2008-02-14

La génétique virtuelle


Mycroplasma genitalium

La dépendance de la science actuelle vis-à-vis des ordinateurs et des programmes informatiques n’est plus à démontrer. Nous travaillons sur l’invisible, traduit en fichiers numériques, qu’il s’agisse de corps célestes en astrophysique, ou de génétique en biologie. Jadis basée sur l’observation et l’expérimentation physique, la science d’aujourd’hui programme et construit ses objets d’études sur les écrans cathodiques. Elle s’est paradoxalement dématérialisée, en ce sens qu’elle ne traite plus la matière, ni même les forces, mais beaucoup plus des informations traduites en codes binaires et affichées en fausses couleurs. Elle manipulait des électrons et des champs magnétiques, des molécules chimiques et des tissus vivants. Désormais, elle manipule des algorithmes. Elle tend à confondre de plus en plus informatique et vie, par exemple en bioinformatique. Ne parle-t-on pas d’ailleurs couramment aujourd’hui de virus et de contamination virale en informatique? Et cela vaut comme un fondamental en physique ou en astrophysique, désormais entièrement médiatisées par les langages virtuels. Dieu, grand informaticien de l’origine du monde? Certes. Mais ce sont désormais nos chercheurs scientifiques qui programment et qui modélisent. Ils combinent, ils inventent, ils imaginent les objets qu’ils étudient! On pourra parler de programmation scientifique, ou de génétique virtuelle, au sens où nous générons des fichiers numériques et en programmons le développement ou les actions.

Ainsi, on répétait souvent que l’homme ne pourrait jamais recréer artificiellement la vie. Pourtant, la revue Science de janvier 2008 a annoncé que l’Institut Craig Venter, au Maryland, avait réussi à créer un génome synthétique de bactérie, le plus petit connu, le Mycoplasma genitalium. On parle alors d’ « un organisme de synthèse autonome, qui peut croître et se reproduire ». Est-ce déjà cette fameuse vie artificielle? Ou plus modestement de la « vie synthétique »? Quelle est la différence? Celle de la complexité qui distingue une bactérie rudimentaire d’un être humain. Il semble que ce ne soit pas une différence radicale, mais seulement de degré. Allons-nous alors créer un jour un homme synthétique? Du moins une première cellule susceptible de se multiplier et de donner naissance à un être humain? Cela ne paraît plus radicalement impensable.

Les cellules synthétiques remplaceront bientôt les fameuses cellules souches, mettant fin à un grand débat d’éthique. Mais ce sera pour lancer un nouveau débat de société, qui fascine beaucoup d’artistes et de philosophes actuellement. M. Venter ou son successeur obtiendra-t-il alors un brevet de propriété intellectuelle sur la vie? Beaucoup de questions absolument nouvelles se posent. Et la moindre n’est pas la possibilité de faire du couper-coller génétique, de la génétique virtuelle. La porte est ouverte à l’eugénisme, mais aussi à la fabrication d’organes de remplacement, de défunts dont on réactive l’ADN, d’espèces nouvelles, de chimères, d’androïdes esclaves ou soldats. J’évoquais récemment l’économie imaginaire, l’i-économie, pour décrire les dérapages que permet la programmation financière, lorsqu’elle est confondue avec la spéculation boursière. Nous avons vu un courtier de la Banque Nationale en France fabriquer des fichiers numériques de numéraire fictif et les déplacer dans le monopoly réel des transactions boursières, sans qu’il y paraisse, jusqu’à ce qu’on découvre un manque bien réel de 4,9 milliards d’euros dans la caisse de la banque.

Qui nous dit que de tels dérapages, fraudes ou folies ne sont pas possibles dans la science d’aujourd’hui, tellement virtuelle? Il devient possible de créer des fichiers numériques de molécules ou de galaxies fictives et de les mêler aux données familières. La science est désormais une technoscience, asservie aux programmes et instruments de l’informatique. Elle peut devenir aussi de la science imaginaire. On a pu déjà le constater dans quelques scandales récents. Mais le sait-on toujours? Serait-elle encore instrumentale par rapport au monde réel, ou inoffensive? Voilà bien des défis. Quelques surprises nous attendent certainement dans l’avenir. Et on ne s’étonnera pas que les artistes soient fascinés par le pouvoir créatif de ces manipulations, par la vie, la nature et l’intelligence artificielles auxquelles la technoscience donne de plus en plus de réalité. Lorsque l’homme sera vraiment capable de créer couramment la vie dans ses laboratoires informatiques, nous aurons franchi une étape vertigineuse de notre évolution anthropologique. La capacité de création de la science aura dépassé celle de l’art. L’homme pourrait devenir un agent proactif de l’évolution de la nature, dont il est lui-même le produit. L’idée est vertigineuse, comme une nouvelle révolution copernicienne, cette fois non plus en astronomie, mais en biologie. Dieu est mort, disait Nietzsche. Et maintenant, c’est l’homme qui devient le créateur de lui-même. Pourrons-nous faire confiance à cet imaginaire cyberprométhéen ?

2008-02-12

Les émotions numériques



Il est d’usage d’opposer les technologies et les sentiments, le froid et le chaud. Voilà une grande erreur ! J’ai déjà eu l’occasion de parler de romantisme numérique*. J’évoquais ainsi cette fébrilité quasi religieuse de quelques gourous qui font de l’internet une question de foi et de religion, dans la lignée de Teilhard de Chardin revisité par une spiritualité numérique. Et Derrick de Kerckhove, l’un de nos meilleurs philosophes canadiens des technologies numériques, directeur du Programme McLuhan de l’Université York de Toronto, a plusieurs fois souligné l’importance du psychotechnique.

De façon générale, notre poussée occidentale de rationalisme nous a incités depuis des siècles à éliminer les émotions et les sentiments de nos connaissances dites objectives. Ils sont interdits dans la recherche scientifique et dans la technologie. La science serait la raison sans cœur. Plusieurs théoriciens ont redécouvert, il est vrai, depuis quelques années, l’importance de l’intelligence émotionnelle, plus intuitive et compréhensive. Allons plus loin. Il est temps de reconnaître l’importance dans le monde contemporain de la technosentimentalité ou du psychonumérique.

