2009-05-23

Les moulins à vent du virtuel


On rencontre encore souvent des intellectuels qui identifient le virtuel à du pelletage de nuages pour en dénoncer l’inutilité et les illusions, voire les erreurs dont le web regorgerait. Ils en soulignent donc les dangers insidieux. Le principe du réel s’y engloutirait dans un tourbillon fatal. Jean Baudrillard est de ceux-là. Certes le plus brillant des philosophes de la postmodernité, il fait pourtant penser à un Don Quichotte qui lancerait ses textes aigus et tranchants contre les moulins à vent du virtuel. Il le dénonce avec le même radicalisme situationniste que Guy Debord proférait contre la société du spectacle. Il refuse d’écrire avec un ordinateur, estimant que le texte sur un écran deient une image et perd ainsi tout pouvoir critique (1). Il mène la bataille contre ce qu’il croit être une disparition du réel dans la surface écranique, une déréalisation où tout devient équivalent, interchangeable, indifférent, où le sens et les valeurs s’effacent, où le principe du réel se dilue dans un mouvement brownien. C’est une bien étonnante nostalgie pour un esprit par ailleurs si critique du réel, lui qui s'était montré si désabusé, si désenchanté dans Le système des objets ou La société de consommation. Dans Télémorphose (2) il dénonce l’absorption du réel par l’écran de télévision : La télévision a réussi une opération fantastique de consensualisation dirigée. un véritable coup de force, une OPA sur la société entière, un kidnapping – formidable réussite dans la voie d’une télémorphose intégrale de la société. Et allant jusqu’au bout de sa condamnation rageuse, il conclut à un chassé-croisé entre l’écran et la réalité, qui serait déjà dépassé : Aujourd’hui, l’écran n’est plus celui de la télévision, c’est celui de la réalité même. On le voit bien : L’excès du libelle rôle l’hystérie et il perd lui-même tout sens du réel. De quel réel hypothétiquement plus réel, plus valable, quasi paradisiaque, se réclame-t-il? Aussi surréaliste que le situationnisme, nostalgique d’une réalité perdue, qui n’a jamais existé, Baudrillard, comme Debord, rencontre finalement la limite d’un sophisme qu’une analyse plus nuancée et plus relativiste lui aurait permis d’éviter, et qui n’aurait pas manqué d’intérêt Car les rapports entre le réel et le virtuel sont complexes. Nous y avons nous-même consacré toute notre attention (3), mais ils n’appellent certainement pas l’anathème. Je ne cherche certainement pas à jouer les Sancho Pança, mais Baudrillard, qui a été un analyste précurseur et génial du simulacre, de ce qu’il a appelé la pornographie du réel, a complètement manqué sa cible en ce qui concerne les écrans de télévision et d’ordinateur.
Aussi fascinants soient-ils du point de vue mythanalytique qui est le nôtre, car ils mettent en jeu des imaginaires ontologiques, les textes de Baudrillard sur le virtuel sont faibles du point de vue critique, car il n’est pas prêt à admettre que les écrans ne sont que des outils, et non un simulacre, encore moins un substitut du réel. Il en fait des monstres pour mieux les dénoncer. De même que les enfants ne prennent pas habituellement les jeux vidéos pour la réalité, nous apprenons à relativiser l’effet magique des écrans et à démystifier leur pouvoir, qui constitue surtout un progrès technologique extrêmement intéressant. Lui-même a maintes fois relativisé l’effet de réalisme des images de synthèse, les jugeant par exemple trop vraies pour être vraies (1). Il sait bien que nous n’en sommes généralement pas dupes. Alors est-ce par volonté de radicalisme, d’originalité intellectuelle jusqu’auboutiste, pour faire sa marque, qu’il se livre à ces dénonciations sur un ton aussi tragique que désabusé? Il diabolise ce qu’il croit être un cannibalisme du virtuel qui dévorerait le réel devant nos yeux; et il chevauche sa plume comme Don Quichotte sa jument pour s’attaquer au malin esprit du virtuel.
Défenseur d’un réel imaginaire contre les simulacres écraniques, il voit même dans le virtuel un cancer qui se développe à grande vitesse et conduit à la disparition du réel. Bien malheureusement, ce cancer, il a dû l’assumer lui-même et le combattre dans son propre corps, comme si cette pathologie avait finit par avoir raison de lui-même.
______________________________________________________________
(1)Le paroxiste indifférent, édition Grasset, Paris, 1977.
(2)Télémorphose, édition Sens&tTonka, Paris, 2001.
(3)Hervé Fischer, Le choc du numérique, vlb, Montréal, 2001.

