréditée par les barbaries de notre histoire moderne et le questionnement croissant de la science elle-même. La postmodernité a cru lui régler son compte. Et ce que la Raison des rationalistes positivistes du XIXe siècle n’a pas su atteindre, l’intelligence artificielle des ordinateurs du XXIe l’accomplirait ? Pour le bonheur de l’humanité ? C’est ce que croient les ingénieurs ingénus du numérique dans leurs laboratoires de robotique neurologique, de simulation cognitive et d’intelligence artificielle posthumaniste.