La première des lois paradoxales que j’ai énoncées dans Le choc du numérique ** s’énonce ainsi : La régression de la psyché est inversement proportionnelle au progrès de la puissance technologique. Les émotions sont parties prenantes de nos rapports au monde, aux autres et à nous-mêmes. Elles déterminent constamment nos attitudes et nos actes, souvent à notre insu. Inversement, elles affectent nos rapports avec les technologies numériques, et en particulier avec les gadgets. Nous y satisfaisons nos désirs de puissance ou d’évasion, nos désirs ludiques ou communicationnels, nos désirs amoureux ou de destruction. Eros et Thanatos s’exacerbent dans le numérique. C’est ce que concrétisent les logiciels de clavardage, les sites de socialisation, les jeux vidéo, notamment de rôles et de violence, les sites adultes. Bien des histoires d’amour, éphémères ou durables, et bien des adultères virtuels sont nés de ces rencontres sur l’internet. Catharsis de nos instincts, thérapie de nos inconscients, ces technologies sont le terrain de jeu de nos psychés, parfois les plus débridées. Et de plus en plus de psychanalystes étudient les vertus du numérique pour mener des thérapies à distance.

Voilà longtemps que les médias de masse nous ont habitués à identifier des objets technologiques à des émotions. Il suffit de penser à la publicité qui évoque la puissance virile en identifiant des voitures à des femmes. C’est de ces émotions bien connues, mais qui sont démultipliées par la magie des technologies numériques, des consoles de jeux, des sites de rencontres, des multiples navigations de l’internet, que vivent beaucoup d’industries culturelles actuelles. Le numérique catalyse nos émois. On peut parler d’émotions numériques comme des émotions cinématographiques. Mais elles sont décuplées par l’interactivité, qui crée une implication personnelle dans ces univers de désirs et d’actions. Nous nous y projetons, nous y investissons nos imaginaires les plus personnels et les plus émotifs. Ce sont autant de stimuli de la psyché.

Nous nous y libérons des entraves du réel. Mais inversement, nous sommes pris dans l’entrelacs des hyperliens du numérique que nous tissons sur la toile, comme des attachements qui nous y retiennent jusqu’à la dépendance. Car ce sont les émotions qui créent les liens. Autrement dit la technologie numérique crée des charges émotionnelles humaines, telles des charges électriques. Et ignorant tout des algorithmes prosaïques qui les régissent nous leur prêtons des forces irrationnelles. Voilà la magie du numérique. Une magie ordinaire déjà, surtout pour les nouvelles générations, si familières avec tous ces écrans et ces consoles, mais qui tend à modifier d’autant plus nos comportements de base. Le numérique, malgré son apparence technologique utilitaire, se déploie paradoxalement dans le registre de la subjectivité, de l’affectivité, que renforce notre intimité avec l’écran cathodique. On observe d’ailleurs que bien des personnes confient au rectangle de lumière bleutée, dans le clavardage ou dans des courriels, bien des confidences ou des propos transgressifs qu’elles n’oseraient pas exprimer de vive voix à leurs interlocuteurs. Et nous tolérons dans notre boîte à lettres virtuelle avec le spam d’internet bien des publicités et des images qui feraient scandale dans notre boîte à lettre de maison.

Mais reprenons de la hauteur ! Oublions aussi les sites de transactions bancaires et autres utilités, encore qu’ils aient aussi leur magie. Le virtuel bleuté nous ouvre un espace d’apparitions, de rêves, d’images esthétiques, de symboles qui font de nous des rêveurs éveillés devant nos écrans. Le virtuel est un monde émotionnel, tel un monde intérieur du social où nous pénétrons, en perte du principe de réalité, ou en réalité augmentée par nos sentiments et nos désirs. Et les réseaux numériques où nous côtoyons les attitudes subjectives des autres, démultiplient nos propres émotions. Et voilà que des gourous, tels Ray Kurzweil, prennent ces observations à la lettre, hypostasiant nos émotions numériques pour les prêter aux technologies elles-mêmes, qui deviennent anthropomorphiques. Et il écrit de gros ouvrages sur les machines intelligentes, puis sur les machines spirituelles, bientôt sur les machines sentimentales. Les Japonais aiment tant leurs petits chiens robots, les Tamagochis, les Furbies et autres peluches numériques !

* Le romantisme numérique, édition FIDES, Musée de la civilisation de Québec, 2003.

** Le choc du numérique, vlb, Montréal, 2001.
(images de Furbies)

2008-02-11

Ensemble/ailleurs : le psychotrope numérique



Les technologies numériques nous permettent un don d’ubiquité dont les plus grands sorciers n'auraient pas même oser rêver il y a cent ans, favorisent la création de communautés virtuelles, ou permettent des rencontres amoureuses. Et tel est le thème du colloque Ensemble/ailleurs*, qui vient de réunir fin janvier à Toronto des chercheurs et créateurs de l’université du Québec à Montréal, du Centre de création cinématographique du Fresnoy à Lille-Tourcoing en France, et de l’université Ryerson. Louise Poissant, Pierre Tremblay et Alain Fleischer ont donné le coup d’envoi des interventions, qui ont tenté de mettre en évidence les paramètres de cette nouvelle déclinaison de l’espace-temps à l’âge du numérique.

En fait, il était important de rappeler que cette problématique n’est pas nouvelle, si l’on en juge par l’archaïsme des désirs humains de communication et de présence à distance, et des réponses que nous avons pu leur donner avec les technologies de la magie et de la religion. Mais il convenait de citer aussi des technologies plus récentes, comme celle du cinéma ou de la vidéoconférence. La présentation du documentaire sur Jean-Luc Godard réalisé par Alain Fleischer était du plus grand intérêt. Godard nous suggère de considérer la caméra et le projecteur de cinéma comme des outils de vision pour scruter le monde, au même titre que le microscope ou le télescope. L’idée est intéressante en soi. Mais elle explique aussi la nature des productions de Godart, si prosaïques et finalement ennuyeuses, à l’opposé de la lanterne magique d’un Mélies et du cinéma de fiction qui inventent d’autres mondes plus fascinants que le cinéma vérité et que ce réalisme plat qui fit brièvement fureur. Nous voyons bien aujourd’hui, avec l’importance des technologies numériques et des effets spéciaux au cinéma, que Mélies avait raison dès l’origine du cinéma contre la diversion raliste de Godart, parce qu’il était capable de nous transporter ensemble ailleurs à travers un écran cinématographique. Nous comprenons aussi l'un des secrets du succès du cinéma.

Bien entendu, le numérique change tout à cet égard, comme dans tant d’autres modes de pensée et de comportement de notre espèce. Nous pouvons désormais clavarder en temps réel à distance, collaborer simultanément à distance à un projet d’architecture, crayon à la main. Nous pouvons nous rencontrer à travers nos avatars dans un espace collaboratif de jeu ou de vie, tel que Second Life, et nous activer sur des plateformes numériques de socialisation comme MySpace ou FaceBook, parmi tant d’autres.