2009-05-22

L'art change le monde


Mondrian, Composition
Je ne crains pas de l’affirmer, contrairement au slogan habituel des intellectuels de bon ton : l’art change le monde. Un artiste peut changer le monde au moins autant que tel chef d'État, tel philosophe ou tel scientifique que l’histoire célèbre légitimement. Les esprits brillants qui le nient avec un sourire désolé, en s’en remettant à leur scepticisme habituel, qu’ils prennent pour de l’intelligence, feraient mieux d’y réfléchir. L’art change le monde autant que les idées, aussi peu et tout autant, c’est-à-dire beaucoup. Avec cette différence que les idées ne changent pas toujours le monde pour le meilleur, il s’en faut de beaucoup. La politique change le monde, mais souvent pour le pire. Les fascismes et les dictatures détruisent le monde. Ce n’est jamais le cas de l’art. Lorsqu’il a une influence, c’est toujours pour le meilleur.
Je ne reconnais pas de différence de nature entre l’art et la philosophie. Sans nier, bien au contraire, leur différence de moyens d’analyse et d’expression. En tant que peintre je me sens souvent proche de l’écriture. Je sais que je viens encore d’énoncer deux idées à contre-courant de l’évidence qui circule, et qui me condamnent aux yeux des adeptes de catégorisations. Ce sont eux qui s’en remettent à des lieux communs anciens, du rationalisme le plus classique et le plus réducteur.
Pourquoi cette obsession de changer le monde? Parce qu’il est aujourd’hui un scandale permanent du point de vue éthique.
Artiste, philosophe, chercheur scientifique ou dirigeant politique, c’est l’homme qui change le monde. Dans le domaine artistique, cela ne suppose pas de faire de l’art politique, que ce soit de propagande réaliste socialiste. L’art change le monde lorsqu’il explore notre image du monde, notre sensibilité et les rend visibles; lorsqu’il en déchiffre les structures et les valeurs, et prend position visuellement à leur égard, soit en les célébrant, soit en les refusant, soit en en proposant de nouvelles. Il n’est pas nécessaire qu’il dénonce explicitement la guerre, la misère, l’exploitation humaine, l’injustice ou l’hypocrisie. Il suffit qu’il mette à nu les structures mentales et les valeurs dont découlent ces situations inacceptables.
Et pour y parvenir, toutes les technologies sont légitimes, que ce soient la danse ou la sculpture, l’architecture ou la musique, la peinture ou l’informatique. Les arts numériques ont le mérite d’explorer la technoscience et l’âge du numérique. C’est une vertu majeure. Mis ils tombent souvent dans le travers des communications de masse, de l’interactivité ludique et de la culture de distraction. Tel n’est pas le cas des arts scientifiques, qui contribuent significativement aux grands débats de société de notre époque et à des prises de conscience au niveau bioéthique.
Il faut cependant sans cesse rappeler que l’art ne peut pas devenir dépendant du progrès technologique. Il peut, il doit s’y intéresser, mais ce n’est pas la technologie qui fait l’art, qui détermine la valeur, ni la puissance d’expression de l’art.Ce n'est pas un thème central de l'art, comme plusieurs l'affirment aujourd'hui avec un zèle prosélytique. L’art est une création du cerveau et de la psyché de l’homme, pas d’un ordinateur, ni d’un algorithme, aussi puissants et actuels puissent-ils paraître. Au contraire : plus la technologie informatique est sophistiquée, plus l’art qui y recourt est éphémère et perd de son efficacité.
Le lien qui compte, c’est celui entre l’art et le degré de conscience de l’homme, ou, en d’autres termes, entre l’art et l’humanisme, entre l’art et le progrès humain.
Nous abordons ainsi les rapports entre l’art, le beau et le bien : un thème ancien, sur lequel nous reviendrons, car il demeure des plus actuels. Il faut le rappeler aux créateurs qui se consacrent aux arts numériques.
Hervé Fischer