Ces nouvelles possibilités interpellent évidemment les philosophes, mais aussi les psychologues, les sociologues et les phénoménologues. Et plus que tous, les artistes, qui créent ces espaces virtuels, leur donnent forme et les animent. Le succès faramineux de FaceBook, qui en quatre ans a été capable de réunir sur son site quelques 60 millions de participants, de valoir tout aussi vite plus d’un milliard de dollars, et de dériver dans les marchés publicitaires, constitue non seulement un exemple extraordinaire d’innovation psycho-numérique, mais nous apparaît aussi comme un symptôme criant de la perte de solidarité organique de nos sociétés de masse actuelles. Seul un profond sentiment de solitude peut inciter des jeunes et maintenant des citoyens de tous âges à aller mettre sur une plateforme d’échanges toutes sortes d’informations personnelles au vu de tous et sur lesquelles ils perdent contractuellement tout pouvoir. Quelle compensation espèrent-ils de ces mondes virtuels, par rapport aux déceptions et aux résistances du monde réel?

Dans la vraie vie, celle du quotidien, celle des foules sentimentales que chante Alain Souchon, malgré les promiscuités urbaines, nous ne sommes jamais vraiment ensemble, tant nos solitudes existentielles sont insurmontables, et peut-être même sont-elles nécessaires, car fondatrices de nos autonomies. Nous ne sommes jamais vraiment ailleurs, tant nous sommes liés affectivement à nos proches et étroitement à l’Autre – le langage social, les structures de la vie collective. Au-delà de ces liens biologiques, psychologiques, et sociaux, voilà que les hyperliens du numérique donnent réalité à nos anciennes sorcelleries. La magie digitale permet ces évasions du réel immédiat, ces rencontres à distance dans des communautés virtuelles, où nous imaginons participer à des fusions multiples impossibles ici-bas. C'est l'euphorie du virtuel. C'est aussi l'opium numérique du peuple. Des gourous prétendent même que ces hyperliens nous rattachent à un cybercortex planétaire. Nous voilà plongés dans l’intelligence collective, comme les neurones d’un immense cerveau numérique transculturel et transpolitique. Aussi étrange que puisse paraître ce fantasme, il a le mérite de célébrer la qualité de certains des nouveaux échanges que nous pouvons développer grâce au web. Permettons-nous ici de faire des nuances discriminatoires, car la bêtise n'a pas attendu le numérique pour être plus répandue que le bon sens cartésien.

Allons-nous, grâce au web développer de nouvelles solidarités humaines? Il est permis d’en douter, bien que ce village planétaire mcluhanien ne manque pas de charmes, quelles qu’en soient les illusions politiques.

Sommes nous en manque de cette Seconde Vie que nous offrent les jeux multi-usagers de rôles et de compensations ? Il semble bien que oui. Le cordon ombilycal du numérique nous rassure en nous reconnectant au corps maternel de la société.

Cet ensemble/ailleurs, est fort incertain, ou volatile. Il flotte dans un irréel hors gravité. Mais nos cadres sociaux traditionnels de l’espace et du temps éclatent réellement sous la pression des technologies numériques. Nous croyons naviguer dans le cyberespace pour les utilités, mais nous y aimons surtout ce flottement qui nous libère des lourdeurs du réel, comme si, dans l'apesanteur, nous étions heureux ensembles. Voilà l’un des imaginaires numériques les plus efficaces, mais peut-être aussi les plus trompeurs! Attention à la dépendance et au réveil ici-bas!

*Voir le programme à www.imagearts.ryerson.ca/torontomontreallille/

** image de Second Life: http://blogs.reuters.com/wp-content/uploads/2007/03/SecondLife_Me_and_My_New_Husband.jpg

2008-02-10

Philosophie de l’innovation



Tandis que le monde technoscientifique *, aussi bien qu’économique et financier, change autour de nous plus vite que nous-mêmes – plus vite que notre conscience du changement, plus vite que nos idées, que nos valeurs et que nos savoir-faire, nous sommes confrontés à des défis inédits. Pour les uns, il s’agit d’une crise, qui nous insécurise ; pour les autres, c’est le progrès qui nous interpelle et nous offre de nouvelles chances ; pour d’autres encore face à la compétition mondiale des sociétés du savoir, nous vivons de plus en plus dangereusement. La vitesse, voir l’accélération des changements met les uns sur la défensive et excite les autres.

Nous sommes entrés dans une ère de capitalisme effréné, dont la logique semble à la fois innovatrice et inhumaine. Et nous pouvons citer ici aussi bien les OGM, que les technologies numériques, l’écologie que la violence, l’exploitation de la nature autant que celle des hommes. Il ne suffit pas de courir. Encore faut-il savoir où nous courrons si vite et pourquoi.

Innover, c’est aussi arrimer la liberté et la créativité de l’imagination aux exigences du réalisme et du rationalisme. On ne saurait les opposer comme jadis. Et aujourd’hui, la créativité ou l’innovation ne sont plus des qualités réservées aux artistes et aux chercheurs scientifiques. J’ai déjà souligné dans Le choc du numérique*, parlant des «laboratoires du futur», que c’est une exigence aussi et une vertu pour les financiers, pour les industriels, pour les entrepreneurs, pour les financiers, mais aussi pour les artisans, pour les gestionnaires, pour les fonctionnaires de l’État, pour les agriculteurs autant que pour les médecins. Tous sont confrontés à la nécessité d’innover. Les malades consultent l’internet avant de prendre rendez-vous chez leur médecin et lui objectent éventuellement les informations qu’ils ont lues sur le web. Les producteurs agricoles, aussi bien que les pêcheurs suivent les cours des marchés en ligne, tant pour les fruits et légumes, que pour la volaille ou le poisson et confient à des ordinateurs le contrôle de leurs bâtiments d’élevage et pour la chaîne du froid. Les financiers sont soumis à la vitesse et à la nervosité des réseaux numériques où s’affichent les variations boursières en temps réel. Les sportifs contrôlent leur entraînement, leur diète et leurs performances sur les écrans cathodiques. Et les industries culturelles sont devenues des domaines d’innovation qui dépendent de plus en plus des performances et de l’innovation dans les technologies numériques. Personne n’y échappe désormais.