2009-05-16

Darwin numérique




En cette année Darwin où nous célébrons le 200e anniversaire de sa naissance et le 150e de «De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle», nous nous devons de reconnaître que la théorie darwinienne de l’évolution naturelle constituait une formidable rupture par rapport à la croyance en Dieu qui dominait alors l’Occident.
Cet hommage admiratif étant rendu, force est de constater que sa théorie demeure fondamentale pour comprendre l’évolution du règne animal, mais ne permet pas d’expliquer le développement de l’espèce humaine. En comparaison des autres mammifères, nous avons connu une évolution si rapide qu’on ne peut plus parler d’adaptation et de sélection naturelle, mais qu’il faut considérer des mutations dramatiques et répétées. À plusieurs reprises déjà j’ai souligné qu’il est nécessaire d’envisager une Loi de la divergence, qui est le contraire de la Loi de l’adaptation (1). Le génie de Darwin lui-même en constitue un exemple indéniable, en un temps où Dieu et la création divine – le créationnisme – s’imposait à tous. La transformation rapide et majeure de l’espèce humaine, par rapport aux autres espèces vivantes, s’est faite par mutations biologiques qui ont moins répondu à des contraintes extérieures, écologiques, qu’à des projets spontanés du cerveau humain. Si nous nous référons à l’histoire récente, nous constatons que l’invention de la roue, ou la maîtrise du feu, de l’électricité ou du nucléaire ont résulté d’un développement des capacités cérébrales conceptuelles de notre espèce. Sans doute ce pouvoir n’est-il pas unique. Plusieurs espèces animales conçoivent aussi des outils. Le castor construit des barrages, les fourmis et les abeilles créent des sociétés industrieuses ; et nous pourrions citer mille exemples qui contredisent la différence radicale de nature entre l’homme et l’animal affirmée à tort par tant de philosophes et d’anthropologues, célèbres, mais ethnocentristes. De fait, l’homme procède systématiquement par divergence. Son histoire le démontre. L’invention grecque du rationalisme, les monothéismes, les théories scientifiques, les révolutions sociales, l’histoire de la peinture, celle des technologies et l’invention du verre, du béton ou du plastique. On pourrait y consacrer des milliers de pages admiratives. Ce n’est jamais par adaptation que l’histoire humaine procède, mais par volonté de rupture, au risque que leurs auteurs soient d’abord marginalisés, honnis, martyrisés, tués, ou se condamnent eux-mêmes à la folie, tant l’écart qu’ils doivent assumer solitairement est démesuré. La plupart des grandes idées qui ont fait notre histoire ont été d’abord condamnées avant d’être admises, puis de s’imposer aux majorités qui s’y sont adaptées.
Bien que nous soyons des animaux, incluant des animaux philosophes ou des mathématiciens animaux, nous sommes capables de diverger des lois connues de la nature, comme si nous en étions une tête chercheuse, une intelligence avancée, un organe créatif capable d’en accélérer la transformation en inventant des scénarios alternatifs. Notre espèce est fascinée par l’artifice, au point où elle semble se séparer audacieusement de la nature. La loi de la divergence est le fondement même de la création – que ce soit celle que la Bible attribue à un dieu, ou le pouvoir de création que nous devons nous reconnaître à nous-mêmes (2).
L’espèce humaine évolue au rythme des divergences créatrices de ses imaginations, de ses idées, de ses projets, de ses nouvelles logiques, de ses innovations technologiques, de ses projections dans des utopies. Sans cela, nous n’aurions pas inventé les avions. Et chaque fois qu’il y a un saut, l’être humain, voire le groupe, voire l’espèce humaine elle-même mettent en jeu leur survie. Ainsi, l’énergie nucléaire, ou la seule transformation industrielle de notre environnement mettent en péril la survie de notre planète. Faut-il demeurer darwinien et croire, comme on l’a dit parfois, que la nature vise ainsi à éliminer l’espèce humaine pour assurer sa propre survie ? On ne saurait en tout cas affirmer alors que la loi darwinienne s’applique à l’espèce humaine. Et c’est bien ce que je veux souligner. Car en devenant créatrice, notre espèce prend le risque radical de sa propre extinction.
Dès le moment où l’homme descend des arbres et adopte une posture verticale pour se déplacer, à la différence des autres primates, puis spécialise son évolution en développant des capacités cérébrales qu’on n’observe pas chez les autres animaux, il est clair que cette divergence se traduit par des mutations mentales, psychologiques, sociales qui s’inscrivent biologiquement dans le corps (colonne vertébrale, cerveau, habileté manuelle, etc.). Irions-nous jusqu’à parler alors de transformations génétiques ? Oui : l’évolution de notre corps actuel le confirme. Mais à la différence de Darwin, nous ne l’attribuons pas à une sélection naturelle opportuniste, qui élimine les désadaptés et assure la survie de ceux qui ont des écarts génétiques accidentels devenus utiles. Il s’agit de mutations génétiques résultant de projets humains, d’imaginations alternatives, de conceptualisations de l’avenir, bref d’une conscience et d’une volonté proactive d’évolution. La loi de la divergence diverge donc radicalement de la loi darwinienne. Irions-nous donc jusqu’à penser que les idées peuvent provoquer des mutations génétiques ? On hésite certes à faire le saut avec une telle affirmation, qui fait peur, car elle véhicule aussi la possibilité de ses effets pervers : toutes les idées ne sont pas bonnes. Allons-nous admettre que le déisme, les superstitions, le racisme, le fascisme, l’injustice, l’exploitation, le sadisme, le crime peuvent créer des mutations génétiques ? Et inversement faudrait-il admettre que l’inclination au crime serait due à un gène ? L’idée va manifestement plus loin que nous ne sommes prêts à l’accepter. Cependant il est simpliste de parler seulement de génétique, les gènes ne constituant certainement qu’un niveau élémentaire («squelettique») de description des déterminants de notre évolution et de nos comportements. Ainsi, lorsque nous admettons la légitimité des orientations sexuelles, il n’est pas nécessaire d’invoquer une différence génétique, là où des diversités hormonales où socio-culturelles suffisent sans doute à expliquer des différences de comportements. Par prudence par rapport au vocabulaire scientifique contemporain, et pour éviter de fausses polémiques, nous nous limiterons à affirmer que les idées et l’imaginaire humains (ce sont deux déclinaisons de la même activité cérébrale, soit plus conceptuelle, soit plus imagée) créent des mutations biologiques de l’espèce, qui déterminent, voire accélèrent son évolution.
J’en donnerai aussitôt un exemple très significatif. Quoiqu’en ait dit Jean-Jacques Rousseau en un temps d’utopie libératrice, il est évident que l’éthique n’existe pas dans l’état de nature. C’est la loi de la jungle ou loi du plus fort qui y règne. Qu’importe la violence ou la modération dont la nature fait preuve, les valeurs du bien et du mal ne s’y rencontrent pas. L’éthique est une invention humaine, spécifique à notre espèce, et sans doute récente dans notre évolution. Or l’éthique, telle que nous la concevons, et telle que nous l’appliquons – encore trop peu et trop rarement – constitue une divergence radicale par rapport à la loi darwinienne de l’évolution naturelle. Elle implique que nous ayons de la compassion pour les faibles, les malades, les infirmes et tentions de les protéger, voire de les sauver, au risque même qu’ils se reproduisent et transmettent leurs gènes qui constitueront éventuellement un maillon faible dans notre chaîne évolutive. La loi de l’adaptation naturelle voudrait au contraire que nous les éliminions, comme s’y est employé le nazisme dans sa politique eugéniste. D’ailleurs, les fascismes ne se contentent pas de mettre en prison, mais s’assurent d’éliminer les individus porteurs d’idées différentes, comme s’ils avaient des gènes dangereux pour l’avenir. L’invention de l’éthique et nos efforts communs pour en généraliser le respect sont inexplicables par la loi darwinienne de l’évolution des espèces ; elle en sont même la négation évidente. Pourtant, nous affirmons – au risque de passer pour des naïfs marginaux – son importance pour le progrès de notre espèce, voire pour sa survie.
Et voici un deuxième exemple. Il est de plus en plus évident que la technoscience est aujourd’hui en compétition directe, voire en opposition déclarée, avec la nature en tant que nouveau moteur de l’évolution de notre espèce. Même sans succomber aux discours des gourous utopistes, nous allons devoir admettre de plus en plus que l’invention des technologies numériques déclanche une révolution anthropologique aussi marquante que la maîtrise du feu en son temps (3). L’âge du numérique dans lequel nous entrons, et dont nous ne comprenons encore que les prémisses, annonce aussi ce qu’on peut appeler l’anthropocène : l’âge de l’homme. Plusieurs spécialistes veulent dire ainsi que notre planète porte désormais la signature de notre espèce, dont l’activité transforme désormais les paramètres plus que ne le font la géologie, la météorologie et tous les autres déterminants naturels. Les technologies numériques nous permettent de développer de nouveaux paradigmes : la nature, la vie, l’intelligence et la mémoire artificielles. Nous passons de la domination de la biosphère à des utopies numériques. Je ne suis certes pas de ceux qui proposent de généraliser la loi de Moore (la puissance, la mémoire et la vitesse de nos ordinateurs doublent tous les dix-huit mois) à l’évolution humaine. Mais nous pourrions affirmer que ce n’est plus Dieu, ni la Nature qui expliquent notre évolution. Le numérique remplace la Nature aussi bien que Dieu. Devons-nous mettre une majuscule au numérique et en faire une nouvelle religion, comme plusieurs prêcheurs actuels ? Dieu nous garde de toute religion et de leurs faux prophètes, même s’ils sont reconnus et célébrés à l’envi. Les êtres humains faibles d’esprit ont toujours tendance à renoncer à leur liberté de pensée et à leur dignité, pour s’en remettre à une intelligence supérieure, qu’elle soit naturelle, divine, ou aujourd’hui artificielle.
Mais il serait tout aussi ingénu de nier que le numérique provoque aujourd’hui une transformation accélérée de nos structures mentales, psychiques, cognitives et sociales. Nous passons manifestement de la rigidité à la flexibilité de la pensée, du raisonnement linéaire à la configuration en arabesque, de la causalité à la sérendipité. Notre syntaxe est devenue associative, comme les idéogrammes chinois. Dans nos bibliothèques virtuelles, nous avons remplacé nos tiroirs à fiches alphabétiques par des moteurs de recherche traquant à haute vitesse les hyperliens. Les classifications aristotéliciennes par catégories et ensembles ont cédé la place aux liens et aux hyperliens. Nos modes de communication individuelle et sociale sont en pleine mutation eux aussi. Nous passons d’un monde basé sur le temps lent et répétitif, sur la mémoire et l’expérience, à un monde caractérisé par la fragmentation, la vitesse et l’agitation. Ce sont certes de nouveaux concepts psychologiques, sociaux et physiques difficiles à cerner et manipuler du point de vue épistémologiques, mais nous devons relever ce défi. Nous entrons dans le postrationalisme (4). Nous pouvons parler d’un mouvement social brownien des particules, tout autant que de société de masses et de globalisation. C’est ce que j’ai appelé la conscience impressionniste de notre image du monde et de notre conscience sociale. Dans ce désordre, voire dans ce chaos, c’est par association d’individus (petits groupes) et par association d’idées, que nous pensons et que nous vivons, donc par liens et hyperliens. À cet égard, le web n’est pas seulement un exemple évident de notre nouveau mode de pensée et de communication : c’est la métaphore même de notre monde contemporain, si paradoxal : écranique, irréel et trop réel, fragmenté et global, chaotique et contraignant, ludique, euphorique et incontrôlable, où nous tentons de construire du sens et des valeurs et de nous orienter au hasard de mos navigations. S’orienter n’est aussi qu’une métaphore : c’est regarder vers l’orient, du côté où la lumière se lève. Et nous sommes devenus dépendants de la lumière bleutée de nos écrans.
Nous vivons de plus en plus sur une planète hyper. Il nous faut passer de la solitude à la solidarité des liens. Nous redécouvrons ainsi le sens de la morale confucéenne, celle des liens sociaux, qui fait écho aux liens des idéogrammes. Nous prenons ainsi conscience de la nécessité d’une éthique planétaire. Une éthique qui est la base de l’hyperhumanisme auquel nous aspirons et qui devient plus important que la technoscience elle-même comme moteur d’évolution de notre espèce – et sans doute même pour sauver notre planète et notre espèce de l’auto-destruction. Je n’ai pas de doute que la technoscience va poursuivre glorieusement sa lancée, selon sa propre logique de compétition intellectuelle, commerciale et politique. J3e n’ai donc pas d’inquiétude pour elle et il n’y a pas lieu de la défendre, du moins dans la pensée occidentale. Il n’en est pas de même de la morale planétaire, qui a tant de mal à s’imposer dans les esprits. En évoquant une planète hyper, je dis hyper tout à la fois pour souligner l’augmentation de la conscience humaniste dont nous avons besoin et pour reconnaître l’importance des hyperliens comme structures mentales, psychiques, cognitives et sociales.
En ce sens, le web n’est pas qu’un instrument, ni seulement une métaphore pour penser le monde. Il devient aussi un laboratoire populaire, partagé, d’informations, d’échanges, de solidarités, de conscience et d’innovation. Voilà une technologie qu’on pourrait qualifier de triviale, et qui constitue pourtant une divergence majeure en soi ; plus encore : elle devient un outil de progrès humain et finalement d’hyperhumanisme.
Le génie de Darwin était grand. Aujourd’hui, il penserait l’évolution en numérique.
Hervé Fischer (5)
________________________________________________________________

(1). Voir La société sur le divan, vlb, Montréal, 2007.
(2 ) Voir Nous serons des dieux, vlb, Montréal, 2006.
(3) Voir Le choc du numérique, vlb, Montréal, 2001.
(4) Voir La planète hyper. De la pensée linéaire à la pensée en arabesque, vol, 2003.
((5) Cette conférence a été donnée lors du Webcom, le 13 mai 2009.

2009-05-12

Vive la culture libre!


Claude Gosselin a choisi de consacrer la Biennale de Montréal cette année au thème de la « culture libre ». On rêve de plus en plus de culture libre, comme on fait l’éloge du logiciel libre, dont le code source est accessible à tous, ce qui permet à chacun de contribuer à son développement et de s’en servir gratuitement, au lieu de dépendre d’une compagnie propriétaire qui le vend. Sans doute faut-il donc entendre par là une culture qui échappe aux technostructures commerciales d’édition et qui est partagée par tous gratuitement, du moins en principe. Comment ne pas s’interroger tout d’abord sur le concept même. Certes, toute culture contemporaine prétend contribuer à la liberté de chacun, même si les nombreux déterminants économiques et sociaux qui formatent la culture ne peuvent manquer d’en relativiser la liberté à laquelle elle prétend contribuer. Les rapports de force politiques, économiques et idéologiques qui entrelacent la production et la diffusion culturelles ne vont pas s’évanouir soudain dans une culture dite libre, qui serait asociologique, en apesanteur dans le virtuel.
Si nous passons outre cette objection préalable, nous pouvons admettre que les échanges entre acteurs culturels en ligne grâce aux outils participatifs du Web 2.0 invitent chacun à devenir non seulement consommateur, mais aussi producteur de contenus culturels interactifs en ligne.
Je suis de ceux qui affirmaient dans les années 1970 que « chacun de nous peut être un artiste ». Cette idée défendue par l’art sociologique et promue aussi par Joseph Beuys tend évidemment à se réclamer d’une utopie culturelle exaltante. Et il est difficile de parler contre la vertu. De nombreuses expériences de culture et de création participative – y compris les infatigables démarches d’art sociologique où je me suis engagé moi-même depuis les années 1970 - attestent de la richesse de cette posture. Serions-nous alors aujourd’hui, avec ce qu’on appellerait la culture 2.0, enfin en mesure, grâce aux technologies numériques, de réaliser cette utopie à une grande échelle? À l’échelle de la planète?
Méfions-nous des mirages numériques! Nous ne sommes certes pas prêts de renoncer au rêve libertaire des fondateurs de la New Electronic Frontier, dont cette idée de culture libre en ligne est la directe héritière. Bien sûr, la liberté est un concept dont il est fort difficile de démontrer la réalité, mais nous n’évoquerons ici que de liberté relative, plus grande éventuellement grâce au numérique. Si nous parlons de diffusion, nous devons admettre que l’internet est un outil d’accès à la culture d’une puissance quasi magique. Si nous parlons de création, je doute fort qu’on puisse démontrer que le numérique permettrait d’en augmenter la qualité. Faut-il réduire ce concept de culture libre à l’interactivité et à la démocratisation? Je ne crois pas que l’interactivité soit un concept intéressant en art, même s’il l’est indubitablement au point de vue intellectuel.
Quant à la démocratisation, elle ne fait pas de doute. Mais dans ce ruissellement culturel du robinet 2.0, dans cette culture liquide, comme certains l’appellent, que dire de l’intérêt de la culture qui se répand et s’échange? Elle est certes souvent insipide, désolante de vide, voire nauséabonde. Est-elle pour autant indéfendable? On espère plutôt qu’elle constitue un terrain humide qui favorisera la croissance de belles plantes. La démocratisation de la culture est un mal nécessaire, donc un bien. On espère qu’après s’être répandue sans qualité, elle prendra du mieux progressivement pour tous. Les filtres éditoriaux de qualité manquent? Certes, mais les mass médias ne font souvent pas mieux.
Alors vive la culture libre! Ce n’est pas démagogique de l’affirmer. Non seulement la culture libre ne fait aucunement obstacle à la culture institutionnelle, filtrée, élitiste, et même de très haut niveau qui continuera demain comme hier à dominer. Mais d’elle naîtront certainement de nouveaux créateurs et de nouveaux publics qui s’éduqueront progressivement grâce à l’information et aux stimulants qu’elle véhicule et contribueront à leur tour à la culture libre et de qualité à laquelle nous aspirons.
Hervé Fischer