L’idée est nouvelle. Elle fait partie de la modernité. Ainsi un artiste de la Renaissance italienne, tel Leonardo da Vinci se flattait d’avoir inventé toutes sortes de machines, et aussi d’avoir fait quelques peintures. Plus récemment, les artistes du Bauhaus n’ont pas jugé indigne d’eux de se consacrer à l’innovation dans les formes et les fonctions des objets de la vie quotidienne, chaises, tables, cuillers, fourchettes, casseroles, aussi bien que des machines industrielles, voire des automobiles. Aujourd’hui, cela étant acquis, on s’attend à ce que les artistes travaillent aussi pour les industries du cinéma, de la télévision, des textiles et de la mode. C’est l’enjeu de l’avenir d’Hexagram, l’Institut des nouveaux médias de Montréal. Et demain, on peut prévoir que les artistes actuels vont s’intéresser à la vie rurale aussi bien qu’à la vie urbaine, aux biotechnologies humaines, animales et végétales, et de façon générale à la recherche et développement scientifique et technique.

L'innovation est un exemple incontournable de la loi de la divergence, dont je souligne le rôle moteur dans notre évolution humaine**.

On admettra que les technologies numériques sont le domaine par excellence de l’innovation, tant les développements technologiques y ont été rapides, puissants et extensifs. Et l’âge du numérique n’en est encore qu’aux premiers balbutiements. Il faut s’attendre à des innovations spectaculaires, dont nous n’avons encore aucune idée.

Mais il ne faut pas limiter l’innovation aux technologies numériques. Elle concerne fondamentalement aussi la vie sociale et politique, nos valeurs et notre éthique, comme le révèlent les enjeux de plus en plus fondamentaux de nos débats de société actuels.

Ce que je veux souligner ainsi, c’est qu’il faut cesser de cloisonner nos catégories professionnelles, culturelles, politiques, le réel et l’imaginaire, les peurs et les espoirs. Nous sommes tous liés, quel que soit notre champ d’activité, notre lieu de vie, notre éducation, tous sur le même navire, qui est petit. Un paysan et un artiste, un scientifique et un financier, un médecin et un malade, un pilote d’avion et un passager sont des variations du seul et même homme, qui est en chacun de nous, et qui se doit d’exercer le même niveau de talent, d’innovation et de respect des autres, chacun dans son domaine d’expertise. Personne d’autre ne le fera pour lui. C’est le même homme qui pilote et qui voyage, qui est malade et qui guérit, qui nourrit et qui mange. Il faut réunifier l’homme avec lui-même, dans ce qu’il a de meilleur, de plus créatif.

Et les technologies numériques deviennent aujourd’hui un catalyseur puissant de cette réunification de l’homme créateur avec lui-même, parce qu’elles favorisent nos échanges personnels, notre information, donc nos capacités de gestion autant que d’innovation, et de notre sens des responsabilités.

Nous ne devrions aucunement en avoir peur, ni opposer humanisme, technologie et culture. Ce sont nous-mêmes, les hommes, qui créent et partagent toutes ces déclinaisons de nos besoins et de nos réponses. L’innovation, ce n’est pas une spécialisation. C’est le meilleur de l’homme, en chacun de nous et dans tout ce que nous faisons. Non pas parce que nous condamnons le passé, mais parce que nous avons pleinement conscience que nous sommes encore loin de nous-mêmes, de ce que nous pouvons accomplir ensemble. Dans notre époque de désenchantement postmoderne, il faut relever le nez et rappeler que le progrès existe, qu’il est une nécessité humaine. L’innovation n’est pas que le moteur du progrès technoscientifique. Il est aussi le moteur du progrès humain.

* http://www.mind-mapping.co.uk/mind-maps-examples.htm

** Le choc du numérique, éditions vlb, Montréal, 2001.

*** La société sur le divan. Éléments de mythanalyse, vlb, Montréal, 2007

2007-12-21

La Nouvelle naturalité


Logiciel d'analyse boursière

Notre image du monde a considérablement évolué depuis le paysagisme impressionniste. Après la dénonciation par Guy Debord de la société du spectacle, nous voilà rendus plus loin, ailleurs, dans la société écranique. On pourrait soutenir aisément que le monde n’est fait que d’écrans. Instruments de notre nouvelle puissance ubiquiste ou gadgets ubuesques d’un monde schopenhauerien comme jeu et comme représentation, les écrans de notre temps, dans toutes les variations de leurs colorations artificielles, de leurs fonctions interactives et de leur déréalisation, nous aspirent dans l’âge du numérique. Apparences qui nous cachent la réalité, ou rectangles cathodiques qui la modélisent, la projettent et lui donnent des significations symboliques nouvelles, les écrans déclinent toutes les métaphores de notre image du monde et nous donnent accès à un ailleurs virtuel. L’écran devient un média en soi, comme la radio ou le téléphone. On pourrait dire, à la manière de McLuhan : « l’écran, c’est le message ». Je propose d’appeler « nouvelle naturalité » ce monde écranique qui nous cannibalise.

- Le tout à l’écran. L’ontologie kantienne nous invitait à relativiser notre connaissance, au niveau perceptif des phénomènes et des formes a priori de la sensibilité. La philosophie phénoménologique nous a appris depuis, en suivant la pensée de Husserl et de Merleau-Ponty, à relativiser encore plus notre rapport au monde, comme l’avaient fait déjà les cubistes avant même les philosophes. Avec eux, notre perception est devenue imaginaire, parce qu’intentionnelle, instrumentale, psychologique, culturelle, sociologique, etc. Nous ne sommes plus dans le dispositif simple d’un observateur qui examine un objet extérieur à lui, mais dans un jeu bidirectionnel, en constante mouvance, l’objet observé étant lié à l’observateur et réciproquement. En d’autres termes, l’observateur appartient à l’objet qui dépend de l’observateur.

L’écran est un miroir humain, social, politique. Le réel s’est dissout simultanément dans les écrans des laboratoires de physique et de biologie, qui n’affichent plus que des fichiers numériques du réel. Toute notre connaissance astrophysique actuelle, la plus pointue, la plus instrumentale, se réduit paradoxalement à de l’imagerie scientifique produite à partir de nos instruments et de nos programmes informatiques. La perception tactile ou à l’œil nu n’a plus de valeur scientifique aujourd’hui. Toute notre connaissance est produite par des appareillages électroniques et des programmes algorithmiques.

- Le mythe de la surface. La réflexion impliquait jadis de la profondeur de pensée. La superficialité était une faute de l’esprit. On creusait la vérité, comme on explorait les arcanes de l’âme. La psychologie elle-même avait établi une topologie des profondeurs, et la psychanalyse freudienne retournait les pierres de nos traumatismes enfouis dans l’obscurité caverneuse de l’inconscient. C’est Lacan qui est remonté à la surface, comme un plongeur qui a donné un coup de talon, réduisant cette épaisseur des couches de la psyché à la surface du langage et des jeux de miroir. Surfant sur la toile sociale de la communication, il s’est intéressé aux mass media, où l’esprit dérive comme un bouchon au gré des ondes. Perte de quille, perte de racines, perte de profondeur : pourquoi pas? Au risque de l’obscurantisme émotif.