2009-04-11

Signe et synthèse : les paradoxes de l’image numérique


Les arts numériques visent la perfection technique du simulacre, éventuellement en trois dimensions, dont la haute définition, les éclairages, les textures, les colorations, voire la fluidité du mouvement, soient capables de créer la parfaite illusion d’une perception réaliste. En ce sens, ils tentent de relever le même défi que les peintres traditionnels, qui, depuis la Renaissance jusqu’au XIXe siècle, ont tenté de recréer une imitation aussi parfaite que possible de la réalité, même lorsque cette réalité est savamment recomposée pour célébrer des scènes mythologiques, historiques, bourgeoises, voire des natures mortes. Et c’est sans compter le concours de réalisme entre les peintres grecs anciens Xeusis et Parrhasius, dont les grains de raisin ou le rideau pouvaient tromper notre perception, les peintres spécialisés dans le trompe-l’œil, le mouvement récent de l’hyperréalisme, ou l’école actuelle de ceux qui composent des scènes sophistiquées de personnages et de décors et en recolorent l’agrandissement photographique.
De fait, les arts numériques, pris au piège de la perfection programmatique, voudraient faire encore mieux que la photographie, en y ajoutant la troisième dimension, le mouvement, l’interactivité et le son, grâce au multimédia. Cette logique du progrès technologique les situe paradoxalement dans une attitude anachronique par rapport à la peinture actuelle, qui, précisément, a pu se libérer de la servilité réaliste grâce à l’alternative de la photographie, et explorer ainsi les limites de ses capacités et de sa liberté d’expression. C’est oublier aussi que même la photographie a su se libérer elle-même de cette soumission au réalisme et devenir un mode d’expression créatif. L’ambition du numérique d’être plus «vrai» que le réel, crée souvent cet effet d’ennui que nous laissent des œuvres sur écran ou tirées en haute définition sur du papier photographique supérieur et glacé, de même que les animations en haute définition. Les arts numériques n’y échappent souvent qu’en cultivant un esprit de divertissement et une interactivité qui amusent les foules, mais où ils perdent finalement tout intérêt artistique. L’image créée par ordinateur, ou « image de synthèse », comme on l’appelle à juste titre, est trop précise, trop achevée pour rivaliser avec la force d’expression de l’écriture picturale.

présentation ou représentation

L’ image de « synthèse » relève de l’artisanat, et sa perfection lui enlève tout statut d’image et donc d’art. L’art suppose non pas la synthèse, mais la soustraction, la réduction du multisensoriel au seul visuel, de la réalité à son seul signe. J’aime dans la peinture, le dessin ou la sculpture l’imperfection qui témoigne du processus exaltant de la création, de la recherche, du défi humain. C’est ce qui nous fascine dans l’esquisse, dans la sculpture que Rodin dégage du marbre brut. La perfection achevée est un astre mort, qui ne vibre plus et nous laisse insensible. La réalité augmentée du numérique, la finesse des détails, l’évidence de la réalité tuent l’imagination du spectateur, le confrontant à l'évidence d'une réalité simulée et à une questiperformance technologique, d’où toute poésie aussi bien que toute approche critique sont évacuées.
La force d’expression de l’art n’est plus aujourd’hui – et n’a peut-être jamais vraiment été – dans l’imitation des objets. Elle n’est pas dans le simulacre ou l’illusion, mais au contraire dans la divergence, dans la liberté que prend l’artiste par rapport à la représentation servile. Entre synthèse et signe, la peinture choisit le moins, qui devient le plus : le signe. La peinture ne saurait, viser la représentation, mais plutôt la présentation d’une liberté. La peinture n’est pas une photographie, mais une écriture, qui tend souvent à l’idéogramme.
Peindre, c’est écrire sur une blancheur qui isole le signe de la réalité et lui confère son pouvoir calligraphique et iconique. Peindre un dieu, un code barres ou un diagramme, ce n’est pas peindre la réalité, ce n’est pas représenter, mais évoquer et présenter une clé virtuelle d’interprétation. L'art n'est pas technologie, mais cosa mentale.
Hervé Fischer