Déréalisation et nomadisme vont de pair, mais cumulent leurs effets psychologiques, qui se traduisent en une déchirure dramatique de la conscience par rapport à ses repères précédents. Non seulement l’homme renonce à son unité profonde, intégratrice, avec le monde, dont il jouissait dans les cosmogonies primitives, mais il perd le sens du réel, de la gravité qui assurait son équilibre, et les racines où il puisait sa sève. Il passe d’une identité psychologique à une identité électronique. C’est cette même apesanteur fantasmatique et vertigineuse, qu’on retrouve dans les métaphores du cybermonde, et qui est une sorte de catastrophe ontologique.

-La survalorisation du monde écranique. Les écrans, de toutes sortes, se multiplient dans notre environnement quotidien : écrans de montre, de compteur, de téléphone, de télévision, de cinéma, d’ordinateur, de borne publique, d’affichage, de signalisation, de recherche scientifique et médicale, et de jeux : le réel se décline sur tous les écrans de la vie avec une puissance conquérante, irrépressible. Les écrans publics deviennent de plus en plus grands et lumineux, lisibles même en plein soleil. Les écrans permettent la communication à distance, l’immersion perceptive, ils suscitent une délocalisation de la vie, un nomadisme des messages, une multifonctionnalité des informations, un hyperréalisme des images, et une interactivité quasi magique, qui transforme le monde en un caléidoscope d’écrans, comme un ensemble fragmenté de détails lisibles du réel, à la manière d’un hologramme de transmission, dont tous les fragments contiennent la totalité de l’image.

On dirait que toute l’humanité est passée de l’autre côté de l’écran, dans une sorte d’irréalité, dans la lumière du miroir numérique, et que les icônes et hyperliens de nos écrans cathodiques nous ramènent à un monde aussi symbolique que les vitraux du Moyen-âge.

Ce serait pourtant une erreur, de croire qu’avec la société de l’information, qui est évidemment de ce fait même aussi la société de l’écran, nous avons complètement basculé dans le virtuel. Il serait très présomptueux et encore plus imprudent d’affirmer que le réel est une illusion. Sa résistance à nos désirs et son poids de souffrance humaine en attestent. Nous gardons des attaches avec le réalisme, ne serait-ce que par instinct de conservation, et par un enracinement écologique. D’une certaine façon, qui devra être précisée, les écrans sont aussi des pièges à réalité, et lorsqu’ils sont numériques, on parle même de médias enrichis et de réalité augmentée, parce qu’ils acquièrent d’autant plus de densité ontologique qu’ils contiennent plus d’informations.

-Une contamination écranique. Une autre façon de le dire serait de souligner une sorte de contamination entre les écrans et le réel. De même que la diffusion de masse des cartes postales et des reproductions de paysages impressionnistes a modifié notre perception de la nature (dont on ne soulignera jamais assez à quel point elle est culturelle), de même, nous apprenons à voir le réel à travers les images virtuelles. Cette hybridation, c’est la même qui a donné une coloration animiste ou polythéiste ou touristique, ou écologique, ou productiviste à notre vision de la nature selon les cultures, les idéologies et les attitudes humaines, et qui crée aujourd’hui une nouvelle réalité, dite artificielle. Il est de plus en plus difficile, d’opposer la nature et l’artifice. C’est en ce sens qu’après avoir reconnu l’illusion du réalisme, laborieusement construit et tant célébré, nous admettons aujourd’hui l’évidence d’une « nouvelle naturalité ».

- Instrumentation. Il faut dire que l’écran est devenu aussi un outil, un dispositif d’interaction entre la nature et nous. Nous avons parlé déjà d’interface opérationnelle. C’est sur nos écrans de laboratoires scientifiques que nous modélisons de mieux en mieux la nature en fichiers numériques. C’est aussi sur les écrans que nous agissons, changeant ici un chiffre – par exemple le taux de base de la Banque centrale, le niveau de pression que nous insufflons dans une enceinte, la trajectoire d’un missile, la molécule ou le gène que nous ajoutons dans une expérience, etc. L’écran est devenu un tableau de bord. Il est quadrillé. On y agit à distance pour mener une opération chirurgicale robotisée. L’écran est dynamique, on y manipule des objets virtuels ou supposés réels, on zoome, on change les paramètres, on traduit un phénomène en fausses couleurs pour le lire sous divers angles. Il devient un lieu d’expérience, de manipulation virtuelle et de gestion, incluant de plus en plus de dimensions : le temps, la mémoire, la narration, et des instruments de contrôle cybernétique.

- Le cannibalisme de l’écran. Les écrans ont donc de plus en plus de présence et de pouvoir dans le monde du XXIe siècle. Il ne faut pas s’étonner alors que non seulement les gestionnaires et les scientifiques en usent et en abusent. Les artistes aussi investissent les écrans : des espaces imaginaires qui les appellent! Les écrans sont déjà connotés en tant qu’espaces cinématographiques, télévisuels, et donc narratifs. Les artistes peuvent en renforcer l’interactivité, mais ils ne peuvent plus en réduire la multisensorialité. En d’autres termes, l’écran exige l’image en mouvement et le son, autant dire le multimédia et l’événementiel. Les écrans sont devenus sonores. On a sans doute pas pris la mesure de ce grand changement, depuis que le cinéma n’est plus muet. Couper le son de la télévision ou d’une projection cinématographique, c’est déréaliser les images, quasiment les anéantir. Les arts visuels, au sens traditionnel et iconique du terme, s’accommodent mal de la dynamique de l’écran. La peinture, le dessin, la sculpture en subissent le contrecoup.

Avec les écrans dynamiques, le mouvement emporte l’image. Éphémère, il cannibalise, efface, comme un pétillement de l’instantanéité. La montée en puissance des écrans, dans la mesure où ils remplacent le papier, la toile, les matériaux inertes, a créé un choc dans l’histoire de l’art, une rupture qui pourrait paraître irréversible. Peut-on s’y résigner?

Hervé Fischer


2007-12-17

Les imaginaires numériques


Il n’existe pas actuellement de Théorie synthétique ou globale des imaginaires numériques, alors que ceux-ci jouent un rôle central dans les arts et les industries culturelles contemporains, donnant à penser que ces imaginaires réactivent des mythes archaïques ou en suscitent de nouveaux, qui ont un impact social, artistique et industriel majeur. Ce domaine de recherche est encore émergent, bien qu’il soit culturellement stratégique. Il existe, certes, une bibliographie d’une dizaine de titres significatifs sur l’imaginaire numérique, et un certain nombres d’articles, soit de gourous trop enthousiastes (par exemple de l’Américain du MIT Ray Kurzweil : Les machines intelligentes (1997) et Les machines spirituelles (1999), soit trop critiques (par exemple les Français Patrice Flichy (L’imaginaire d’internet, 2001), Philippe Breton (Du Golem aux créatures virtuelles, 1995; Le culte de l’internet, 2000),ou Alain Finkelkraut et Paul Soriano, Internet, l’inquiétante extase, 1999), mais ce sont des points de vue de technophiles, ou de technophobes excessifs, ou des déclarations fantasmes, et les points de vue publiés démontrent le manque général d’une théorie et d’un appareil conceptuel critique cohérent pour analyser les mythes sociaux actuels, qui inspirent ces imaginaires, comme aussi bien leur critique.

C’est aujourd’hui la technoscience qui a pris le relais des utopies sociales du XIXe siècle, et dans laquelle nous investissons nos visions du futur. Abandonnant le principe de l’adaptation darwinienne à la nature, nous voyons la technoscience comme le nouveau moteur prométhéen de notre évolution. Il est donc important de faire l’inventaire de ces imaginaires, selon leurs diverses facettes, d’en établir et analyser la configuration mythique générale, et de contribuer ainsi à une meilleure compréhension des imaginaires numériques et de leurs applications artistiques, sociales et industrielles.

Nos hypothèses nous incitent d’abord à repérer et caractériser des attitudes très significatives de ces imaginaires, tels que les explorent les artistes actuels:

- Ils dévalorisent le réalisme et le temps présent pour survaloriser des mondes numériques, dématérialisés, une hyperréalité futuriste dont les références traditionnelles d’espace-temps mutent en faveur de la vitesse, des transformations, de nouvelles logiques non linéaires. Ils sont fascinés par la nouveauté et les mondes futurs, ou la puissance est miniaturisée et s’exerce en temps réel.

- De ce fait, sans doute, ils sont fascinés par les imaginaires scientifiques, qui sont aujourd’hui d’une extrême audace. Ils s’inscrivent ainsi dans leur sillage – ce que j’appelle les «arts scientifiques» - et explorent les domaines de la génétique, de la biologie, des sciences neurocognitives, de la vie et de l’intelligence artificielles, des écosystèmes, de la physique et des mathématiques, des nanotechnologies et de la robotique. Beaucoup d’artistes sont Ils explorent toutes les déclinaisons de la convergence technologique et rêvent d’oeuvres multimédia, qui seraient donc multisensorielles, voire d’un art total et d’immersion dans des mondes virtuels, porteurs d’une nouvelle puissance d’évocation imaginaire.

- Ils abordent les valeurs humaines selon des logiques simplistes, binaires et ingénues, souvent ludiques, tantôt euphoriques, tantôt malignes et catastrophistes, de façon générale assez élémentaires en comparaison des complexités psychologiques qui dominent encore notre culture actuelle.

- Ils s’intéressent à l’interactivité et à tous les types d’interfaces homme/machine, dont les performances les fascinent comme de nouveaux pouvoirs magiques qu’aurait l’homo numericus, désormais dotés d’une puissance chamanique.

- Ils hybrident la captation réaliste et les images de synthèse, de même qu’ils s’intéressent à l’humanisation de la machine et la «machination» du corps humain, ainsi qu’à leur hybridation (empowerment et bionique) et a toutes les expressions de puissance surhumaine qui satisfont nos désirs et qui inspirent ces mondes imaginaires virtuels où nous évadons, comme pour échapper aux limites de notre corps et aux frustrations du monde réel. Explorant les limites de l’imaginaire technologique, ils se rapprochent de la science-fiction.

Ils sont fascinés par la puissance inédite des technologies numériques de communication; ils proposent de nouvelles formes narratives avec des personnages synthétiques, développent des œuvres d’art sur le web (net art), créent des communautés virtuelles, des univers irréels de rencontre, des plateformes collaboratives web 2.00, des expériences médiatiques participatives, etc., qui répondent manifestement à un besoin émotionnel de communication sociale compensatoire des solitudes urbaines. Nous constatons tous que ces médias numériques ont l’effet d’un psychotrope, qui excite l’imaginaire et crée souvent, de ce fait, une véritable dépendance.

Hervé Fischer

2007-12-08

Debate about scientific arts and science-fiction



Here is a contribution to the debate about scientific arts and science-fiction, which l launched at Mutamorphosis, the Prague Congress organized by CIANT in November 2007. HF

Scientific art or science fiction?

by Lubica Lacinova

Scientific fiction used to serve as a “bad conscience” of scientists. Sci-fi novels describe visions of future use of extended or yet non-existing technologies. Mostly, these visions are grim - Jules Verne belonging to rare exceptions. Suggesting “worst case scenarios” and showing them in a form accessible to lay public scientific fiction or scientific art used to warn about possible consequences of new technologies. During last 10-20 years this situation changed. Art started to adopt and embrace newly emerging technologies and use/apply them for their own aims. This way, scientific art contributes to creating positive public image of science and is actually serving to science as its PR-agent. Yet fast developing science does need negative feedback from people who are creative enough to envisage most wild future scenarios and to formulate them in a way, which is able to attract attention. If scientific art will fully resign on this role, we need to find adequate replacement and we do not have any yet.

In this respect the question if the imagination of scientist and sci-fi writer is the same is very relevant. I think it is not.

First, different people have different imagination. Part of it is probably inherited and part is influenced by family and formal education. This innate background does influence choice of career path – people opting for science are generally more practically oriented than people opting for art – like sci-fi writers. Of course, there are people engaged in both activities, occupying the middle ground between the two extremities – between pure scientists and pure artists. Yes, human nature creates a continuum rather than strictly / sharply defined groups.

Second, human brain is shaped by the way it is being used. Initial choice for science or for art is self-enforcing and if the brain of scientist and artist did differ slightly at the moment of choice, this difference is growing with the time. Not only people are formed by their everyday activities, their professional engagement influences also the choice of people with whom they interact and those people are again having an impact on the way they think and act. It influences the process in which they form their values and the scale of individual values creates a background for the way people are approaching the world, including the world of technologies. So, I think the imagination of scientist and sci-fi writer is different.

Lubica Lacinova: lubica.lacinova@savba.sk

2007-11-28

La brecha digital


El analfabetismo, quien resulto no solamente de la inigualdad social, si no también de una consecuencia inevitable de la invención de la imprenta hace cinco siglos se queda hoy con billones de seres humanos deshabilitados porque no saben leer y escribir. En una civilización oral esa desigualdad no ocurrió nunca.