2009-02-28

Nos fantômes numériques

Le livre bien informé d’Éric Sadin Surveillance globale * aborde avec beaucoup de pertinence philosophique la problématique de plus en plus vertigineuse de nos doubles virtuels dans les réseaux numériques et les banques de données. Notre univers lui-même est progressivement interprété et modelé en fichiers et algorithmes qui nous en livrent une construction de plus en plus détaillée et instrumentale. Et au sein de ce simulacre technoscientifique de notre milieu de vie, nous sommes nous-mêmes individuellement – oui, chacun de nous - métadatés. Les ordinateurs accumulent - à l’aveugle, ou avec des intentions spécifiques d’enquêtes -, de multiples données individuelles, qui constituent peu à peu une sorte de simulacre de nous-mêmes dans le monde virtuel. Ces nuages de données s’accumulent et s'enregistrent constamment à partir de tous nos actes quotidiens, même les plus anodins : achats avec cartes de crédit, billets d’avion, numéros de téléphone appelés, navigations sur le web, échanges de courriels, dossiers médicaux, financiers, suivi de nos déplacements (téléphones mobiles ouverts), habitudes de consommation, de lecture, fréquentations, etc. Souvent même, nous contribuons volontairement et avec enthousiasme à cette vaste hyperbibliothèque humaine, digne de la Stasi en plus efficace, en confiant nos photos et nos émotions à des plateformes insidieusement conviviales telles que Facebook. Nous existons dans ce monde virtuel comme des fantômes numériques de nous-mêmes, exposés à des manipulations, des menaces, des extorsions toujours possibles, du data marketing, voire séduits par nos désirs de socialisation et nos rêves de survie virtuelle (on pense aux entreprises bien réelles de pompes funèbres numériques qui nous offrent de maintenir éternellement actifs sur le web nos données numériques, sites web, blogs, etc.)
Comme chacun sait, nous n’avons aucune garantie que ces informations soient traitées confidentiellement, non croisées, détruites régulièrement, non confondues avec des homonymes, etc. Nous n’y avons que très peu accès ou aucun accès, nous ne pouvons en contrôler l’exactitude. Et la lutte contre le terrorisme a légitimé de facto, officiellement ou secrètement, le pouvoir de contrôle totalement inédit des technologies numériques. L’encadrement démocratique est défaillant, tout autant que notre conscience des faits. Pourtant, ce n’est peut-être que le début d’un nouveau modèle social numérique qui s’ébauche actuellement et que des dérives politiques et policières fascistes – on sait que le monstre peut toujours resurgir, même en Europe aujourd’hui, où les mouvements d’extrême droite recommencent à pulluler – pourraient transformer en cauchemar orwellien numérique complet. On dit que dans la nature rien ne se perd. Dans le monde numérique non plus. Vous pouvez perdre vos données sur votre ordinateur et même votre ordinateur, mais les réseaux de serveurs privés et publics, eux, ne perdent rien, même les messages que vous avez effacés de votre disque dur. Logiciels espions et cookies se multiplient. Nous observons de plus en plus de fraudes, de vols d’identités, qui ne sont que la partie visible de l’immense iceberg numérique qui risque de faire échouer toutes nos valeurs, si durement conquises, de démocratie, de transparence, de liberté, de respect de la vie privée, etc. Dieu est mort. Nous n'avons plus d'âmes. La belle affaire, si le diable nous tague et nous dote à notre insu de meta data qui pourraint bien être toutes aussi pernicieuses et nous conduire aussi en enfer!
Éric Sadin ne joue pas avec complaisance les prophètes de malheur. Mais il nous donne avec réalisme la mesure des développements technologiques en jeu, tant au plan de la micro-surveillance que des contrôles globaux. Il ne nie pas plus que nous les vertus du numérique, ni celles du contôle social. Mais il se demande si notre acceptation de cette surveillance globale et de sa dérive ne tient pas aux anxiétés de notre inconscient collectif, et à une compensation que nous souhaiterions opposer aux menaces nouvelles et insaisissables du monde actuel. Rendus pessimistes par l'histoire moderne et actuelle, beaucoup ne croient plus au progrès et acceptent l'idée de plus d'ordre et de contrôle, voire rêvent de fascisme, surtout en période de dépression économique menaçante, comme à un rempart nécessaire contre le chaos. Et il est vrai que nos démocraties sont molles. Elles ne savent pas toujours se défendre. Ou plutôt, nous sommes trop dépolitisés et ne défendons pas assez vigoureusement nos démocraties, dont le sort se joue désormais autant dans le monde virtuel que dans les parlements. C’est à chacun de nous d’y veiller. Tel est le principe même de la démocratie, qui doit désormais prendre en compte sa dimension numérique.
Il faut lire le livre d’Éric Sadin, qui actualise le mythe de Big Brother**, au moment où il menace de devenir de plus en plus réel.
Hervé Fischer
*Éric Sadin, Surveillance globale – Enquêtes sur les nouvelles formes de contrôle, Flammarion, collection « Climats », Paris, 2009.
** Reg Whitaker, Big Brotjer.com - La vie privée sous surveillance. Presses de l’Université Laval, Québec, 2001.

2009-02-19

Facebook recule : une victoire temporaire?