Con la invención de las tecnologías digitales nos movemos, se podría decir, hacia una nueva era de comunicación multimedia muy semejante a la tradición oral primitiva. Es una comunicación plurisensorial. Y además entramos en una civilización con memoria cultural más frágil – es una paradoja – por su dependencia con los progresos de la tecnología y de los programas informáticos.

Más sofisticada se volvió la tecnología de la memoria artificial, mas rápidamente se volvió vieja, frágil y se pierde.

La brecha digital no es solamente una zanja que separa a los países ricos del Norte y los pobres del Sur en el desarrollo tecnocientífico y el acceso a las herramientas nuevas. Sí, es eso, pero es mucho más. Se debe ante todo entender como una brecha de civilización, que marca el fin del clasicismo, del racionalismo binario, del pensamiento lineal fundado en el tiempo del Quattrocento, y los primeros pasos en la Edad Digital. Esa nueva cosmogonía favorece un pensamiento en arabesco, las lógicas flojas, el principio de indeterminación, las leyes del caos, entonces una nueva imagen del mundo basada sobre algoritmos y computación. Se trata de un cambio que parece soft, pacifico, pero que es radical y muy extensivo. ¡Radical! Pues cambia nuestras estructuras de pensamiento – si, es posible, come lo subraya Marshall McLuhan, que una tecnología cambie nuestro cerebro y nuestra sensibilidad! -, y es muy extensiva. Cambia todo el caleidoscopio de nuestras actividades humanas, no solamente la ciencia, pero también la economía, la vida privada, la cultura, incluyendo el diseño arquitectónico e industrial!

Lo digital nos permite desarrollar un poder tecnológico de creación considerable. No hablo de un progreso estético, tampoco de un incremento de la inteligencia, sino de la posibilidad de dibujar una forma en tres dimensiones inmediatamente, de modificar sus características, sus colores, su textura, sus volúmenes en minutos y finalmente de elegir el diseño que nos interese más a partir de un conocimiento de otras posibilidades.

Un creador tradicional usando una pluma no podría hacerlo sin dedicar horas y horas fastidiosas a dibujar las otras posibles versiones. El diseño disfruta entonces no sólo un poder inédito de investigación muy poderosa y rápida, sino también un poder de decisión mucho más asegurado.

Y más que eso con lo digital, el creador es capaz de integrar el nuevo objeto – un vaso o un edificio, o un detalle en una captación fotográfica realista del medio ambiente, para mejorar su evaluación de los rasgos distintos, originales, o de su posible integración en el mundo real de una ciudad o de una mesa de comida, etc.

El creador puede trabajar a distancia sobre el mismo proyecto con colegas en otras ciudades, dibujar en tiempo real y discutir del resultado. También puede mandar al cliente a distancia imágenes, bosquejos, una seria de varias opciones, entender sus reacciones y comentarios en tiempo, antes que dedicar una noche de urgencia para finalizar propuestas visuales.

Claro que ese diseño virtual vale tanto como un modelo tradicional con madera, papel, yeso, etc, pero vale mucho más por eso que se constituye en archivos digitales capaz de traducción algorítmica en instrucciones de producción industrial automática con los robotes de manufactura.

Por eso esas nuevas herramientas digitales producen una brecha decisiva entre un team de producción que utiliza computadoras y software sofisticados, y un taller tradicional. Lo que vale para la investigación y la construcción del objeto científico, vale tanto para la creación y el grafismo visual, como para el diseño industrial o arquitectónico, o urbanístico.

Esas profesiones conocen una evolución radical, lo que realmente constituye un progreso de las herramientas de creación. Claro que el poder del programa no nos asegura el éxito final. No vamos a hablar de un diseño digital sin creación y talentos humanos, tampoco de una escuela sin profesores. Sería una utopía estúpida, pensar que el computador o el programa puede ser el artista. Pero se trata de un dispositivo aumentado de creación, de investigación asistida por computador y software.

Un riesgo se presenta, pues los programas proponen librerías de soluciones preprogramadas para los diferentes problemas posibles; proponen lenguajes ready made seductores, cuando se trataría mas de inventar nuevas ideas.

Para decirlo en una palabra, esa brecha digital se puede caracterizar como nueva flexibilidad. Flexibilidad no solamente en la investigación, en los métodos de creación y de intercambio entre los creadores mismos y entre ellos y los clientes, sino también en los estilos, en la audacia estética. Y en eso veo lo más importante. Lo que permite una evolución estética en relación con la nueva imaginen del mundo, su estructura, su sensibilidad, su interpretación filosófica y finalmente social.

En esa brecha digital del campo estético se encuentra ya el Postmodernismo, en el estilo híbrido del cortado-pegado de secuencias mezcladas de varios estilos, de varias culturas, de varias épocas, de varios materiales. El software de tratamiento de texto vale como paradigma de nuestro nuevo pensamiento, de nuestra sensibilidad contemporánea. Esa estética híbrida refleja una conciencia actualizada de la mundialización y de los encuentros de culturas muy diversas.

Otro rasgo de la creación de hoy es sin duda la flexibilidad en las formas. Podemos subrayar en varios edificios emblemáticos actuales, como el museo de Bilbao, pero también en puentes audaces el abandono de la geometría octogonal y lineal a favor de formas y volúmenes en arabescos, desafíos en la gravedad, la celebración formal de la ruptura, del desequilibrio, de la discontinuidad. Esos nuevos paradigmas del espíritu humano expresan claramente la liberación ¿post racional? de nuestra creatividad permitida por la nueva flexibilidad digital. De ella resulta la celebración de la innovación humana como nueva esperanza, nueva creencia humana en el futuro prometeano. Entramos en una edad de inteligencia, de vida, de creación artificial, con una fe utópica en la tecnociencia.

Vale lo que vale el ser humano. Vale más que las utopías políticas del siglo XIX. Vale más que las religiones monoteístas, por eso afirman nuestra capacidad y responsabilidad humana en la edificación del futuro, al contrario de la alienación religiosa y la sumisión trágica y resignada a una cosmogonía pesimista. Pero se debe olvidar que la idea de progreso no significa nada en el campo del arte. Vale solamente, como voluntad, en el campo de la responsabilidad ética.

Esa flexibilidad digital entonces no es una libertad cínica de decir y crear cualquier cosa con audacia, sino de respetar nuevos valores laicos de responsabilidad social para contribuir a la edificación de un futuro hiperhumanismo.

2007-11-26

McLuhan, ultimo gran pensador de la edad del fuego


La Fundación Telefónica de Buenos Aires ha organizado en octubre un seminario con el tema : En la estela de McLuhan. Esa invitación apoyada por la Embajada de Canadá en Argentina, me ha dado la oportunidad de subrayar unas ideas polémicas enfrente de McLuhan, uno de mis maestros mas importantes y provocadores en los anos 1970, pero que se necesita reconsiderar hoy con el tiempo pasado y el espectáculo de la globalización. Me parece importante contestar la interpretación y admiración que tenemos por McLuhan. El fue un genio extraordinario en su tiempo, el ultimo gran pensador de la edad del fuego, pues el funda su teoría sobre el poder de la luz, aquella parece como la mas reciente etapa de la edad del fuego. Y por eso, el habla del masaje mecánico que procura el médium; el sugiere que la pantalla de la televisión bombarda el espectador con partículas eléctricas; el se interesa a la tipografía tradicional, como en su libro Counterblast, que tiene un olor de plomo fundido. Su famosa teoría de las medias calientes y frías se base sobre una metáfora térmica que tiene mucha ambigüedad, incertidumbre sino una falta de sentido. Me recuerdo que cuando enseñe McLuhan en la Sorbona es los anos 1970, yo tenía siempre dificultad para explicarlo.

En el ultimo capitulo de Understanding Media (1964), hablando de automación, McLuhan presenta cibernética como el mayor desarrolló de la electricidad. ¡No es! Sin duda, McLuhan nos ha preparado para entender la importancia de las tecnologías de comunicación,

pero no ha entendido que la información es algo totalmente diferente de la electricidad. Del fuego hacia lo digital No podemos extender la electricidad a la información.

Información es una nueva metáfora para una nueva cosmogonía.

Tenemos que analizar esa mutación antropológica para llegar a Understanding Information.

Entrar en la edad digital, en la sociedad de información, nos invita analizar la estructura

y la sensibilidad de la información digital. Podemos decir, en su estilo que el médium es la sensibilidad, pero es inaceptable hoy de decir siguiendo como el, que el médium es el contenido. No estamos mas en la metáfora de las termodinámica. Estamos manejando informaciones, entonces: contenidos de nuevo! y a acceso a esos contenidos. Si se desvalorizan los contenidos, vamos a entrar en una edad de emociones puros, de manipulación, de pensamiento mágico y perder nuestro espíritu crítico, lo que seria un nuevo oscurantismo. Contenidos requieren más esfuerzos que ¡un sencillo clic!

Seguimos entonces en la crisis del pensamiento lineal debida a la posmodernidad y al posracionalismo.

Además no hay una aldea global, como lo anuncio McLuhan. Al contrario, buscamos diversidad y pluralidad. Las vemos como valores de alto nivel. Nos protegen del totalitarismo, del imperialismo y universalismo, de la uniformización, del pensamiento único. Estamos siempre entre caos y cosmos, donde la creación ocurre. No hay más una interpretación del mundo única, evidente, global, coherente. Estamos con la necesidad de dar sentido al mundo nosotros mismos, de dar al mundo un sentido humano. La aldea global de McLuhan es un sueno de América del Norte que legitima hoy al neoliberalismo y al imperialismo americano. Es hoy un sueno de business man. En realidad hay dos polos: la unidad virtual del planeta y la diversidad real de las aldeas. Vivimos en un mundo fragmentado, de comunitarismos, de neotribalismo, de brecha digital. La información en los media también es fragmentada, como una multitud de cápsulas.

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2007-11-25

Venezia Digitale: un grand projet


Le Québécois Pierre Villeneuve a développé un grand projet destiné à faire revivre l’ancien arsenal de Venise à l’âge du numérique.
Au-delà des Giardini, où se tient toujours la célèbre Biennale de Venise en arts visuels, le vaporetto nous conduit jusqu’à l’extrémité de l’île, où se situe l’ancien arsenal. C’est là que furent construits les bateaux de la république de Venise, qui parcoururent et dominèrent si longtemps la Méditerranée. Ce sont des architectures splendides, bâties sur de larges colonnes qui s’élèvent du sol et hors de l’eau et d’arches de pierre le plus souvent en briques, couronnées de vastes toitures. Il en sortait un nouveau bateau chaque semaine à la grande époque. L’activité y est aujourd’hui fort réduite. Le territoire demeure sous contrôle militaire, mais on n’y voit plus que de rares ouvriers s’affairer sur des coques de métal de petits bateaux rouillés. Un sous-marin calé sur la rive, et qui semble abandonné là à des touristes absents, prend une allure surréaliste.

On s’étonne de découvrir ainsi à Venise, sur une île si exigue conquise sur l’eau, un territoire si vaste mais apparemment oublié du monde, sur un site tellement extraordinaire, si inspirant, de part et d’autre d’un grand basin où la lumière vénitienne le dispute à l’eau que tant de bateaux ont sillonné jadis.

Pierre Villeneuve a répondu à la demande de la municipalité de Venise et notamment de Roberto d’Agostino, en proposant d’y développer un centre de la nouvelle économie numérique, un hub méditerranéen où les navigations numériques prendront la relève des flottes vénitiennes. Et il a amorcé le projet en y convoquant une première rencontre internationale de spécialistes, à laquelle il m’a invité à participer.

Les Canadiens ont de bonnes chances de se positionner, en raison de la réputation nord-américaine dans ce domaine, et de la neutralité canadienne qui séduit mieux que la superpuissance américaine.

Ce pourrait être un «port numérique franc», défiscalisé, jouant sur la convergence des nouveaux médias. On y trouverait des chercheurs, des entrepreneurs, des financiers, mais aussi des artistes et des philosophes. Le lieu invite à innover dans la vision, dans les idées, dans la création de contenus, dans la qualité esthétique et du design (à l’italienne). Situé près des Giardini de la Biennale de Venise, le site pourrait accueillir une biennale numérique associée à la Biennale actuelle, et qui la renouvellerait avec un volet actuel et futuriste.

On y imagine un vaste écran web public international, une salle d’art numérique, des salles de congrès, des chercheurs, un centre universitaire et de formation et un media lab, une cité du commerce électronique, une autre des jeux vidéo, un centre de téléenseignement, un Observatoire du numérique, une cité de PME de services et de contenus numériques. Un vaporetto relira directement le site à l’aéroport de Venise.

Pour réussir, il faut donner au site une différence qui s’inspire de son contexte local et une légitimité, qui permettra d’assurer son futur. Le projet exige du leadership politique, qui pourra s’inspirer des exemples de l’Irlande, des Émirats arabes unis ou de la Cité du multimédia de Montréal.

Une chance à saisir, pour toute l’Italie et l’Europe, qui devrait prendre conscience de l’enjeu symbolique, politique et économique de ce projet, et y apporter un soutien spécifique.

Hervé Fischer