Je n’ai cessé de dénoncer *, à contre courant de l’engouement actuel, les graves manques à l’éthique du désormais célèbre site Facebook, qui s’approprie contractuellement (en petites lettres) toute information que les multitudes d’ingénu(e)s en mal de convivialité sociale lui confient en abondance sans s’inquiéter du non respect de leurs données personnelles et finalement de leur vie privée, que Facebook se donne le droit de modifier, compléter et vendre à toute tierce personne désireuse de faire du marketing privé. L’effet de mode semble avoir jusqu’à présent protégé son fondateur M. Zuckerberg contre les poursuites. Et il y en a. Ce n’est pas tout : par deux fois – et la seconde date de début février – M. Zuckerberg a tenté de modifier encore davantage la propriété qu’il s’est donnée sur toutes nos informations privées, pour les vendre très officiellement aux acheteurs de data ming grâce au système Bacon, (un nom bien choisi pour s’engraisser, par M. Zuckerberg dont le nom allemand signifie montagne de sucre et qui est en passe de devenir a Goldberg : une montagne d’or. Le psychanalyste Lacan y aurait vu toute une fatalité.
Or, pour la deuxième fois, Facebook a reculé devant le tollé des protestations. Une pétition intitulée MoveOn.org a réuni en un moment près de 100 000 signatures de membres de Facebook qui se déclarent prêts à entamer la lutte et à quitter cette plateforme de socialisation trop impatiente de transformer les clics en dollars.
Cet exode d’utilisateurs et les dénonciations publiques sur le web seraient trop dommageables pour un site qui frise désormais une valeur boursière en milliards de dollars. Il est difficile de dire combien de milliards vaut Facebook tant que la société n’est pas entrée en bourse et par les temps de crise financière actuelle, c’est encore plus hypothétique, mais les évaluations sont déjà montées jusqu’à 11 milliards et Microsoft y a investit 240 millions.
Il faut savoir que Facebook compte maintenant plus de 150 millions d’usagers actifs, dont le nombre augmente de quelques 600.000 par jour. On prévoit qu’en mars 2009, Facebook comptera 200 millions d’usagers, soit à soi seul la population de plusieurs grandes puissances européennes. **
Il ne faut donc pas se faire d’illusion. Le recul de Facebook n’est que tactique. Ses dirigeants reviendront à charge, à pas feutrés, sous peu et continueront à grignoter discrètement sur le droit de ses clients au respect de leur vie privée. L’enjeu financier est vertigineux et seule une législation américaine plus musclée pourra moraliser peut-être un jour ce site qui enfreint actuellement toutes les lois avec la complicité angélique de millions de personnes, dont 70% ne résident pas aux États-unis. Les candidats politiques, les grandes entreprises, les églises y sont présents. On nous dit que chaque mois plus de 700 millions de photos et plus de 4 millions de vidéos y sont chargées, de même que 15 millions d’informations telles que des liens, des récits, des blogs, qui sont échangés entre les usagers. Plus de 2 millions d’événements y sont créés, plus de 19 millions de groupes sociaux divers s’y sont hébergés pour y mener leurs activités de socialisation et de promotion. Second Life même ne résista pas à la compétition et perd son attrait.
Combien de temps encore Facebook pourra-t-il agir contre les lois et leur esprit? Ou est-ce la loi de protection de la vie privée qui va céder sous cette pression qui ressemble à un tsunami numérique? Je parie avec conviction pour le retour en force de la loi un de ces jours, à l’occasion d’inévitables scandales à venir qui défrayeront immédiatement la planète web. Suis-je un prophète de malheur? Je crois plutôt à la nécessité du respect de la vie privée. Et je redoute ce genre de plateforme de socialisation qui tombe inévitablement sous la coupe de tous les marchands sans éthique et de la cybersurveillance généralisée, telle que l’analyse Éric Sadin dans son livre « Surveillance globale »***.
Mais dans l’immédiat, ce qu’il faut souligner, c’est bien que Facebook recule pour la deuxième fois. M. Zuckerberg reconnaît le droit de propriété des usagers sur les informations qu’ils confient à Facebook. C’est tout le contraire du contrat discret qui était en ligne jusqu’à présent et qui déclarait que tout usager aliénait entièrement ses informations au profit de Facebook et à perpétuité! Désormais, les internautes sont de plus en plus nombreux à avoir placé Facebook sous surveillance. Il s’agit d’une toute petite minorité, certes, mais active et consciente de ses droits et de son pouvoir, comme un cailloux dans la chaussure de M. Zuckerberg. L’avenir leur donnera raison. Il faudra que Facebook se civilise et réintègre le cadre de la loi sous peine de poursuites collectives que son image de marque ne supporterait pas sans pertes financières majeures et certainement impensables pour son créateur de génie.
Hervé Fischer

*Voir mon blog Facebook two faces, 12.05.2008
**Le lecteur trouvera un tableau chiffré des résultats mirobolants de Facebook notamment sur le site : http://www.readwriteweb.com/archives/facebook_growth_explodes.php
*** Voir la rubrique Actualité der l’actualité en date du 17 février..

2009-02-17

Digital Arts China

Digital China is moving ahead. No doubt that this country is giving attention not only to computing industries but also from now on more and more to the creation of quality Chinese digital contents and services. As a visiting professor at the Beijing Institute of Graphic Communication, l had the opportunity to visit a series of Labs and to attend in February 2009 an important meeting devoted to the foundation of a new digital industry national network and base. Hosted by Zhang Zhaoxia, from the China Dance Academy, the meeting was attended by Liu Xu Gyuang, director of the New Media Lab of the Beijing Film Academy, Zhang Xiao Fu, President of the Electronic Music Association of China, Yu Xinbo of the Beijing Opera and Li Ping, CEO of the International Federation of Multimedia Associations. Pr Li Yi Fan, head of the New Media Industry Base of the BIGC made the proposition of creating an alliance of these different Labs allowing to better promote the multimedia convergence of these expertises in China and to start a dialogue with the central government. We may think that they will be well received by a Department of culture eager to support what is now considered as a national priority: Creative Industries.
Meanwhile, the central government has decided to focus on five important cities for a faster development of new media zones: Beijing, Shanghai, Shenyang, Chengdu and Kouang Tcheou, not to mention Hong Kong's initiatives. Simultaneously Pr Zhang Xiaoming, Deputy Director of Research Center for Human Resources (CASS) organizes each year an international Creative Industries Forum and publishes an annual collective "Blue Book" spported by UNESCO which takes in account the new digital trends.
An other important meeting which l attended at the Beijing Art Museum of Imperial City focused on the importance of developing from now on quality digital contents. Representatives of the government, of printing industries, Jia Lei Lei, president Assistant of the prestigious Chinese Academy of Arts, Zhang Yong director of the Museum, Li Yi Fan of the School of Art Design, Ping Li of FIAM and industry developers agreed upon the idea of accelerating the offer of Chinese contents on line. A World Internet and Multimedia Summit will be held in Shenyang next September.
Confucius turning digital

The well known label Made in China is fast metamorphosing into Created in China. And it is not only promising for cell telephones and computers manufacturing, but also for multimedia design and contents on all screens, including the mobile screens. Again we may announce that Confucius is turning digital.
Hervé Fischer

2009-02-14

Les vieux médias


On ne parle plus, bien sûr, que des nouveaux médias : New Media. J’écris ce blog de la «China New Media Development Zone», dans le district de Daxing, à quarante minutes au sud de Tienanmen Square. Cette zone, créée par le gouvernement, et qui s’étend sur quinze kilomètres, est en plein dévelopement. Il y a beaucoup d’autres zones de ce type en Chine – et le gouvernement central a décidé de privilégier cinq villes, où il investit massivement -, à Beijing même, mais aussi, bien sûr à Shanghai, à Chengdu, à Shenyang, et dans le Sud, sans compter Hong Kong.
Confucius numérique

Il est vrai que la Chine, qui a, la première, inventé l’écriture et l’imprimerie, et qui est aujourd’hui en passe de devenir la première puissance économique du monde, a, cette fois, un peu de retard, quant au développement des nouveaux médias. Pas pour très longtemps. Confucius numérique est en chemin, bientôt en ligne!
Et ailleurs dans le monde, qui ose encore parler des vieux médias? Qui osera encore en faire l’éloge? Beaucoup annoncent que les jours du livre et du journal papier sont comptés. Même le cd serait déjà un vieux média, chacun chargeant de la musique en ligne. On annonce aussi que les blogs vont disparaître, puisque maintenant il vaudrait mieux communiquer sur Facebook et sur Twitter pour être lu. On assite à une sorte d’accélération hystérique. Non seulement tout vire numérique, mais tout migre en ligne. À croire que l’être humain lui-même sera bientôt en ligne pour survivre, et que son simulacre terrestre, le viel être humain que Dieu a fait à sa propre image, mais archaïquement de terre et de poussière, est condamné à disparaître. En d’autres termes, comme dirait aujourd’hui Descartes, je communique, donc je suis. Et il va de soi que je communique en ligne. Donc je suis sur les réseaux numériques – ou je ne suis pas… L’excès est tel, qu’on sera en droit de se demander si nous ne sommes pas victimes d’un mirage, au sens traditionnel du mot : un simulacre du réel, qui nous trompe; un miroir aux alouettes, mais qui apparaît plus proche et plus réel que la réalité. Certes, tout ce qui est nouveau est beau : c’est le slogan que nous récitons aujourd’hui en chœur.
Pourtant, j’oserai sans hésitation affirmer que j’aime mieux lire un livre papier qu’un écran cahodique ou même plasma; que j’aime mieux, dans le métro, ou chez moi en prenant mon café, lire un journal papier qu’un écran d’ordinateur ou de téléphone portable, même si les nouvelles y seraient plus immédiates. On m’objecte : voyez les jeunes d’aujourd’hui : ils n’ouvrent pas de livres, sauf en classe où on les y oblige, ils ne lisent pas les journaux papier, ils sont tous toujours sur l’internet, même et surtout pour jouer. D’ailleurs, comme le rappelle Steve Jobs avec une conviction commerciale primaire : ils ne lisent plus. À l'en croire, on ne lira plus à l’avenir, sauf sur son écran d’iPood. On oublie seulement que le comportement des jeunes ne préfigure pas le comportement qu’ils auront à l’âge adulte. Cela a toujours été ainsi.
Le mirage numérique

Et pourquoi sacrifier à ce mirage, comme si la nouveauté était la panacée universelle? Je trouve plus d'analyse petinente, approfondie, dans les "vieux" journaux et magazines que sur l'internet, qui mise davantage sur l'événementiel spectaculaire. Je passe autant d’heures le nez dans des livres que sur mon écran. C'est la beauté de notre époque. Cela me rend deux fois plus heureux, deux fois plus informé, deux fois plus actif, et deux fois moins bête. Car pour prendre le temps de réfléchir, pour cultiver son intelligence, il ne suffit pas de se faire remplir comme un vase au robinet qui coule à flots de capsules de tout, y compris d’information, voire de citations remarquables. Il ne fait aucun mal de faire une pause dans un livre, dans un article de magazine un peu plus approfondi, voire de regarder un tableau, ou même de méditer devant la nature.
Cet effet de mirage numérique n’est pas sans vertus fascinantes, hypnoptisantes mêmes, mais pourquoi en faire un parti pris qui le transforme en défaut – un mot qu’il faut lire à la lettre – je veux dire : un manque d’attention pour les questions plus complexes. Qui a dit que la pensée juste est dans la vitesse? Pas moi, jamais. C’est Bill Gates, un autre manufacturier.
Les vieux médias ont du bon et je les aime autant que les nouveaux. J’ai besoin d’eux autant que des nouveaux. À l’école, cela devrait être dit et rappelé. Et cette attitude est recommandable pour tout adulte qui veut exercer au mieux ses capacités intellectuelles et ses responsabilités humaines. Les nouveaux médias, en revanche, sont imbattables pour les «utilités».
Je sens que je prends le risque, une fois de plus, de me faire accuser de défendre trop les livres et d’être contre le progrès. Pourtant, que je sache, le numérique est une technologie prodigieuse, mais ce n’est pas encore une religion! Je suis d’ailleurs croyant, depuis vingt cinq ans maintenant! Mais je ne serai jamais intégriste numérique. Ceux qui le sont se montrent enthousiastes, ce qui les rend sympathiques, d’autant plus qu’ils sont inoffensifs, à la différence des fous de dieu; mais j’accepte sans regret qu’ils me traitent de vieux média. Cela ne m’empêche pas, en plus de lire des livres et des journaux, de passer chaque jour des heures en ligne, comme eux.
Hervé Fischer

2009-02-08

Le Canada et le Québec en perte de vitesse



Alors qu'il était classé parmi les premiers, le Canada est aujourd'hui à la traîne pour le développement du commerce électronique et en tête de peloton pour le chargement illégal et la fraude sur l'internet.
Les deux tableaux reproduits ici ne sont pas glorieux pour nous. Que veut-on de plus? Eh! Bien continuer à décliner, puisque le gouvernement fédéral actuel ne comprend manifestement pas que les réseaux numériques sont les infrastructures d'aujourd'hui. Son budget de crise ignore la recherche développement qu'il faudrait consacrer au numérique. Et quant au Québec, il est encore plus à la traîne que les autres provinces du Canada. Il n'a toujours pas mis en oeuvre les 24 millions de dollars votés dans le dernier budget pour les réseaux large bande des régions éloignées. Le problème semble venir du fait que les responsables politiques sont de la génération précédente, celle des "immigrants" dans le cybewmonde, qui s'y sentent mal à l'aise et n'en voient pas l'importance stratégique.
Les réseaux numériques supportent toutes les activités économiques, l'éducation, la santé publique, les industries culturelles, rapprochent les régions éloignées. Nous avons besoin d'un leadership dans ce domaine et nous nous heurtons à l'inconscience et au conservatisme de ceux qui nous dirigent.
Nous sommes pourtant nombreux au Québec et au Canada à prêcher... dans le désert.
Hervé Fischer